Pétrochimie : quand le pétrole vaut plus comme matière que comme carburant
La pétrochimie deviendra le premier moteur de la demande de pétrole d'ici 2030. Mais surcapacité, marges en chute et échec du traité plastique fragilisent ce pari. Analyse.

À retenir
- La pétrochimie doit représenter plus d'un tiers de la croissance de la demande mondiale de pétrole d'ici 2030, devant les transports.
- Sa part dans la consommation de pétrole passerait de 15,8 % en 2023 à 17,4 % en 2030, soit un baril sur six.
- Aramco et SABIC ont lancé un projet de transformation directe du brut en produits chimiques de 0,4 million de barils/jour.
- Mais la rentabilité s'effondre : le retour sur capitaux du secteur est tombé de 8 % en 2019 à environ 4 % en 2024.
- En août 2025, les négociations du traité mondial sur le plastique ont échoué à Genève, butant sur les plafonds de production.
Les véhicules électriques rognent la demande d’essence, les pompes à chaleur grignotent le fioul, l’avion cherche ses carburants verts. Mais il est un usage du pétrole que l’électricité ne remplacera pas de sitôt : la matière elle-même. Plastiques, engrais, textiles, médicaments, écrans — derrière la quasi-totalité des objets du quotidien se cache une molécule issue du brut. C’est là, dans la chimie plutôt que dans le réservoir, que l’industrie pétrolière mise désormais sa croissance. Pari lucide, mais loin d’être tranquille.
Le baril qui devient matière première
Le constat de l’Agence internationale de l’énergie est sans appel : la pétrochimie est en passe de devenir le premier moteur de la demande mondiale de pétrole, devant les voitures, les avions et les camions1. Elle devrait représenter plus d’un tiers de la croissance de la demande d’ici 2030 et près de la moitié d’ici 2050, ajoutant à terme près de 7 millions de barils par jour1. En part de consommation, le pétrole dédié à la chimie passerait de 15,8 % en 2023 à 17,4 % en 2030 — soit, à cette échéance, un baril sur six2.
Le ressort de cette dynamique tient en un mot : le plastique. Sa demande a presque doublé depuis 2000, croissant plus vite que tous les autres matériaux de base comme l’acier, l’aluminium ou le ciment1. Et l’Asie concentrera plus de 60 % de la croissance additionnelle de la demande pétrochimique d’ici 20501. Pour les producteurs, la chimie offre ainsi un débouché que la transition électrique n’attaque pas frontalement, un refuge de valeur quand le carburant s’érode.
Du brut directement aux molécules
Cette conviction se traduit par des choix industriels audacieux. La voie la plus emblématique est la transformation directe du brut en produits chimiques, dite crude-to-chemicals, qui court-circuite une partie du raffinage traditionnel pour maximiser le rendement en molécules. Saudi Aramco et SABIC ont annoncé un vaste projet de ce type, d’une capacité de 0,4 million de barils par jour, cinq fois la taille de la seule installation comparable existante3.
L’enjeu est de capter davantage de valeur par baril, en orientant le pétrole vers les usages les moins exposés au déclin. Cette stratégie prolonge la logique des compagnies pétrolières nationales qui investissent au-delà de l’extraction, et elle nourrit l’argument selon lequel le pétrole conservera un rôle même dans un monde décarboné. Reste que ce pari industriel se heurte à une réalité économique brutale.
La surcapacité, ce poison des marges
Car le secteur traverse une crise de rentabilité. Selon un rapport du Boston Consulting Group cité en 2025, le retour moyen sur capitaux employés des entreprises pétrochimiques mondiales est tombé de 8 % en 2019 à environ 4 % en 2024, tandis que leur marge d’EBITDA reculait de 17 % à environ 12 %4. La cause : une surcapacité massive, alimentée par une vague d’investissements asiatiques. La région Asie-Pacifique, Chine en tête, a concentré 56 % des ajouts de capacité d’éthylène et 77 % de propylène entre 2010 et 20304.
En Chine même, certaines unités de polypropylène tournaient à environ 75 % de leur capacité en 2025, en deçà du seuil nécessaire à des marges saines4. Le Center for International Environmental Law parle d’une industrie « en difficulté », maintenue à flot par les droits de douane et les subventions, et menacée de dégradations de notation5. La croissance promise par l’AIE à l’échelle mondiale n’empêche donc pas un présent de prix cassés et de profits comprimés.
Le plastique, atout industriel et passif écologique
À la fragilité économique s’ajoute une pression réglementaire et environnementale croissante. Les déversements d’hydrocarbures et l’accumulation de déchets plastiques dans les océans ont fait de la pétrochimie une cible des politiques climatiques. En août 2025, les négociations du traité mondial sur le plastique (session INC-5.2 à Genève) ont pourtant échoué après plus de deux ans de discussions, faute d’accord entre les parties6.
La ligne de fracture est révélatrice. Plus de cent pays réclamaient des plafonds contraignants sur la production ; un bloc de grands États producteurs, dont l’Arabie saoudite et la Russie, a poussé pour recentrer le texte sur le recyclage, le réemploi et la conception, plutôt que sur la réduction de la production7. L’industrie a ainsi gagné du temps, mais pas la bataille de l’opinion : la question du plastique reste suspendue, et avec elle une part de l’avenir pétrochimique. Pour répondre à ces critiques, certains acteurs misent sur le recyclage chimique, les bioplastiques, ou le couplage avec la capture du carbone et l’hydrogène appliqué à l’infrastructure existante.
Un refuge de valeur, pas un sanctuaire
La pétrochimie offre à l’industrie pétrolière ce que l’énergie lui retire peu à peu : un usage du baril que l’électrification n’efface pas. C’est un refuge de valeur réel, et la trajectoire de la demande lui donne raison à long terme. Mais ce refuge n’est pas un sanctuaire. La surcapacité comprime les marges aujourd’hui, et la pression environnementale sur le plastique, même différée par l’échec de Genève, finira par peser sur la demande, alors même que la croissance des renouvelables redessine plus largement les investissements.
Le signal à surveiller en 2026 sera la capacité du secteur à résorber sa surcapacité sans casser davantage les prix, et à transformer le recyclage chimique en débouché rentable plutôt qu’en argument de communication. La pétrochimie restera un pilier de la valeur pétrolière ; encore faudra-t-il qu’elle prouve qu’elle peut être à la fois lucrative et soutenable.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la pétrochimie ?
C'est l'ensemble des produits dérivés du pétrole et du gaz utilisés hors carburant : plastiques, engrais, emballages, textiles, appareils électroniques, équipements médicaux, détergents, pneus. La pétrochimie transforme une part du baril en matières premières industrielles, créant de la valeur au-delà de l'énergie.
Pourquoi la pétrochimie devient-elle le moteur de la demande de pétrole ?
Parce que les transports s'électrifient, mais pas la chimie. Selon l'AIE, la pétrochimie représentera plus d'un tiers de la croissance de la demande de pétrole d'ici 2030 et près de la moitié d'ici 2050. La demande de plastiques a presque doublé depuis 2000, plus vite que l'acier, l'aluminium ou le ciment.
Qu'est-ce que la transformation directe du brut en produits chimiques ?
C'est une voie industrielle, dite crude-to-chemicals, qui convertit le pétrole brut en produits chimiques en court-circuitant une partie du raffinage classique. Aramco et SABIC ont annoncé une installation de 0,4 million de barils par jour, cinq fois la taille du seul équipement comparable existant.
Le secteur pétrochimique va-t-il bien ?
Pas en ce moment. La surcapacité, notamment en Chine, fait chuter les marges : le retour sur capitaux du secteur est passé de 8 % en 2019 à environ 4 % en 2024. À cela s'ajoute la pression réglementaire sur les plastiques, même si le traité mondial a échoué en 2025.
Sources
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International Energy Agency, « Petrochemicals set to be the largest driver of world oil demand, latest IEA analysis finds », IEA, 2025. https://www.iea.org/news/petrochemicals-set-to-be-the-largest-driver-of-world-oil-demand-latest-iea-analysis-finds ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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PolymerUpdate, « Petrochemical demand to drive 17 percent of global crude oil output by 2030: IEA », PolymerUpdate, 2025. https://www.polymerupdate.com/News/Details/1398489 ↩
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International Energy Agency, « The Future of Petrochemicals — Towards more sustainable plastics and fertilisers », IEA, consulté en 2025. https://www.iea.org/reports/the-future-of-petrochemicals ↩
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Klean Industries, « Global Plastics & Petrochemical Crisis Deepens Under Overcapacity and Tariffs », Klean Industries (citant Boston Consulting Group), 2025. https://kleanindustries.com/insights/market-analysis-reports/plastics-petrochemical-overcapacity-tariffs-subsidies-industry-crisis/ ↩ ↩2 ↩3
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Center for International Environmental Law, « Propping Up a Failing Industry: How Overcapacity, Tariffs, and Subsidies Are Masking the Plastics and Petrochemical Crisis », CIEL, 2025. https://www.ciel.org/plastics-petrochemical-crisis/ ↩
-
CNN, « Global plastic treaty talks end in failure as countries remain bitterly divided », CNN, 15 août 2025. https://www.cnn.com/2025/08/15/climate/global-plastics-treaty-pollution-failure-un ↩
-
Center for International Environmental Law, « 10 Things To Know About INC-5.2, The Final Stretch in the Fight For a Global Plastics Treaty », CIEL, 2025. https://www.ciel.org/things-to-know-plastics-treaty-geneva/ ↩
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