Armes biologiques : la riposte fragile des institutions
Convention de 1972, négociations de 2025, menace de la biologie de synthèse : comment les organisations internationales tentent d'endiguer le spectre des armes biologiques.

À retenir
- La Convention sur l'interdiction des armes biologiques, en vigueur depuis 1975, reste dépourvue de mécanisme de vérification.
- Un groupe de travail onusien a négocié tout au long de 2025 pour combler ces lacunes, sans garantie de consensus.
- La convergence de l'intelligence artificielle et de la biologie de synthèse abaisse le seuil d'accès aux agents dangereux.
- Selon l'indice mondial de sécurité sanitaire, 94 % des pays n'ont pas de système pour encadrer les risques biologiques à double usage.
Un agent invisible, sans odeur, capable de se propager d’humain en humain et de paralyser une nation entière : l’arme biologique est sans doute la plus insidieuse de l’arsenal des armes de destruction massive. Contre cette menace, la communauté internationale s’est dotée d’un traité dès 1972. Un demi-siècle plus tard, ce rempart juridique montre ses failles — et la révolution des biotechnologies menace de le rendre obsolète. En 2025, les diplomates ont tenté, à Genève, de colmater les brèches.
Un rempart juridique né de la guerre froide
La pierre angulaire du dispositif s’appelle la Convention sur l’interdiction des armes biologiques. Adoptée en 1972 et entrée en vigueur en 1975, elle fut le premier traité à bannir une catégorie entière d’armes de destruction massive, en interdisant le développement, la production et le stockage d’agents biologiques à des fins hostiles1. Elle s’inscrivait dans le sillage du Protocole de Genève de 1925, qui prohibait déjà l’emploi d’agents chimiques et biologiques sur les champs de bataille.
Mais ce rempart présente un défaut majeur, reconnu depuis l’origine : il ne comporte aucun mécanisme de vérification. Là où la Convention sur les armes chimiques autorise des inspections intrusives, son équivalent biologique repose sur la seule bonne foi des États. Cette lacune nourrit le soupçon permanent que des programmes clandestins puissent prospérer sous couvert de recherche civile légitime1.
La difficulté est aggravée par la nature même de la menace. Un agent pathogène ne laisse pas de signature visible comme un missile ou une usine d’enrichissement ; les mêmes laboratoires, les mêmes équipements servent à fabriquer un vaccin ou une arme. Distinguer l’intention pacifique de l’intention hostile relève donc d’un défi technique redoutable. C’est précisément ce trou dans le filet que les négociateurs cherchent aujourd’hui à combler — un défi de gouvernance comparable à ceux qui pèsent sur les doctrines militaires contre les armes chimiques non conventionnelles.
Genève 2025 : la difficile quête d’un mécanisme de contrôle
L’année 2025 a vu se cristalliser cet effort. Mandaté par la neuvième conférence d’examen de 2022, un groupe de travail sur le renforcement de la Convention a tenu sa sixième session à Genève à partir du 11 août 20252. Son objet : trancher sur des mécanismes longtemps restés en suspens, en particulier la coopération internationale, l’examen scientifique et la vérification2.
La méthode est laborieuse mais réelle. Fin juillet 2025, l’ambassadeur présidant les travaux a fait circuler un « texte évolutif », bâti sur un document d’éléments diffusé en mai, destiné à concentrer les discussions sur des questions pratiques et à rapprocher les positions3. Les jours de négociation à Genève devaient révéler si un consensus pouvait émerger sur ces mécanismes — coopération internationale, examen scientifique et vérification — identifiés de longue date comme les angles morts du traité2. La conférence d’examen avait fixé l’achèvement des travaux à la fin 2025, certains évoquant une prolongation jusqu’en mars 2026, année du cinquantième anniversaire du traité3. Un conseil d’experts scientifiques internationaux a été mobilisé pour éclairer trois thèmes : conformité et vérification, coopération internationale, science et technologie4. Le consensus, lui, reste incertain : les sessions précédentes ont parfois déraillé, faute d’accord entre puissances rivales — un théâtre où se joue aussi l’expansion de l’influence chinoise dans les organisations internationales.
La biologie de synthèse, accélérateur de risque
Pendant que les diplomates négocient, la science avance plus vite que le droit. La convergence de l’intelligence artificielle et de la biologie de synthèse bouleverse l’équation. Les outils d’IA augmentent la cadence de conception et abaissent les barrières d’expertise, permettant des innovations médicales rapides mais ouvrant aussi la voie à un détournement vers des molécules ou des séquences génétiques dangereuses5.
Cette « double usage » est le cœur du problème : une recherche bénéfique peut servir à nuire. Des spécialistes alertent sur le risque d’un bioterrorisme assisté par l’IA, qui élargirait la menace bien au-delà des seuls États dotés de laboratoires sophistiqués6. La biosécurité, rappellent les chercheurs, doit désormais englober trois fronts à la fois : les épidémies naturelles, les accidents de laboratoire et le bioterrorisme intentionnel6.
Or les garde-fous accusent un retard inquiétant. Selon l’indice mondial de sécurité sanitaire, 94 % des pays ne disposent d’aucun système pour encadrer les risques de biosécurité à double usage5. Autant dire que la quasi-totalité de la planète reste exposée à une technologie dont le potentiel destructeur croît chaque année. Ce décalage entre la vitesse de l’innovation et la lenteur de la régulation constitue, de l’avis général, la faille la plus préoccupante du dispositif actuel.
L’OMS et la défense sanitaire, ligne de front complémentaire
Le droit ne suffit pas : il faut aussi savoir détecter et réagir. C’est ici qu’intervient l’Organisation mondiale de la santé. Au-delà du désarmement, elle coordonne la surveillance épidémiologique et aide les pays à repérer et contenir les épidémies, qu’elles soient naturelles, accidentelles ou intentionnelles6. Le séquençage génomique permet d’identifier rapidement une souche inhabituelle ; les programmes de vaccination et la formation des soignants constituent une seconde ligne de défense indispensable. La pandémie de Covid-19 a brutalement rappelé combien une réponse sanitaire mal préparée pouvait coûter cher, qu’une crise soit d’origine naturelle ou délibérée.
Cette articulation entre prévention juridique et préparation sanitaire est essentielle, car une attaque biologique brouille délibérément la frontière entre crime, terrorisme et acte de guerre. La coordination internationale y est aussi cruciale que dans la lutte contre la criminalité transnationale. Les technologies émergentes promettent d’ailleurs une détection et un confinement plus rapides des menaces — à condition que leur gouvernance suive7. Le même outil qui amplifie le danger peut aussi, bien encadré, devenir un bouclier.
Le signal à surveiller : verrouiller la vérification
L’efficacité du régime contre les armes biologiques se jouera sur un point précis : la capacité des États à doter enfin la Convention d’un mécanisme de vérification crédible. Sans lui, le traité restera une déclaration d’intention vulnérable aux tricheurs. L’enjeu dépasse la seule diplomatie du désarmement : il touche à la stabilité internationale tout entière, car l’impunité sur les normes — comme l’a montré le précédent des armes chimiques en Syrie, analysé dans l’impact de la survie d’Assad sur les normes internationales — affaiblit l’ensemble de l’édifice. Le rendez-vous du cinquantième anniversaire dira si la communauté internationale est capable de rattraper le retard pris sur la science. Faute de quoi, c’est la science qui dictera les règles du jeu.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la Convention sur les armes biologiques ?
Adoptée en 1972 et entrée en vigueur en 1975, c'est le premier traité interdisant une catégorie entière d'armes de destruction massive. Elle prohibe le développement, la production et le stockage d'agents biologiques à des fins hostiles, mais reste affaiblie par l'absence de mécanisme de contrôle contraignant.
Pourquoi cette convention est-elle jugée fragile ?
Contrairement aux traités sur les armes chimiques ou nucléaires, elle ne prévoit aucun système de vérification permettant d'inspecter les États et de confirmer leur respect des engagements. Cette lacune, débattue depuis des décennies, laisse subsister le soupçon de programmes clandestins masqués par la recherche civile.
En quoi l'IA aggrave-t-elle la menace biologique ?
Les outils d'intelligence artificielle accélèrent la conception de molécules et abaissent le niveau d'expertise nécessaire. Couplés à la biologie de synthèse, ils facilitent la création potentielle d'agents pathogènes, élargissant le risque au-delà des seuls États dotés de laboratoires sophistiqués.
Quel rôle joue l'OMS face aux armes biologiques ?
L'Organisation mondiale de la santé coordonne la surveillance épidémiologique et aide les pays à détecter et contenir les épidémies, qu'elles soient naturelles ou provoquées. Son action complète celle de la Convention en renforçant la préparation sanitaire, maillon essentiel de toute réponse à une attaque biologique.
Sources
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Rappresentanza Permanente d’Italia presso la Conferenza del Disarmo, « The Biological Weapons Convention », italiarappdisarmo.esteri.it, 2025. https://italiarappdisarmo.esteri.it/en/il-disarmo/trattati-e-convenzioni/la-convenzione-sulle-armi-biologiche/ ↩ ↩2
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Global Biodefense, « Biological Weapons Convention Working Group Addresses Verification and Biosecurity », globalbiodefense.com, 11 août 2025. https://globalbiodefense.com/2025/08/11/biological-weapons-convention-sixth-session-addresses-verification-and-biosecurity/ ↩ ↩2 ↩3
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Council on Strategic Risks, « Derailment of the Fifth Working Group of the Biological and Toxin Weapons Convention », councilonstrategicrisks.org, 16 janvier 2025. https://councilonstrategicrisks.org/2025/01/16/derailment-of-the-fifth-working-group-of-the-biological-and-toxin-weapons-convention/ ↩ ↩2
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International Science Council, « Strengthening the Biological Weapons Convention through science », council.science, 2025. https://council.science/publications/strengthening-the-biological-weapons-convention/ ↩
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Frontiers in Public Health, « From pandemics to preparedness: harnessing AI, CRISPR, and synthetic biology to counter biosecurity threats », frontiersin.org, 2025. https://www.frontiersin.org/journals/public-health/articles/10.3389/fpubh.2025.1711344/full ↩ ↩2
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Center for Strategic and International Studies, « Opportunities to Strengthen U.S. Biosecurity from AI-Enabled Bioterrorism: What Policymakers Should Know », csis.org, 2025. https://www.csis.org/analysis/opportunities-strengthen-us-biosecurity-ai-enabled-bioterrorism-what-policymakers-should ↩ ↩2 ↩3
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Frontiers in Digital Health, « Emerging technologies transforming the future of global biosecurity », frontiersin.org, 2025. https://www.frontiersin.org/journals/digital-health/articles/10.3389/fdgth.2025.1622123/full ↩
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