La Chine, deuxième bailleur de l'ONU, étend son influence
Pékin finance près de 20 % du budget onusien, dirige deux agences spécialisées et lance son Initiative pour la gouvernance mondiale. Une montée en puissance mesurée mais réelle.

À retenir
- La contribution chinoise au budget de l'ONU est passée de moins de 1 % en 1994 à près de 20 % en 2025, deuxième après les États-Unis.
- La Chine est le seul pays à diriger deux agences spécialisées de l'ONU : la FAO et l'UIT.
- En 2025, Pékin a lancé une Initiative pour la gouvernance mondiale ciblant la sous-représentation du Sud global.
- Les analystes décrivent une ambition réelle mais bornée : la Chine influence le système plus qu'elle ne le remplace.
Il n’y a pas eu de coup d’éclat, pas de rupture spectaculaire. Et pourtant, en trois décennies, la Chine est passée d’acteur marginal à pilier financier du système onusien. Près d’un cinquième du budget régulier de l’ONU porte désormais sa signature, deux agences spécialisées sont dirigées par ses ressortissants, et Pékin propose ouvertement sa vision de la gouvernance mondiale. La discrétion du mouvement n’enlève rien à son ampleur — au contraire, elle en fait toute l’efficacité, car elle avance là où l’attention occidentale se relâche.
Le poids de l’argent et des postes
Le levier le plus tangible est financier. La contribution de la Chine au budget de l’ONU est passée de moins de 1 % en 1994 à près de 20 % en 2025, ce qui en fait le deuxième bailleur du système, juste derrière les États-Unis1. Ce poids économique se traduit en influence politique concrète.
Surtout, Pékin a investi les postes de commande. Des ressortissants chinois dirigent quatre agences principales de l’ONU et occupent des fonctions d’adjoints dans neuf autres2. Fait unique, la Chine est le seul pays à diriger simultanément deux agences spécialisées : l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Union internationale des télécommunications (UIT)3. Ce dernier point n’est pas anodin : maîtriser l’UIT, c’est peser sur les normes techniques du numérique mondial, en cohérence avec l’approche chinoise de la gouvernance d’internet.
Le rôle clé du Sud global
Cette ascension n’aurait pas été possible sans alliés. Le soutien africain, en particulier, a été déterminant pour faire élire des candidats chinois à la tête de plusieurs agences2. La Chine cultive méthodiquement cette relation, que prolonge notre dossier sur l’influence économique de la Chine en Afrique.
La stratégie est cohérente : Pékin accroît ses contributions non fléchées — celles qui ne sont pas affectées à un projet précis et laissent donc une marge de manœuvre aux dirigeants d’agence —, place ses citoyens aux postes utiles et promeut son modèle de développement auprès du Sud global4. Cette combinaison d’argent souple et de personnel bien placé permet d’orienter les priorités sans jamais paraître les imposer.
Les opérations de maintien de la paix illustrent cette logique à double détente. La Chine est devenue l’un des principaux fournisseurs de Casques bleus parmi les membres permanents du Conseil de sécurité, et ces déploiements offrent à l’Armée populaire de libération une expérience opérationnelle précieuse tout en sécurisant des zones où des entreprises chinoises ont investi1. Le financement, le personnel et les troupes forment ainsi un même écosystème d’influence, dont les grands projets d’infrastructure, jusqu’en Amérique latine, constituent le prolongement physique. Cette articulation entre puissance économique et présence institutionnelle est précisément ce qui distingue l’approche chinoise des stratégies plus frontales d’autres grandes puissances.
Des institutions parallèles
Là où le système existant résiste, la Chine bâtit ses propres structures. La Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) compte désormais 110 membres et rivalise avec la Banque mondiale comme source de financement du développement5. Signe de l’ancrage chinois, l’ancienne vice-ministre des Finances Zou Jiayi en a pris la présidence en 2025, succédant au premier dirigeant de la banque.
Le groupe des BRICS connaît parallèlement son élargissement le plus ambitieux, accompagné de projets comme BRICS Pay, un système de paiement transfrontalier destiné à réduire la dépendance au dollar5. Mais l’analyse mérite nuance. Les chercheurs soulignent que ces innovations fonctionnent comme des mécanismes parallèles plutôt que comme des alternatives véritablement disruptives, le bloc restant inséré dans des structures financières encore dominées par l’Occident6. Cette dynamique de blocs régionaux se retrouve dans l’expansion de l’influence chinoise en Asie centrale via l’Organisation de coopération de Shanghai.
Une ambition réelle mais bornée
En 2025, Pékin a franchi un pas symbolique en lançant son Initiative pour la gouvernance mondiale. Le texte insiste sur la sous-représentation du Sud global dans les institutions, le respect de la Charte de l’ONU et la nécessité de traiter des défis nouveaux liés à l’intelligence artificielle, au cyberespace et à l’espace7.
Faut-il y voir la volonté de renverser l’ordre américain ? Les signaux invitent à la prudence. Interrogé sur les vides laissés par Washington, l’ambassadeur chinois Fu Cong a affirmé que Pékin n’avait aucune intention de remplacer les États-Unis, tout en se présentant comme le contributeur « de facto » numéro un du budget régulier de l’ONU8. La formule résume l’ambivalence chinoise : revendiquer le poids sans en assumer ouvertement le leadership.
Les lectures divergent fortement. À Washington, des élus dénoncent une « campagne systématique » visant à remodeler l’ONU de l’intérieur, et plusieurs think tanks conservateurs appellent à une riposte coordonnée2. À l’inverse, l’East Asia Forum parle d’une « ambition bornée » : la Chine veut façonner les règles de l’intérieur, non démolir l’architecture dont elle tire profit9. Le Lowy Institute dresse de son côté un « bilan contrasté », où les succès chinois côtoient de réelles limites10. Les BRICS eux-mêmes restent hétérogènes : la poussée chinoise pour un bloc piloté par Pékin se heurte à l’attachement indien au consensus et au non-alignement, preuve que le « bloc du Sud » n’a rien d’un monolithe5.
Une influence à surveiller dans la durée
La montée en puissance chinoise dans les organisations internationales est indéniable, mais elle n’a rien d’un raz-de-marée. Pékin avance par capillarité, profitant autant de ses moyens que des reculs occidentaux. Son influence se mesure davantage en orientation des normes qu’en domination brute, et elle reste tributaire de la cohésion d’alliés aux intérêts parfois divergents.
Le signal à surveiller : la suite donnée à l’Initiative pour la gouvernance mondiale. Si elle se traduit par des coalitions durables et des réformes concrètes des institutions, elle marquera un tournant. Si elle reste un cadre déclaratoire, la Chine demeurera ce qu’elle est aujourd’hui — un acteur de premier plan qui infléchit le système sans encore le refonder. Dans un monde où les États-Unis hésitent sur leur engagement multilatéral, cette nuance fera toute la différence.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle part du budget de l'ONU la Chine finance-t-elle ?
Près de 20 % du budget régulier en 2025, contre moins de 1 % en 1994. La Chine est devenue le deuxième contributeur financier de l'ONU, juste derrière les États-Unis, et la première en parts de cotisations selon son propre ambassadeur.
Quelles agences onusiennes la Chine dirige-t-elle ?
Elle est le seul pays à diriger deux agences spécialisées : l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et l'Union internationale des télécommunications (UIT). Des ressortissants chinois occupent aussi des postes d'adjoints dans plusieurs autres agences.
Qu'est-ce que l'Initiative pour la gouvernance mondiale ?
Lancée par Pékin en 2025, elle prône une réforme de la gouvernance mondiale soulignant la sous-représentation du Sud global, le respect de la Charte de l'ONU et la nécessité de traiter des défis nouveaux liés à l'intelligence artificielle, au cyberespace et à l'espace.
La Chine veut-elle remplacer les États-Unis dans le système multilatéral ?
Officiellement non. Son ambassadeur à l'ONU a affirmé que Pékin n'avait aucune intention de remplacer Washington. Les analystes décrivent une ambition réelle mais bornée : influencer les règles de l'intérieur plutôt que renverser l'architecture existante.
Sources
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« Beijing leverages UN troops, funding to expand global influence, House report warns », Fox News, 2025. https://www.foxnews.com/politics/china-using-un-troops-funding-expand-global-influence-house-report-warns ↩ ↩2
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« New Investigation Uncovers How China Controls Money, Personnel, and Troops at the United Nations », Select Committee on the CCP — U.S. House, 2025. https://chinaselectcommittee.house.gov/media/press-releases/new-investigation-uncovers-how-china-controls-money-personnel-and-troops-at-the-united-nations ↩ ↩2 ↩3
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« How China Is Winning at the UN Without Even Trying », PassBlue, 4 mai 2026. https://passblue.com/2026/05/04/how-china-is-winning-at-the-un-without-even-trying/ ↩
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Center for Strategic and International Studies, « Great Power Competition in the Multilateral System », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/great-power-competition-multilateral-system ↩
-
« BRICS+ and the Stakes of Global Governance Reform », SAIS Observer, 31 octobre 2025. https://saisobserver.org/2025/10/31/brics-and-the-stakes-of-global-governance-reform/ ↩ ↩2 ↩3
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« BRICS expansion: Adaptive response or proactive restructuring of global governance? », South African Journal of International Affairs (Taylor & Francis), 2025. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10220461.2025.2523507 ↩
-
Ministère des Affaires étrangères de la RPC, « Implementing the Global Governance Initiative for a Community with a Shared Future for Humanity », fmprc.gov.cn, 27 octobre 2025. https://www.fmprc.gov.cn/eng/wjb/wjbz/jh/202510/t20251027_11741537.html ↩
-
Center for Strategic and International Studies, « Great Power Competition in the Multilateral System » (déclaration de Fu Cong), CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/great-power-competition-multilateral-system ↩
-
« China’s bounded ambition as a multilateral architect », East Asia Forum, 1er juin 2026. https://eastasiaforum.org/2026/06/01/chinas-bounded-ambition-as-a-multilateral-architect/ ↩
-
Lowy Institute, « Mixed report card: China’s influence at the United Nations », Lowy Institute, 2025. https://www.lowyinstitute.org/publications/mixed-report-card-china-s-influence-united-nations ↩
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