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Déradicalisation : ce que la science sait vraiment de ses effets

Records de signalements au Prevent britannique, preuves d'efficacité incertaines : enquête 2025 sur la déradicalisation, ses méthodes et ses angles morts.

Par ISS11 avril 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Mains tendues lors d'un atelier de dialogue, illustrant un programme de déradicalisation et de réinsertion.
Mains tendues lors d'un atelier de dialogue, illustrant un programme de déradicalisation et de réinsertion. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le programme britannique Prevent a enregistré 8 778 signalements sur l'année close en mars 2025, un record en hausse de 27 %.
  2. L'attaque de Southport de juillet 2024 a fait grimper les signalements de 34 % sur la période suivante.
  3. Les revues systématiques de 2025 jugent les preuves d'efficacité encore limitées, surtout pour la déradicalisation proprement dite.
  4. Le succès dépend de l'engagement communautaire, de l'adaptation au contexte local et d'un accompagnement psychologique.

Plus de huit mille signalements en un an, un record. Une attaque qui fait bondir les chiffres de plus d’un tiers. Et, derrière, une question dérangeante que peu osent poser : sait-on seulement si ces programmes fonctionnent ? La déradicalisation est devenue un pilier de la sécurité des démocraties — mais ses fondations scientifiques restent étonnamment fragiles.

Une demande qui explose

Au Royaume-Uni, le programme Prevent offre le meilleur baromètre de la pression qui pèse sur ces dispositifs. Sur l’année close en mars 2025, il a enregistré 8 778 signalements, soit une hausse de 27 % et le total annuel le plus élevé depuis la création du système en 20151. L’attaque de Southport, en juillet 2024, a joué un rôle d’accélérateur : entre cet événement et fin mars 2025, les signalements ont grimpé de 34 % par rapport à la même période un an plus tôt1.

Le détail de ces chiffres révèle la complexité du phénomène. Dans plus de la moitié des cas — 4 917 signalements —, l’individu n’était rattaché à aucune idéologie précise, et seuls 7 % de ces dossiers ont été jugés pertinents pour une intervention2. Surtout, les cas liés à l’extrême droite dépassent désormais ceux liés à l’extrémisme islamiste, signe d’une menace qui se diversifie2. Cette montée de la violence d’ultradroite, que nous documentons dans notre dossier sur l’extrémisme violent d’ultradroite, oblige à repenser des programmes longtemps calibrés sur le jihadisme.

Réformer pour fiabiliser

Face à cette pression, Londres a réagi. Un nouveau cadre d’évaluation des signalements a été déployé en septembre 2024 pour renforcer la qualité et la cohérence des décisions3. En novembre 2024, un programme de formation aux idéologies a été lancé pour les enseignants et soignants de première ligne. Puis, en décembre 2024, un poste de Commissaire indépendant du Prevent a été créé pour assurer un contrôle externe de la politique et de sa mise en œuvre3.

Ces ajustements répondent à une critique récurrente : sans cadre rigoureux, le dispositif risque de submerger les services et de produire des erreurs d’aiguillage. Mais ils ne règlent pas la question de fond — celle de l’efficacité réelle des interventions une fois la personne identifiée.

La cible la plus sensible reste la jeunesse. Une part importante des personnes signalées sont des mineurs ou de jeunes adultes, souvent issus de milieux marqués par un sentiment d’aliénation et d’injustice. Les revues récentes consacrées aux interventions « hors champ pénal » destinées aux enfants et adolescents insistent sur la nécessité d’agir en amont, par l’éducation et le dialogue interculturel, plutôt que par la seule logique répressive4. Car c’est bien là le dilemme : trop de sanction marginalise et radicalise davantage ; trop peu de vigilance laisse prospérer la menace.

Le verdict prudent de la recherche

C’est là que le bât blesse. Malgré l’intérêt croissant pour la prévention de la radicalisation, les preuves de l’efficacité des interventions restent limitées. Les revues systématiques publiées en 2025 soulignent que les bonnes pratiques demeurent dispersées et que l’efficacité des dispositifs n’est pas clairement établie, particulièrement pour les programmes dits « tertiaires » qui visent à déradicaliser ou désengager des individus déjà impliqués5.

Plusieurs obstacles expliquent ce flou. D’abord, l’effet d’un programme dépend étroitement du contexte : un dispositif efficace contre la radicalisation jihadiste en zone de conflit n’est pas transposable à l’ultradroite occidentale6. Ensuite, le risque d’effets pervers est réel — stigmatisation de communautés entières, érosion de la confiance entre populations marginalisées et institutions. Certains programmes, comme le dispositif français, ont été critiqués pour leur incapacité à offrir aux jeunes désaffiliés de véritables perspectives d’intégration6. Enfin, le faible nombre de cas et la rareté des études longitudinales compliquent toute évaluation solide.

Ce qui semble pourtant marcher

Le tableau n’est pas pour autant désespérant. La recherche dégage des pistes convergentes. Les approches les plus prometteuses ne sont pas les plus standardisées, mais les plus individualisées : gestion de cas, mentorat, accompagnement multidisciplinaire taillé sur mesure5. Le soutien psychologique est souvent décisif, en particulier pour les individus marqués par un traumatisme.

L’engagement communautaire fait figure de condition sine qua non. Sans l’adhésion des leaders locaux et des familles, un programme reste lettre morte. C’est pourquoi les dispositifs qui intègrent d’anciens radicalisés comme mentors gagnent en crédibilité : ils offrent des témoignages authentiques que nul discours officiel ne peut égaler. La transparence des objectifs, enfin, désamorce la méfiance et les théories du complot. À l’inverse, un programme perçu comme un outil de surveillance ou de contrôle social échoue presque à coup sûr.

Ces enseignements valent pour toutes les formes d’extrémisme, du jihadisme qui prospère au Sahel, analysé dans notre dossier sur l’expansion jihadiste en Afrique, aux violences ciblant les minorités que nous examinons à propos des attaques contre les minorités.

Le défi du numérique et du retour

Deux fronts redéfinissent aujourd’hui la déradicalisation. Le premier est en ligne : les réseaux sociaux accélèrent la radicalisation et démultiplient les contenus extrémistes, un mécanisme que nous décortiquons dans notre analyse terrorisme et réseaux sociaux. Les programmes peinent à suivre le rythme d’un espace numérique mouvant et mondialisé.

Le second concerne le retour et la réinsertion des combattants étrangers et des détenus radicalisés, enjeu majeur que nous traitons dans notre dossier sur le retour des combattants étrangers. La prison reste un lieu paradoxal : à la fois foyer potentiel de radicalisation et terrain privilégié de programmes de réhabilitation, mêlant formation professionnelle, suivi psychologique et accompagnement post-libération.

Le signal à surveiller : passer de l’instinct à la preuve

La déradicalisation restera un chantier inconfortable. Elle exige d’agir dans l’urgence sécuritaire tout en respectant les droits fondamentaux, et de prévenir une menace dont les ressorts sont sociaux, économiques et psychologiques. L’indicateur décisif des prochaines années sera la capacité des États à substituer l’évaluation rigoureuse à l’intuition : mesurer ce qui marche, abandonner ce qui échoue, et partager ces données par-delà les frontières. Tant que les programmes reposeront sur l’instinct plus que sur la preuve, ils resteront un pari coûteux — et la coopération internationale, encore balbutiante, le seul moyen de transformer ces paris en savoir.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le programme Prevent au Royaume-Uni ?

Prevent est le volet préventif de la stratégie antiterroriste britannique. Il vise à repérer et soutenir les personnes vulnérables avant qu'elles ne basculent dans l'extrémisme. Sur l'année close en mars 2025, il a reçu 8 778 signalements, un record en hausse de 27 % par rapport à l'année précédente.

Les programmes de déradicalisation fonctionnent-ils vraiment ?

Les preuves restent limitées. Les revues systématiques de 2025 soulignent que l'efficacité des dispositifs, surtout pour déradicaliser et désengager les individus déjà impliqués, n'est pas clairement établie. Les approches individualisées de mentorat et de suivi semblent les plus prometteuses.

Quelle différence entre déradicalisation et désengagement ?

Le désengagement vise l'abandon de la violence et des activités extrémistes, sans nécessairement changer les convictions. La déradicalisation cherche en plus une transformation des croyances. La recherche montre qu'il est souvent plus réaliste — et mesurable — de viser d'abord le désengagement comportemental.

Pourquoi la déradicalisation est-elle si difficile à évaluer ?

Parce que les contextes diffèrent fortement : un programme efficace contre le jihadisme en zone de conflit n'est pas transposable à l'ultradroite en démocratie occidentale. À cela s'ajoutent le faible nombre de cas, les risques de stigmatisation et le manque d'études longitudinales rigoureuses.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. ITV News, « Record level of referrals to Prevent anti-terrorism scheme », ITV News, 6 novembre 2025. https://www.itv.com/news/2025-11-06/record-level-of-referrals-to-prevent-anti-terrorism-scheme 2

  2. inkl / The Independent, « Far-right cases referred to counter-terror programme Prevent double those for Islamist extremism as referrals hit record high », inkl, novembre 2025. https://www.inkl.com/news/far-right-cases-referred-to-counter-terror-programme-prevent-double-those-for-islamist-extremism-as-referrals-hit-record-high 2

  3. Parlement britannique, « Prevent Statistics 2025 — Written Statement », UK Parliament, 12 novembre 2025. https://questions-statements.parliament.uk/written-statements/detail/2025-11-12/hcws1045 2

  4. « Non-Criminal Justice Interventions for Countering Cognitive and Behavioural Radicalisation Amongst Children and Adolescents: A Systematic Review », PMC / Campbell Collaboration, 2025. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC12745043/

  5. Journal for Deradicalization, « Systematic Review on the Outcomes of Tertiary Prevention Programs in the Field of Violent Radicalization », Journal for Deradicalization, 2025. https://journals.sfu.ca/jd/index.php/jd/article/view/1027 2

  6. Observer Research Foundation, « The effectiveness of deradicalisation programmes », ORF, 2024. https://www.orfonline.org/expert-speak/effectiveness-of-deradicalisation-programmes-64412 2

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