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Immigration musulmane : ce que pèsent vraiment les électeurs et les élus

Vote, représentation, laïcité : analyse factuelle et équilibrée du poids politique de l'immigration musulmane en France et en Europe, chiffres 2024-2025 à l'appui.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Bureau de vote français avec urne transparente et isoloirs, lors d'un scrutin national.
Bureau de vote français avec urne transparente et isoloirs, lors d'un scrutin national. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Europe comptait environ 25,8 millions de musulmans en 2016, soit 4,9 % de la population ; la France en abritait alors 5,7 millions (8,8 %), selon le Pew Research Center.
  2. Aux législatives anticipées de 2024, l'institut Ifop estime que 62 % des électeurs musulmans ayant voté ont choisi La France insoumise, mais l'abstention reste élevée.
  3. 19 députés de confession musulmane présumée ont été élus en 2024, contre 32 en 2022 ; la représentation reste très en deçà du poids démographique.
  4. La laïcité demeure la ligne de fracture : un rapport du ministère de l'Intérieur de mai 2025 cible l'« islamisme politique ».
  5. Fin 2025, plusieurs propositions de loi visant le voile relancent un débat où sécurité, identité et libertés s'entremêlent.

Une urne transparente, des patronymes que personne ne recense officiellement, et pourtant une question qui revient à chaque scrutin : quel est le poids politique réel de l’immigration musulmane ? En France comme ailleurs en Europe, le sujet alimente sondages, propositions de loi et passions. Derrière les chiffres, une réalité plus nuancée que les slogans.

Une présence démographique réelle, mais souvent surestimée

Commençons par les ordres de grandeur, car ils cadrent tout le reste. Selon le Pew Research Center, l’Europe (les 28 pays de l’Union, plus la Norvège et la Suisse) comptait environ 25,8 millions de musulmans à la mi-2016, soit 4,9 % de la population, contre 19,5 millions en 20101. La France en abritait alors 5,7 millions, près de 8,8 % de ses habitants — la plus forte proportion d’Europe occidentale1.

Ces données restent des estimations : la France n’autorise pas le recensement de l’appartenance religieuse, au nom même de la laïcité. D’où des écarts fréquents entre perception et réalité. Des sondages européens montrent régulièrement que le grand public surévalue largement la part de musulmans dans la population, un décalage que des instituts de recherche relient directement aux craintes liées à l’immigration et au traitement médiatique du sujet.

Le Pew Research Center insiste d’ailleurs sur un point trop souvent oublié : ses projections ne sont pas des prédictions. L’institut envisage trois scénarios selon les flux migratoires futurs, de la « migration zéro » à une immigration soutenue. Même dans l’hypothèse la plus basse, sans aucune entrée nouvelle, la population musulmane de France passerait de 5,7 millions en 2016 à 8,6 millions en 2050 (12,7 %), en raison d’une structure d’âge plus jeune1. Autrement dit, l’essentiel de la dynamique tient à la démographie déjà installée, et non au seul flux d’arrivées — une nuance qui change la teneur du débat politique.

Un vote ancré à gauche, mais d’abord stratégique

Le comportement électoral des citoyens musulmans est l’un des aspects les mieux documentés. Lors des législatives anticipées de l’été 2024, l’institut Ifop a estimé que 62 % des électeurs musulmans ayant voté avaient choisi La France insoumise2. Un ancrage à gauche ancien, que les analystes expliquent surtout par l’appartenance majoritaire aux classes populaires et par l’attente d’un discours universaliste opposé au nationalisme.

Mais l’image d’un « vote communautaire » massif et homogène mérite d’être tempérée. D’abord parce que l’abstention demeure forte : l’Ifop relève que 59 % des électeurs musulmans s’étaient abstenus aux européennes de juin 20242. Ensuite parce que plusieurs observateurs décrivent un choix avant tout défensif. Selon des spécialistes cités par l’agence turque Anadolu, beaucoup votaient à gauche moins par adhésion programmatique que pour « se protéger, au moins quelques années, contre l’extrême droite »2. La guerre à Gaza a par ailleurs pesé sur la mobilisation en 20243. Loin d’un bloc, on observe donc des trajectoires multiples, certains électeurs de milieux modestes se tournant aussi vers d’autres offres politiques.

Une représentation encore très en retrait

Si le poids électoral est réel, la traduction en sièges reste limitée. Après les élections de 2024, des décomptes recensaient 19 députés de confession musulmane présumée à l’Assemblée nationale, soit environ 3,3 % des élus4. C’est un net recul par rapport aux 32 députés identifiés en 20224. Pour un groupe estimé autour de 8 à 10 % de la population, l’écart est marqué.

Ces chiffres appellent une double prudence. La France ne publiant pas la religion de ses élus, ils reposent sur l’analyse des patronymes — une méthode imparfaite, qui peut autant surestimer que sous-estimer. Et la comparaison européenne nuance le tableau : le Royaume-Uni a élu 25 députés musulmans en 2024, soit 3,84 % des Communes pour une population musulmane d’environ 6 %4. Partout, la représentation progresse plus lentement que la démographie, signe de barrières persistantes à l’entrée en politique, que d’autres travaux relient aux contributions des descendants d’immigrés à leurs sociétés d’accueil.

La composition de ce groupe d’élus mérite aussi l’attention. Sur les 19 députés identifiés en 2024, 12 sont des femmes, et ils proviennent de partis très divers — de La France insoumise au Rassemblement national en passant par Renaissance ou Les Républicains4. Loin d’une appartenance partisane unique, la donnée illustre une diversité interne réelle. La plus jeune élue, Hanane Mansouri, a d’ailleurs été élue sous l’étiquette de la droite républicaine4. Ce pluralisme contredit l’idée d’un vote et d’une représentation monolithiques, et invite à parler de citoyens aux sensibilités multiples plutôt que d’un « électorat musulman » indifférencié.

La laïcité, ligne de fracture des programmes

Sur le fond, un thème structure les positions des partis : la place de l’islam dans une République laïque. Le débat s’est durci. En mai 2025, le ministère de l’Intérieur a publié un rapport intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France », alertant sur une influence supposée de réseaux islamistes sur certaines institutions5. Le texte a nourri les positions des partis de droite et du centre.

Fin 2025, plusieurs propositions de loi ont visé le port du voile. En décembre, le parti Renaissance, mené par l’ancien Premier ministre Gabriel Attal, a proposé d’interdire le voile aux mineures dans l’espace public, tandis que des élus conservateurs avançaient des mesures similaires au nom de la lutte contre l’islamisme radical6. Ces initiatives illustrent une polarisation : à droite, l’accent est mis sur l’assimilation et la sécurité ; à gauche, sur le respect de la diversité au sein du cadre républicain.

Le sens même de la laïcité est en jeu. Ses défenseurs y voient un principe d’égalité et de neutralité de l’État. Mais des chercheurs et journalistes estiment qu’elle est parfois instrumentalisée pour cibler spécifiquement les musulmans. France 24 rapportait ainsi, en décembre 2025, les accusations d’« usage de la laïcité comme arme » portées par des associations et universitaires6. Ce débat est inséparable de celui, voisin, sur la manière dont la peur de l’extrémisme oriente les politiques publiques et nourrit, en retour, un sentiment de stigmatisation documenté par les travaux sur l’impact de l’islamophobie sur la cohésion sociale.

Un poids réel, des effets ambivalents

L’immigration musulmane occupe une place tangible dans la vie politique européenne : un électorat identifiable, une présence croissante quoique minoritaire dans les assemblées, et un rôle de catalyseur dans les débats sur l’identité et la laïcité. Mais aucune de ces dimensions ne se laisse réduire à une formule simple. Le vote est davantage défensif que communautaire ; la représentation reste inférieure au poids démographique ; et le débat sur la laïcité oppose des lectures concurrentes d’un même principe. Le signal à surveiller en 2026 sera le sort réservé aux propositions de loi sur le voile : leur adoption, ou leur rejet, dira beaucoup de l’équilibre que les sociétés européennes entendent trouver entre cohésion, sécurité et libertés. Ces tensions s’éclairent enfin à la lumière des vagues d’immigration passées, qui rappellent que l’intégration politique d’un groupe se mesure en décennies.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de musulmans vivent en France et en Europe ?

Selon le Pew Research Center, l'Europe comptait environ 25,8 millions de musulmans en 2016 (4,9 % de la population) et la France 5,7 millions (8,8 %). Ces chiffres reposent sur des estimations, l'État français ne recensant pas l'appartenance religieuse.

Pour qui votent majoritairement les électeurs musulmans en France ?

Aux législatives de 2024, l'Ifop estime que 62 % des électeurs musulmans ayant voté ont choisi La France insoumise. Ce vote apparaît souvent stratégique, motivé par le rejet de l'extrême droite, plus qu'une pleine adhésion programmatique, selon plusieurs analystes.

Combien de députés musulmans siègent à l'Assemblée nationale ?

Après les élections de 2024, 19 députés de confession musulmane présumée ont été identifiés, contre 32 en 2022. La France ne publiant pas la religion des élus, ces décomptes reposent sur des estimations à partir des patronymes.

Pourquoi la laïcité est-elle centrale dans ce débat ?

La laïcité encadre la place du religieux dans l'espace public. Ses défenseurs y voient un principe d'égalité et de neutralité ; des critiques estiment qu'elle est parfois instrumentalisée pour viser spécifiquement les musulmans, comme l'ont relevé des médias et chercheurs en 2025.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Pew Research Center, « Europe’s Growing Muslim Population », Pew Research Center, 29 novembre 2017. https://www.pewresearch.org/religion/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/ 2 3

  2. Anadolu Agency, « Vote left or abstain: Muslims face stark election choice in France », Anadolu Agency, 28 juin 2024. https://www.aa.com.tr/en/europe/vote-left-or-abstain-muslims-face-stark-election-choice-in-france/3261090 2 3

  3. Euro-Islam, « French Elections 2024 and Impact on Muslims », Euro-islam.info, 26 août 2024. https://www.euro-islam.info/2024/08/26/french-elections-2024-and-impact-on-muslims/

  4. Muslim Mirror, « French elections: 19 Muslim lawmakers elected, Left coalition tops results », Muslim Mirror, juillet 2024. https://muslimmirror.com/french-elections-19-muslim-lawmakers-elected-left-coalition-tops-results/ 2 3 4 5

  5. Strategy International, « An Analysis of the French Ministry of Interior’s Report “Frères musulmans et islamisme politique en France” », Strategy International, 5 juin 2025. https://strategyinternational.org/2025/06/05/publication182/

  6. France 24, « Weaponising secularism: French politicians accused of using “laïcité” to target Muslims », France 24, 9 décembre 2025. https://www.france24.com/en/france/20251209-weaponising-secularism-french-politicians-accused-of-using-laicit%C3%A9-to-target-muslims 2

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