Polarisation culturelle : l'arme silencieuse des puissances étrangères
Migration, identité, culture : comment des acteurs étrangers exploitent nos fractures. Données 2025-2026 sur la désinformation et les divisions des sociétés européennes.

À retenir
- La polarisation culturelle est devenue un levier d'ingérence étrangère, pas seulement un mal interne.
- Le 4e rapport FIMI de l'UE (mars 2026) recense 540 incidents en 2025 et environ 10 500 canaux.
- Parmi les incidents attribués, 35 % renvoient à des acteurs étatiques, dont 29 % à la Russie.
- L'opération Doppelganger cible migration, identité et intégration pour attiser les fractures.
- France et Hongrie figurent parmi les pays où le conflit partisan perçu est le plus fort (Pew).
Une fausse page d’un grand journal allemand, un faux fait divers attribué à un migrant, des centaines de comptes qui relaient la même peur en quelques heures. Ce scénario n’est plus une hypothèse : c’est le mode opératoire documenté de campagnes étrangères qui ne créent pas nos divisions, mais les attisent. La polarisation culturelle, longtemps lue comme une maladie interne des démocraties, est devenue un terrain de manœuvre stratégique.
D’un symptôme interne à un levier géopolitique
La polarisation n’est pas un phénomène uniforme. Une vaste comparaison internationale menée par des économistes de Stanford et Harvard montre que la défiance entre camps politiques a explosé aux États-Unis depuis les années 1980, mais qu’elle a au contraire reculé en Allemagne, en Suède, en Norvège ou au Royaume-Uni sur la même période1. Autrement dit, Internet seul n’explique pas tout : les trajectoires divergent d’un pays à l’autre.
Ce qui change, c’est l’usage qu’en font des puissances extérieures. Là où la polarisation existe, elle offre une prise. Le Carnegie Endowment, synthétisant des décennies de recherche, rappelle que des identités « empilées » — parti, religion, origine, mode de vie — rendent les désaccords plus explosifs et peuvent éroder lentement les normes démocratiques2. Un adversaire n’a donc pas besoin d’inventer le clivage : il lui suffit de jeter de l’huile sur un feu déjà allumé. C’est cette bascule, du clivage subi au clivage exploité, qui fait de la cohésion culturelle un enjeu de sécurité.
La logique est ancienne — « diviser pour régner » — mais ses moyens sont neufs. Une société divisée prend des décisions plus lentes, se méfie de ses propres institutions et peine à soutenir un effort collectif dans la durée, qu’il soit budgétaire, militaire ou diplomatique. Pour un compétiteur stratégique, entretenir cette discorde coûte peu et rapporte beaucoup : il n’y a ni territoire à conquérir ni char à déployer, seulement des écrans à saturer. C’est ce rapport coût-bénéfice qui explique l’industrialisation des opérations observées depuis trois ans.
Ce que disent les chiffres de 2025-2026
Le constat n’est pas spéculatif. Le quatrième rapport du Service européen pour l’action extérieure (EEAS) sur les manipulations de l’information étrangères, publié en mars 2026, repose sur l’analyse de 540 incidents survenus en 2025, mobilisant environ 10 500 comptes et sites destinés à produire ou amplifier des contenus trompeurs3. Parmi les incidents dont l’origine a pu être établie, 35 % renvoient à des acteurs étatiques — dont 29 % à la Russie et 6 % à la Chine3.
Fait marquant, 27 % des incidents de 2025 ont eu recours à l’intelligence artificielle : textes générés, voix synthétiques, vidéos truquées3. Le rapport décrit une infrastructure numérique centrale, reliée à des relais régionaux ciblant l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Europe de l’Est3. La technique cherche moins à convaincre qu’à saturer : noyer le fait sous une cacophonie de récits contradictoires.
La migration et l’identité, cibles de prédilection
Les thèmes culturels les plus inflammables sont les plus visés. L’opération russe baptisée « Doppelganger », active depuis 2022 et qualifiée par Meta de réseau malveillant le plus persistant qu’elle ait eu à contrer, fabrique de faux sites d’information et imite de vrais médias pour envenimer les débats sur l’intégration européenne, l’immigration et l’économie4. En Allemagne, une de ses marques, « Kriminal Radar », est conçue pour nourrir la peur des migrants et le récit d’un « déclin national »4.
L’opération s’adapte vite. En janvier 2025, plus d’une centaine de comptes germanophones liés à Doppelganger ont migré vers le réseau Bluesky, publiant aussi en anglais, polonais, français et turc, et diffusant plus de 4 900 messages en une seule semaine5. À cette guerre des récits s’ajoute une arme physique : plusieurs sources confirment que la Russie et la Biélorussie ont délibérément instrumentalisé des flux migratoires irréguliers contre la Finlande, la Pologne, la Lituanie et la Lettonie5. Le message numérique et la pression aux frontières se renforcent mutuellement.
Une vulnérabilité inégale selon les pays
Toutes les sociétés ne présentent pas la même surface d’attaque. Une enquête du Pew Research Center menée dans dix-neuf pays révèle qu’une médiane de 65 % des adultes perçoivent de forts désaccords entre partisans de camps opposés ; cette perception culmine en France et en Hongrie, où au moins sept personnes sur dix la partagent6. Plus le terrain est fracturé, plus il est manipulable.
Pour autant, la défiance n’est pas généralisée. En 2025, une médiane de 62 % des habitants de vingt-cinq pays interrogés gardaient une opinion favorable de l’Union européenne7. Ce socle de confiance résiduelle est précisément ce que les opérations d’ingérence cherchent à dissoudre — d’où l’importance de ne pas le tenir pour acquis. Cette crise de confiance latente, qui touche aussi les médias et les institutions, est le véritable carburant de la manœuvre. Les tensions liées à la démographie et aux migrations offrent un répertoire de griefs réels que les manipulateurs n’ont plus qu’à amplifier.
Le ciblage est rarement aveugle. Les opérations privilégient les moments de tension maximale — élections, attentats, crises migratoires, débats de société — où l’attention est forte et les esprits déjà échauffés. Elles s’adaptent aussi au public : un même réseau peut diffuser un récit anti-immigration en Allemagne, attiser un ressentiment régional ailleurs, ou jouer sur la fatigue à l’égard du soutien à l’Ukraine. Cette modularité rend la défense difficile, car il ne s’agit pas d’un message unique à réfuter, mais d’une grammaire de la division déclinée à l’infini selon les fractures locales.
Répondre sans tomber dans le piège
La parade ne peut pas être seulement défensive. Renforcer l’éducation aux médias dès l’école, imposer la transparence algorithmique aux grandes plateformes, détecter et neutraliser les réseaux de comptes inauthentiques : ces leviers sont aujourd’hui au cœur des stratégies européennes. Le règlement sur les services numériques fournit désormais une base juridique pour exiger des plateformes qu’elles documentent l’amplification des contenus et coopèrent avec les autorités. Mais la mesure compte autant que la fermeté. Toute riposte perçue comme une censure alimenterait elle-même les récits de défiance que ces campagnes propagent — un piège que les acteurs hostiles savent tendre, et qu’ils retournent volontiers en se posant en victimes d’une prétendue police de la pensée.
Le risque le plus sérieux est ailleurs : c’est l’accoutumance. À force de vivre dans un environnement saturé de faux, une société peut cesser de distinguer le vrai du faux et renoncer à trancher. C’est exactement l’objectif recherché. Le signal à surveiller dans les mois qui viennent n’est donc pas le volume de fausses nouvelles, déjà colossal, mais la part croissante de contenus générés par IA et la capacité de nos institutions, et des politiques de déradicalisation comme de prévention de l’extrémisme violent, à préserver un socle commun de faits partagés. C’est là, plus que sur aucun champ de bataille, que se jouera la résilience démocratique.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la polarisation culturelle exploitée par des États ?
C'est l'instrumentalisation, par des acteurs étrangers, de débats identitaires et culturels déjà présents dans une société. Plutôt que d'inventer des clivages, ils amplifient ceux qui existent — migration, religion, mœurs — pour affaiblir la confiance, diviser l'électorat et fragiliser les alliances démocratiques.
Qui mène ces opérations en Europe ?
Selon le 4e rapport FIMI de l'Union européenne (mars 2026), parmi les incidents dont l'origine a pu être établie, 35 % renvoient à des acteurs étatiques, dont 29 % à la Russie et 6 % à la Chine. Le reste mêle réseaux opaques, relais commerciaux et acteurs idéologiques difficiles à attribuer.
L'intelligence artificielle aggrave-t-elle le phénomène ?
Oui. Le rapport FIMI 2026 note que 27 % des incidents de 2025 ont recouru à l'IA : textes générés, audios synthétiques, vidéos manipulées. Ces outils abaissent le coût de la production de faux contenus et compliquent leur détection, sans pour autant garantir leur efficacité réelle.
Comment une démocratie peut-elle se défendre ?
Par l'éducation aux médias, la transparence imposée aux plateformes, la détection des réseaux inauthentiques et la coopération internationale. L'enjeu est de réduire la vulnérabilité sociale sans verser dans la censure, qui nourrirait elle-même les récits de défiance que ces opérations cherchent à propager.
Sources
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Levi Boxell, Matthew Gentzkow, Jesse M. Shapiro, « Cross-Country Trends in Affective Polarization », The Review of Economics and Statistics / NBER, 2024. https://scholar.harvard.edu/files/shapiro/files/cross-polar.pdf ↩
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Rachel Kleinfeld, « Polarization, Democracy, and Political Violence in the United States: What the Research Says », Carnegie Endowment for International Peace, septembre 2023. https://carnegieendowment.org/research/2023/09/polarization-democracy-and-political-violence-in-the-united-states-what-the-research-says ↩
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EEAS, « 4th EEAS Report on Foreign Information Manipulation and Interference Threats », Service européen pour l’action extérieure, mars 2026. https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/2026/documents/EEAS%204th%20Threat%20Report_web%20version_1.pdf ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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SentinelLabs, « Doppelgänger | Russia-Aligned Influence Operation Targets Germany », SentinelOne, 2025. https://www.sentinelone.com/labs/doppelganger-russia-aligned-influence-operation-targets-germany/ ↩ ↩2
-
Recorded Future, « Stimmen aus Moskau: Russian Influence Operations Target German Elections », Recorded Future, 2025. https://www.recordedfuture.com/research/stimmen-aus-moskau-russian-influence-operations-target-german-elections ↩ ↩2
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Pew Research Center, « Most across 19 countries see strong partisan conflicts in their society », Pew Research Center, 16 novembre 2022. https://www.pewresearch.org/short-reads/2022/11/16/most-across-19-countries-see-strong-partisan-conflicts-in-their-society-especially-in-south-korea-and-the-u-s/ ↩
-
Pew Research Center, « Opinions of the EU remain mostly favorable across 25 countries », Pew Research Center, 22 septembre 2025. https://www.pewresearch.org/short-reads/2025/09/22/opinions-of-the-eu-remain-mostly-favorable-across-25-countries/ ↩
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