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Enjeux de société · Terrorisme et extrémismes violents

Terrorisme et réseaux sociaux : la radicalisation à l'ère du jeu vidéo

Recrutement par 'entonnoir', plateformes de jeu détournées, mineurs ciblés : comment le terrorisme investit les réseaux sociaux. Données et réponses 2025-2026.

Par ISS18 mars 2026, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Manette de jeu vidéo et smartphone affichant des messages dans une chambre faiblement éclairée.
Manette de jeu vidéo et smartphone affichant des messages dans une chambre faiblement éclairée. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. En 2025, mineurs et adolescents représentaient 42 % des enquêtes antiterroristes en Europe et Amérique du Nord.
  2. Les recruteurs emploient une 'stratégie de l'entonnoir', des plateformes grand public vers les messageries chiffrées.
  3. Les espaces de jeu vidéo (Discord, Roblox, Steam) sont de plus en plus détournés.
  4. Le règlement européen impose le retrait des contenus terroristes en une heure, sous peine d'amendes.
  5. Le défi central : modérer efficacement sans verser dans la censure.

Un adolescent rejoint un salon vocal pour parler d’un jeu vidéo. Quelques semaines plus tard, il échange sur une messagerie chiffrée avec un inconnu qui lui promet une cause et une famille. Entre les deux, aucune frontière visible. C’est ainsi, par glissements successifs, que le terrorisme contemporain investit les réseaux sociaux — non plus par la diffusion massive de vidéos, mais par un travail patient de captation, de plus en plus tourné vers les plus jeunes.

Une menace qui rajeunit brutalement

Le fait le plus marquant des derniers mois tient en un chiffre. Selon une alerte de la direction exécutive du Comité contre le terrorisme des Nations unies (CTED), mineurs et adolescents représentaient, en 2025, 42 % de l’ensemble des enquêtes antiterroristes en Europe et en Amérique du Nord — un triplement depuis 20211. La radicalisation, jadis affaire de mois, se compresse désormais en quelques semaines, voire quelques jours1.

Cette jeunesse des profils n’est pas un détail statistique : elle bouleverse la logique de la prévention. Les groupes terroristes ont développé des systèmes sophistiqués pour exploiter les enfants, mêlant méthodes physiques traditionnelles et stratégies numériques avancées1. L’ONU note que tous les théâtres ne se valent pas — le groupe Al-Shabaab, en Afrique de l’Est, demeure de loin le premier recruteur d’enfants en valeur absolue1, rappel que l’expansion jihadiste en Afrique reste une réalité de terrain bien plus meurtrière que sa version numérique occidentale.

La « stratégie de l’entonnoir »

Comment opère, concrètement, le recrutement en ligne ? Par étapes calculées. Les analystes décrivent une « stratégie de l’entonnoir » : les recruteurs repèrent leurs cibles sur des plateformes grand public — Facebook, Instagram, TikTok — puis les guident progressivement vers des messageries chiffrées comme Telegram ou Signal, où la conversation devient plus précise et plus engageante1.

Cette mécanique exploite des ressorts psychologiques universels : le besoin d’appartenance, la quête de sens, le sentiment d’injustice. Le recruteur ne commence presque jamais par l’idéologie ; il commence par l’écoute, le récit personnel, la promesse d’une communauté. Les facteurs de vulnérabilité sont connus — isolement social, absence de perspectives économiques, expériences traumatiques — sans qu’aucun ne soit, à lui seul, déterminant. C’est leur conjonction, sur un terrain individuel fragile, qui ouvre la brèche.

Les algorithmes des plateformes, en orientant les utilisateurs vers des contenus toujours plus chargés émotionnellement, peuvent involontairement renforcer ces bulles où les idées radicales se normalisent. Le GIFCT observe d’ailleurs un brouillage croissant entre subcultures en ligne, exploitation d’enfants et basculement violent, qui déjoue les catégories classiques de l’analyse2. La frontière avec d’autres formes de radicalisation, comme l’extrémisme violent d’ultradroite, s’estompe : les méthodes convergent, par-delà les idéologies.

Le jeu vidéo, nouveau terrain de chasse

La nouveauté la plus préoccupante est la migration vers les espaces de jeu. Discord, Twitch, Steam, mais aussi Roblox, Fortnite ou Xbox Live offrent une infrastructure idéale : des millions de jeunes y passent du temps et y nouent des liens, loin du regard des adultes. L’ONU rapporte une exploitation systématique de ces plateformes par des recruteurs qui y pratiquent des techniques de manipulation ciblant des enfants1.

Les chercheurs du RUSI confirment que ces espaces « adjacents au jeu » sont devenus une infrastructure d’organisation et de recrutement, posant un défi inédit à la régulation3. Le Réseau de sensibilisation à la radicalisation de l’Union européenne alerte de son côté sur l’usage « stratégique et organique » que les extrémistes font des chats de jeu, des diffusions en direct et des communautés de moddeurs, jusqu’à employer des tactiques de manipulation à l’intérieur de ces canaux3. La réponse policière s’organise : en novembre 2025, l’unité de signalement d’Europol a mené une « journée d’action » coordonnée visant explicitement les plateformes de jeu, sa première incursion d’ampleur dans cet univers4.

Modérer sans museler : l’équation européenne

Face à cette menace, l’Union européenne dispose d’un outil contraignant. Le règlement sur les contenus terroristes en ligne, en application depuis le 7 juin 2022, oblige les hébergeurs à retirer dans l’heure tout contenu signalé par une autorité compétente, sous peine d’une amende pouvant atteindre 4 % de leur chiffre d’affaires mondial5. À l’échelle de l’industrie, le Forum mondial de l’internet contre le terrorisme (GIFCT) mutualise des « empreintes numériques » qui permettent de repérer et de bloquer la rediffusion de contenus déjà identifiés6. Né après l’attentat de Christchurch et l’« Appel de Christchurch », ce dispositif réunit les grandes plateformes ; en parallèle, l’initiative Tech Against Terrorism, adossée aux Nations unies, accompagne les services techniques plus petits, souvent dépourvus de moyens de modération.

Mais ces dispositifs se heurtent à deux obstacles tenaces. D’abord, la migration : plus les grandes plateformes durcissent leur modération, plus les acteurs se replient sur des services plus petits, moins dotés et moins surveillés6. Ensuite, l’équilibre des libertés. Plusieurs organisations de défense des droits ont contesté le règlement européen, y voyant un risque de censure et de retraits abusifs. La modération de masse, souvent automatisée, peut supprimer par erreur des contenus légitimes — journalisme, documentation, contre-discours. Tout l’enjeu est de combiner technologie et jugement humain, comme le rappellent les débats sur l’impact des réseaux sociaux dans la gestion des conflits.

Ce qui se joue dans les mois qui viennent

La lutte ne peut se réduire au retrait de contenus. Elle suppose d’investir dans l’éducation numérique, d’amplifier les voix modérées et d’accompagner les jeunes vulnérables avant le basculement. Elle exige aussi une coopération renforcée entre plateformes et autorités, allant au-delà du simple effacement : partage d’informations sur les tendances émergentes, signalement précoce, conception conjointe de stratégies de prévention. Les familles, les écoles et les communautés locales sont en première ligne de cette vigilance, car ce sont elles qui repèrent les premiers signes. Les dispositifs de déradicalisation, longtemps pensés pour des adultes engagés dans des organisations structurées, doivent être repensés pour des adolescents auto-radicalisés, isolés, parfois manipulés à leur insu.

Reste un équilibre à tenir : une stigmatisation excessive des jeunes ou des communautés visées peut renforcer le sentiment d’exclusion dont jouent les recruteurs, et se révéler contre-productive. La fermeté doit s’accompagner de discernement. Le signal à surveiller n’est pas le volume de propagande supprimée, déjà considérable, mais la capacité des États et des plateformes à intervenir tôt, là où la captation commence — dans un salon de jeu, un fil de commentaires, une messagerie. La bataille ne se gagnera pas en effaçant le mal après coup, mais en asséchant le terrain où il prend racine. C’est un travail de longue haleine, moins spectaculaire qu’une saisie de comptes, mais autrement plus décisif pour protéger une génération née avec un écran dans les mains.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment les réseaux sociaux servent-ils le recrutement terroriste ?

Les recruteurs exploitent émotions et quête d'appartenance, puis appliquent une 'stratégie de l'entonnoir' : ils repèrent des cibles sur des plateformes grand public comme Facebook, Instagram ou TikTok, avant de les attirer vers des messageries chiffrées comme Telegram ou Signal pour des échanges plus engageants et discrets.

Les mineurs sont-ils particulièrement visés ?

Oui. Selon l'ONU, mineurs et adolescents représentaient 42 % des enquêtes antiterroristes en Europe et en Amérique du Nord en 2025, soit un triplement depuis 2021. Les recruteurs ciblent les jeunes là où ils passent du temps et tissent des liens, y compris sur les plateformes de jeu vidéo.

Que prévoit la réglementation européenne ?

Le règlement sur les contenus terroristes en ligne, en application depuis le 7 juin 2022, oblige les hébergeurs à retirer un contenu signalé par une autorité compétente dans l'heure. En cas de manquements systématiques, les plateformes encourent une amende pouvant atteindre 4 % de leur chiffre d'affaires mondial.

Pourquoi la modération reste-t-elle difficile ?

Parce que les acteurs migrent vers des plateformes plus petites et moins surveillées, et adaptent leurs comportements pour échapper à la détection. S'y ajoute un équilibre délicat : une modération trop large menace la liberté d'expression, une modération trop lâche laisse prospérer la propagande.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Nations unies, Comité contre le terrorisme (CTED), « Terrorist exploitation of children rapidly evolving, outpacing Member State responses », UN Security Council CTC, octobre 2025. https://www.un.org/securitycouncil/ctc/news/terrorist-exploitation-children-rapidly-evolving-outpacing-member-state-responses 2 3 4 5 6

  2. GIFCT, « Online Subcultures, Child Exploitation, and the Shifting Landscape of Terrorism », Global Internet Forum to Counter Terrorism, 3 octobre 2025. https://gifct.org/2025/10/03/online-subcultures-child-exploitation-and-the-shifting-landscape-of-terrorism/

  3. Royal United Services Institute, « Extremism in Gaming Spaces: Policy for Prevention and Moderation », RUSI, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/policy-briefs/extremism-gaming-spaces-policy-prevention-and-moderation 2

  4. The Register, « Europol storms gaming platforms in extremist content sweep », The Register, 17 novembre 2025. https://www.theregister.com/2025/11/17/game_over_europol_storms_gaming/

  5. Hogan Lovells, « EU Parliament adopts TERREG Regulation for combating online dissemination of terrorist content », Hogan Lovells, 2021. https://www.hoganlovells.com/en/publications/eu-parliament-adopts-terreg-regulation-for-combating-online-dissemination-of-terrorist-content

  6. GIFCT, « Insight: Fighting Terror with Tech: The Evolution of the Global Internet Forum to Counter Terrorism », Global Internet Forum to Counter Terrorism, 11 septembre 2025. https://gifct.org/2025/09/11/insight-fighting-terror-with-tech-the-evolution-of-the-global-internet-forum-to-counter-terrorism/ 2

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