Attaques hybrides russes : l'Europe sous pression continue
Câbles coupés, drones, sabotages, migrants instrumentalisés : enquête sur l'escalade des attaques hybrides russes en Europe et la riposte de l'OTAN en 2025-2026.

À retenir
- Les chercheurs ont recensé 219 incidents hybrides russes en Europe entre 2014 et 2025, dont près de la moitié sur la seule année 2024.
- La mer Baltique est devenue un champ de bataille : quatre câbles sous-marins endommagés depuis janvier 2025, souvent par la « flotte fantôme ».
- Les incursions de drones se sont multipliées en 2026, poussant l'OTAN à lancer les opérations Baltic Sentry puis Eastern Sentry.
- Moscou combine sabotage, cyberattaques, désinformation et instrumentalisation des migrants pour rester sous le seuil de la guerre ouverte.
Quatre câbles sous-marins endommagés en mer Baltique depuis janvier 2025. Des drones qui clouent au sol des aéroports, de Copenhague à Munich. Des entrepôts qui brûlent, des colis piégés, des migrants poussés vers les barbelés. L’Europe ne vit pas une guerre déclarée, mais elle subit une pression continue, méthodique, calibrée pour rester juste sous le seuil de la riposte armée.
Une courbe d’incidents qui s’envole
L’ampleur du phénomène se mesure désormais en chiffres. Dans une étude publiée en août 2025, l’International Institute for Strategic Studies (IISS) recense 219 incidents de guerre hybride russe en Europe entre 2014 et 2025 — sabotages, tentatives d’assassinat, attaques électromagnétiques —, dont près de la moitié (46 %) sur la seule année 20241. Le Center for Strategic and International Studies (CSIS), à partir de sa propre base de données, documente une multiplication par 5,3 des opérations entre 2022 et 2024 : de 13 incidents la première année suivant l’invasion de l’Ukraine à 69 en 20242.
L’année 2025 a confirmé cette trajectoire. En février 2026, des médias allemands ont révélé que les autorités du pays avaient comptabilisé 321 cas de sabotage pour la seule année 20253. L’escalade n’a rien de fortuit : les poussées le long du flanc oriental « montent et redescendent au rythme des fortunes russes sur le champ de bataille et de l’effet des sanctions occidentales », observe la Henry Jackson Society — le Kremlin accentuant la pression quand ses pertes s’aggravent ou que les sanctions mordent4.
La Baltique, nouveau front maritime
C’est sous l’eau que la confrontation est devenue la plus visible. Depuis le début de 2025, quatre câbles sous-marins ont été endommagés en mer Baltique, selon les recensements concordants des analystes5. Le câble C-Lion1, qui relie l’Allemagne à la Finlande, a été touché en février 2025, sans qu’un navire ait pu être formellement mis en cause. D’autres ruptures ont visé des liaisons entre la Suède et la Lituanie, ou la Finlande et l’Allemagne.
Derrière ces incidents, un instrument privilégié : la « flotte fantôme » russe, ces pétroliers vieillissants aux pavillons opaques. Loin de servir uniquement à contourner les sanctions, elle constitue « une plateforme de guerre hybride » qui permet d’endommager des câbles sous-marins et de faire voler des drones au-dessus d’installations critiques, analyse le projet ACLED6. La technique est rudimentaire mais efficace : un navire traîne son ancre sur des kilomètres de fond marin, sectionnant câbles de données et conduites énergétiques. Face à cette menace, l’OTAN a lancé début 2025 l’opération Baltic Sentry, mêlant patrouilles maritimes, aéronefs et drones navals pour protéger les infrastructures sous-marines5.
Le ciel disputé : la vague des drones
En 2025 et 2026, un nouveau registre s’est imposé : les incursions aériennes. Pour la seule Roumanie, au moins quinze intrusions de drones ont été signalées en 2026, et des incidents ont touché la Lettonie, la Lituanie, l’Estonie, la Moldavie, la Finlande, le Danemark et la Belgique7. La Pologne a invoqué l’article 4 du traité de l’Atlantique Nord en septembre, déclenchant des consultations d’urgence entre les 32 alliés ; le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte a alors créé l’opération Eastern Sentry pour surveiller, intercepter et abattre les drones le long du flanc oriental7.
Les responsables européens ne dissimulent plus leur inquiétude. Le président lituanien Gitanas Nausėda a concédé le 26 mai que le ciel au-dessus des pays baltes « n’est pas suffisamment sécurisé », tandis que son homologue estonien Alar Karis estimait que ces violations d’espace aérien et autres menaces hybrides visent « à intimider l’Europe »7. Pour les analystes, la logique est constante : mêler cyberattaques, sabotages physiques et incursions de drones pour frapper les infrastructures critiques et éroder le soutien à l’Ukraine, sans jamais franchir le seuil de la guerre ouverte8. C’est aussi pourquoi l’expansion silencieuse des sous-marins russes et l’intensification des exercices militaires russes sont scrutées comme les volets visibles d’une même stratégie de pression.
Les migrants comme munition
Le levier le plus cynique reste l’instrumentalisation des flux migratoires. Le Parlement européen le constate sans détour : la Russie et la Biélorussie « ont délibérément transformé l’immigration illégale en arme » de leur guerre hybride, ciblant la Finlande, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et la Norvège9. Le mécanisme combine l’acheminement de ressortissants de pays tiers via le territoire russe — souvent munis de visas officiels —, les tactiques coercitives des gardes-frontières biélorusses et l’implication de réseaux de passeurs liés au renseignement.
L’escalade est tangible. En 2024, les franchissements irréguliers à la frontière UE-Biélorussie ont bondi de 66 % par rapport à 20239. En 2025, les gardes-frontières polonais ont découvert quatre tunnels distincts creusés depuis la Biélorussie, signe d’un basculement vers une infrastructure de passage plus permanente9. La Finlande, elle, a fermé l’intégralité de sa frontière terrestre avec la Russie dès novembre 2023, puis adopté une loi autorisant ses gardes-frontières à refouler les arrivants en cas d’« attaque hybride non militaire » menée par un État étranger9. Une mesure qui illustre la tension permanente entre sécurité nationale et droit d’asile, au cœur de la manière de gérer les crises migratoires en Europe.
Du sabotage au pixel : la mutation de 2025
Si 2024 fut l’année des sabotages physiques, 2025 marque un glissement vers la perturbation numérique, notamment contre les technologies opérationnelles qui pilotent les infrastructures critiques. De nouveaux groupes « hacktivistes » pro-russes — Cyber Army of Russia Reborn, Z-Alliance, SECT0R16, TwoNet, Infrastructure Destruction Squad — revendiquent des intrusions qui brouillent la frontière entre le cyber et le physique10. À cela s’ajoute la machine de désinformation, dont les campagnes industrialisées comme « Matrioshka » saturent l’espace informationnel européen.
Cette diversification est précisément ce qui rend la menace difficile à contrer : chaque registre, pris isolément, reste sous le seuil de l’agression caractérisée. C’est l’addition qui pèse. Les démocraties européennes, héritières d’un long catalogue d’attaques hybrides russes, apprennent à raisonner non plus incident par incident, mais en termes de campagne continue.
Ce qu’il faut surveiller
Le signal décisif des prochains mois ne sera pas un événement spectaculaire, mais la capacité de l’Europe à transformer sa riposte. Trois marqueurs comptent. D’abord, l’attribution : nommer rapidement et publiquement les responsables, condition de toute dissuasion crédible. Ensuite, la protection des infrastructures sous-marines et énergétiques, encore largement privées et mal cartographiées. Enfin, l’articulation entre Baltic Sentry, Eastern Sentry et les dispositifs nationaux, pour éviter que le maillon le plus faible ne devienne la cible privilégiée. Tant que le coût d’une attaque hybride restera inférieur à son bénéfice politique pour Moscou, la pression se maintiendra — et c’est sur ce calcul, plus que sur chaque câble coupé, que se jouera la résilience du continent.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une attaque hybride ?
C'est une agression qui combine des moyens militaires et non militaires — sabotage, cyberattaques, désinformation, pression migratoire — en restant délibérément sous le seuil du conflit armé ouvert. L'objectif est de déstabiliser l'adversaire tout en rendant l'attribution difficile et la riposte incertaine.
Pourquoi la mer Baltique est-elle visée ?
La Baltique concentre des câbles de données, des gazoducs et des câbles électriques vitaux, dans des eaux peu profondes et très fréquentées. Depuis 2025, plusieurs de ces câbles ont été endommagés, souvent par des navires de la « flotte fantôme » russe traînant leur ancre sur le fond marin.
Qu'est-ce que l'opération Eastern Sentry de l'OTAN ?
Lancée à l'automne 2025 après l'invocation de l'article 4 par la Pologne, Eastern Sentry renforce la posture de l'Alliance sur son flanc oriental. Elle vise à surveiller, intercepter et abattre les drones, complétant l'opération maritime Baltic Sentry déployée plus tôt dans l'année.
La Russie instrumentalise-t-elle vraiment les migrants ?
Selon le Parlement européen et plusieurs instituts, la Russie et la Biélorussie acheminent des migrants de pays tiers vers les frontières de l'UE, souvent munis de visas russes. En 2025, des tunnels creusés depuis la Biélorussie ont été découverts, signe d'une infrastructure de passage de plus en plus permanente.
Sources
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International Institute for Strategic Studies, « The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure », IISS, août 2025. https://www.iiss.org/research-paper/2025/08/the-scale-of-russian—sabotage-operations—against-europes-critical—infrastructure/ ↩
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Center for Strategic and International Studies, « Russia’s Shadow War Against the West », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/russias-shadow-war-against-west ↩
-
Eurasia Review, « Hybrid Warfare 2026: Russian Propaganda Destroying Europe From Within – Analysis », Eurasia Review, 12 mars 2026. https://www.eurasiareview.com/12032026-hybrid-warfare-2026-russian-propaganda-destroying-europe-from-within-analysis/ ↩
-
Henry Jackson Society, « How Russia Uses Migration as a Weapon », Henry Jackson Society, 13 novembre 2025. https://henryjacksonsociety.org/2025/11/13/how-russia-uses-migration-as-a-weapon/ ↩
-
Wilson Center, « Risky Game: Hybrid Attack on Baltic Undersea Cables », Wilson Center, 2025. https://www.wilsoncenter.org/article/risky-game-hybrid-attack-baltic-undersea-cables ↩ ↩2
-
ACLED, « Russia’s shadow fleet presents a sustained hybrid war threat at sea », Armed Conflict Location & Event Data Project, 2025. https://acleddata.com/report/russias-shadow-fleet-presents-sustained-hybrid-war-threat-sea ↩
-
Euronews, « Explained: How drone incursions in Europe went from rarity to reality », Euronews, 2 juin 2026. https://www.euronews.com/my-europe/2026/06/02/explained-how-drone-incursions-in-europe-went-from-rarity-to-reality ↩ ↩2 ↩3
-
NPR / Houston Public Media, « Russia’s hybrid warfare rattles Poland and NATO », NPR, 18 février 2026. https://www.houstonpublicmedia.org/npr/2026/02/18/nx-s1-5702706/russias-hybrid-warfare-rattles-poland-and-nato/ ↩
-
Parlement européen, « Weaponisation of migration by Russia and implications for EU security and border policy », European Parliament, 2025. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/E-10-2025-001633_EN.html ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Northwave Cybersecurity, « Russia’s Hybrid Threats to Europe’s Businesses », Northwave, 2025. https://northwave-cybersecurity.com/article/russias-hybrid-threats-to-europes-businesses ↩
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