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Inde : la bataille silencieuse de l'océan Indien

Doctrine MAHASAGAR, marine en pleine expansion, rivalité avec la Chine, retrait de Chabahar : comment l'Inde défend sa primauté dans l'océan Indien en 2025-2026.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Bâtiment de guerre de la marine indienne patrouillant dans l'océan Indien au coucher du soleil.
Bâtiment de guerre de la marine indienne patrouillant dans l'océan Indien au coucher du soleil. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En mars 2025, l'Inde a dévoilé la doctrine MAHASAGAR, qui étend son ambition maritime de l'Asie du Sud à toute la façade de l'océan Indien et à l'Afrique de l'Est.
  2. La marine indienne est passée de 130 à 145 bâtiments en 2025 et vise plus de 200 navires d'ici 2035.
  3. Face au 'collier de perles' chinois, Delhi tisse un 'collier de diamants' d'accès et de partenariats régionaux.
  4. Une commission parlementaire menée par Shashi Tharoor a appelé à une stratégie plus offensive pour dissuader la Chine.
  5. Sous pression américaine, l'Inde s'est résolue à se retirer du port iranien de Chabahar, pilier de sa connectivité régionale.

Bordée par l’océan sur trois côtés, traversée par les routes qui relient le golfe Persique à l’Asie de l’Est, l’Inde considère l’océan Indien comme son arrière-cour stratégique. Mais cette mer est devenue un échiquier disputé. En 2025, Delhi a changé de braquet : nouvelle doctrine maritime, marine en expansion accélérée, réseau d’accès tissé à bas bruit. Derrière la « bataille silencieuse » de l’océan Indien se joue la place de l’Inde comme puissance régionale.

De SAGAR à MAHASAGAR : changer d’échelle

Le tournant est doctrinal. En mars 2025, Narendra Modi a dévoilé MAHASAGAR, acronyme signifiant « avancement mutuel et global pour la sécurité et la croissance entre régions »1. La formule prolonge l’ancienne doctrine SAGAR, mais elle en élargit l’horizon : l’Inde ne se contente plus de l’Asie du Sud, elle vise l’ensemble du bassin océanique et la façade orientale de l’Afrique2. Un institut sud-asiatique de référence y voit une rupture, motivée largement par l’assertivité croissante de la Chine et son empreinte maritime grandissante1.

La doctrine se traduit en actes. Le déploiement IOS Sagar a vu un bâtiment indien appareiller de Bombay avec 38 marins de 16 pays, pour une tournée englobant Maldives, Thaïlande, Indonésie, Singapour, Myanmar, Bangladesh et Sri Lanka2. L’Inde se pose ainsi en pourvoyeur de sécurité et en partenaire du Sud global. Cette diplomatie navale conforte sa position dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, dont la sécurité dépend des routes maritimes.

La géographie sert cette ambition. Bordée par l’océan sur trois côtés, l’Inde se trouve à la croisée des routes qui relient l’Afrique et le golfe Persique à l’Asie de l’Est, à proximité du détroit de Malacca, l’un des passages les plus fréquentés du monde. Les îles Andaman-et-Nicobar, qui commandent l’entrée orientale de cet océan, lui offrent un point d’appui avancé sur la mer d’Andaman et le golfe du Bengale. Mais cet avantage n’a de valeur que s’il est tenu : la sécurité des approvisionnements énergétiques, dont dépend la croissance indienne, transite précisément par ces eaux convoitées.

Une marine qui change de dimension

Les ambitions s’appuient sur un effort de construction sans précédent. La flotte indienne est passée d’environ 130 bâtiments début 2025 à 145 en novembre, l’une des années d’induction les plus chargées de son histoire, avec douze navires de guerre et un sous-marin admis au service3. La cible est claire : 155 à 160 unités d’ici 2030, puis plus de 200 navires et sous-marins à l’horizon 20354. Un rythme soutenu, destiné à combler l’écart avec une marine chinoise en expansion rapide et à sécuriser des routes par lesquelles transite l’essentiel du commerce extérieur indien.

Le contenu compte autant que le nombre. En 2025, plus de 75 % des inductions étaient de fabrication indienne, et 55 navires sont en chantier dans les arsenaux du pays3. La feuille de route inclut un second porte-avions indigène, des sous-marins à propulsion anaérobie et, à terme, des sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire5. À terre, le projet Varsha doit doter la côte est d’une base sous-marine durcie, dotée d’abris souterrains pour sous-marins nucléaires et attendue dès 20264. Sur la côte ouest, l’extension de la base d’INS Karwar vise à accueillir jusqu’à 50 navires majeurs, avec chantiers, plateformes logistiques et aéronavale élargis4. Le ministère de la Défense a par ailleurs approuvé l’acquisition de 74 navires supplémentaires, signe de l’ampleur du virage industriel3. Cette montée en puissance illustre la quête d’autonomie stratégique, au cœur du partenariat de défense avec les États-Unis comme de l’alliance avec la France.

Perles chinoises contre diamants indiens

L’aiguillon, c’est Pékin. La Chine a établi en 2017 sa première base militaire à l’étranger, à Djibouti, près du détroit de Bab-el-Mandeb et du canal de Suez ; l’installation peut accueillir jusqu’à 10 000 hommes6. Cette installation s’inscrit dans une stratégie dite du « collier de perles » : un chapelet d’investissements et de points d’appui — Djibouti, Sri Lanka, Myanmar, Pakistan — qui paraît encercler l’Inde6. La présence chinoise s’est encore densifiée, avec une fréquence accrue de navires de recherche et des partenariats de défense approfondis dans la région7.

Delhi riposte par une géométrie inverse : le « collier de diamants ». Plutôt que d’annoncer de grandes bases permanentes, l’Inde a bâti un réseau discret mais croissant d’accords d’accès, d’installations de surveillance et de partenariats logistiques, du nord-ouest de l’océan jusqu’à l’Asie du Sud-Est6. Le dispositif s’étend désormais aux Seychelles, à Oman (port de Duqm), à Madagascar et à Singapour, en complément des bases développées sur les îles Andaman et Nicobar6. Cette projection nourrit aussi l’influence indienne en Asie centrale, via les corridors de connectivité.

Cette stratégie passe autant par les coques que par la diplomatie de voisinage. L’Inde cultive des liens étroits avec le Sri Lanka, les Maldives et le Bangladesh, qu’elle aide à se doter de capacités maritimes, dans une logique de « marine de voisins » destinée à bâtir une interopérabilité concrète7. La piraterie, le terrorisme maritime et les trafics restent des menaces communes qui justifient cette coopération. Mais les relations ne sont pas toujours fluides : un changement de gouvernement à Malé ou à Colombo peut rebattre les cartes et offrir une fenêtre à Pékin. Pour Delhi, fidéliser ses voisins est donc un travail permanent, jamais définitivement acquis.

Le revers de Chabahar et les appels à plus de fermeté

Tout ne réussit pas. Le port iranien de Chabahar, longtemps présenté comme la pierre angulaire de l’accès indien à l’Afghanistan et à l’Asie centrale en contournant le Pakistan, est en passe d’échapper à Delhi. Washington a rétabli ses sanctions le 29 septembre 2025, n’accordant qu’une dérogation strictement limitée au désengagement, à boucler d’ici le 26 avril 20268. Sous la menace de droits de douane américains visant tout commerce avec l’Iran, l’Inde se résout à se retirer d’un projet jugé stratégique — un revers pour son ambition de connectivité8.

Sur le plan militaire aussi, des voix réclament davantage d’audace. Une commission parlementaire conduite par Shashi Tharoor a exhorté l’Inde à adopter une stratégie « océan Indien » plus offensive et mieux coordonnée pour dissuader la Chine, en misant sur les technologies avancées, la modernisation des actifs navals et l’élargissement de partenariats comme le Quad9. Cette enceinte permet à Delhi d’équilibrer Pékin sans s’enfermer dans une alliance formelle — un fil conducteur de sa coopération stratégique avec l’Australie10.

Le signal à surveiller

L’Inde avance avec méthode : doctrine élargie, flotte renforcée, réseau d’accès patiemment tissé. Mais la primauté revendiquée reste contestée, et le revers de Chabahar rappelle les limites de l’autonomie indienne face aux pressions des grandes puissances. Le signal à guetter : la cadence réelle de livraison des arsenaux indiens et la capacité de Delhi à convertir MAHASAGAR en présence permanente. Car dans l’océan Indien, la géographie offre l’avantage — encore faut-il avoir les coques pour l’occuper.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la doctrine MAHASAGAR ?

MAHASAGAR (Mutual and Holistic Advancement for Security and Growth Across Regions) est la nouvelle politique maritime indienne annoncée par Narendra Modi en mars 2025. Elle prolonge la doctrine SAGAR en élargissant l'horizon stratégique de l'Inde au-delà de l'Asie du Sud, vers l'ensemble de l'océan Indien et l'Afrique orientale.

Combien de navires compte la marine indienne ?

La flotte indienne est passée d'environ 130 bâtiments début 2025 à 145 en novembre 2025, avec 12 navires de guerre et un sous-marin admis au service la même année. Delhi vise 155 à 160 unités d'ici 2030, puis plus de 200 navires et sous-marins à l'horizon 2035.

Qu'est-ce que le 'collier de perles' chinois ?

Le 'collier de perles' désigne le réseau d'installations portuaires et navales que la Chine développe autour de l'Inde, de Djibouti au Pakistan en passant par le Sri Lanka et le Myanmar. Delhi y répond par un 'collier de diamants' : accords d'accès et partenariats à Oman, aux Seychelles, à Madagascar ou à Singapour.

Pourquoi l'Inde quitte-t-elle le port de Chabahar ?

Le port iranien de Chabahar offrait à l'Inde un accès à l'Afghanistan et à l'Asie centrale en contournant le Pakistan. Mais les États-Unis ont rétabli leurs sanctions le 29 septembre 2025, n'accordant qu'un délai de désengagement jusqu'au 26 avril 2026, contraignant Delhi à se retirer d'un projet qu'elle jugeait stratégique.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « SAGAR to MAHASAGR: India’s Cautious Maritime Strategy Continues », NUS Institute of South Asian Studies (ISAS), 2025. https://www.isas.nus.edu.sg/papers/sagar-to-mahasagr-indias-cautious-maritime-strategy-continues/ 2

  2. « Here’s How India’s MAHASAGAR Initiative Is Reshaping Naval Dynamics In the Indian Ocean », Eurasia Review, 30 avril 2025. https://www.eurasiareview.com/30042025-heres-how-indias-mahasagar-initiative-is-reshaping-naval-dynamics-in-the-indian-ocean-analysis/ 2

  3. « The Indian Navy In 2025: A Year Of Strength Across The Spectrum », Eurasia Review, 3 décembre 2025. https://www.eurasiareview.com/03122025-the-indian-navy-in-2025-a-year-of-strength-across-the-spectrum-analysis/ 2 3

  4. « Indian Navy Plans 200-Ship Fleet by 2035 with Complete Indigenous Construction », IGMP, 2025. https://igmp.in/indian-navy-plans-200-ship-fleet-by-2035-with-complete-indigenous-construction/ 2 3

  5. « India Unveils 15-Year Technology and Capability Roadmap for Navy », Naval News, septembre 2025. https://www.navalnews.com/naval-news/2025/09/india-unveils-15-year-technology-and-capability-roadmap-for-navy/

  6. « How India Quietly Offset China’s String of Pearls With a Network of Overseas Access », Bharat Shakti, 2025. https://bharatshakti.in/how-india-quietly-offset-chinas-string-of-pearls-with-a-network-of-overseas-military-access/ 2 3 4

  7. « India is building a navy of neighbours », Lowy Institute — The Interpreter, 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/india-building-navy-neighbours 2

  8. « India Exits Chabahar Port Project as US Sanctions Bite », ASL India, 2025. https://www.aslindia.net/newsletters/india-exits-chabahar-port-project-as-us-sanctions-bite 2

  9. « India must bolster Indian Ocean strategy to deter China: Shashi Tharoor-led committee informs Lok Sabha », The Week, 11 août 2025. https://www.theweek.in/news/india/2025/08/11/india-must-bolster-indian-ocean-strategy-to-deter-china-shashi-tharoor-led-committee-informs-lok-sabha.html

  10. « QUAD’s Maritime Security Initiatives in the Indo-Pacific », The Academic, janvier 2026. https://theacademic.in/wp-content/uploads/2026/01/121.pdf

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