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La bataille pour le contrôle de De Beers

Désengagement d'Anglo American, ambitions de Gaborone, effondrement du diamant naturel : qui contrôlera De Beers, et le destin économique du Botswana ?

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Diamants bruts triés sur une table d'examen, illustrant la lutte pour le contrôle du géant De Beers.
Diamants bruts triés sur une table d'examen, illustrant la lutte pour le contrôle du géant De Beers. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Anglo American cherche à se défaire de ses 85 % dans De Beers, après trois ans de dépréciations qui ont ramené la valeur comptable du joaillier de 9,2 à 2,3 milliards de dollars.
  2. Le Botswana, déjà détenteur de 15 % de De Beers et de 50 % de Debswana, veut une part majoritaire pour verrouiller la chaîne de valeur du diamant.
  3. Le président Duma Boko, élu fin 2024, a fait de cette prise de contrôle une affaire de souveraineté, malgré l'avertissement du FMI et une récession aggravée par la chute des cours.
  4. Le diamant naturel s'effondre face au synthétique : l'indice des prix de De Beers a reculé d'environ 25 % en 2025, et le groupe a affiché une perte de 511 millions de dollars.
  5. Angola, Namibie et fonds privés se disputent aussi le joyau, dans une vente qu'Anglo promet de boucler au cours de 2026.

À Gaborone, on n’a jamais autant parlé de pierres précieuses qu’au moment où elles cessent de rapporter. Le diamant, qui a fait du Botswana l’un des miracles économiques de l’Afrique, voit son cours s’effondrer ; et c’est précisément maintenant que le pays veut racheter le contrôle du joaillier le plus célèbre du monde. « Ne me parlez pas du FMI, parlez-moi des Batswana qui souffrent », a lancé le président Duma Boko en décembre 2025, balayant l’avertissement du Fonds monétaire international1. Derrière la formule se joue une bataille à plusieurs milliards de dollars pour le destin de De Beers — et pour celui d’un pays qui en dépend presque entièrement.

Anglo American lâche le diamant

Le déclencheur vient de Londres. En 2024, le groupe minier Anglo American a annoncé vouloir se séparer de De Beers, dont il détient 85 % du capital, pour recentrer son portefeuille sur le cuivre et le minerai de fer, jugés porteurs par la transition énergétique — une opération que le groupe se dit « engagé » à mener à bien2. Le diamant, lui, est devenu un boulet comptable. Anglo a déprécié la valeur du joaillier trois années de suite : son inscription au bilan est tombée de 9,2 milliards de dollars en 2023 à 2,3 milliards fin 2025, après une nouvelle charge de 2,3 milliards passée dans les comptes annuels3.

Le directeur général d’Anglo, Duncan Wanblad, ne s’en cache plus : la cession est « dans les phases avancées de discussions avec un groupe restreint de parties intéressées », a-t-il déclaré début 2026, sans s’engager sur une date2. Le groupe explore deux voies parallèles — une vente de gré à gré ou une introduction en Bourse, dont les modalités ont fait l’objet de discussions avec plusieurs banques d’affaires4. Les analystes du secteur, de Rapaport à National Jeweler, voient se dessiner une cession à un consortium plutôt qu’à un acquéreur unique, tant le morceau est lourd à porter dans un marché déprimé4.

Le pari de souveraineté de Duma Boko

C’est dans cette brèche que s’engouffre Gaborone. Le Botswana possède déjà 15 % de De Beers et la moitié de Debswana, la coentreprise 50/50 qui exploite les mines géantes de Jwaneng et d’Orapa. Mais l’arrivée au pouvoir de Duma Boko a changé la donne. En octobre 2024, sa coalition, l’Union pour le changement démocratique, a mis fin à près de soixante ans de règne sans partage du Parti démocratique du Botswana — une alternance historique pour ce pays indépendant depuis 19665.

Avocat formé à Harvard, Boko a fait de la maîtrise du diamant un marqueur politique. Sa doctrine tient en une phrase prononcée devant ses concitoyens : « Aucun diamant ne quittera ce pays à l’état brut — tous seront taillés et polis ici »6. L’idée est de capter localement la valeur ajoutée de la taille et du polissage, aujourd’hui concentrée à l’étranger, en Inde et en Belgique, et d’en faire un gisement d’emplois : car si les pierres de Debswana représentent l’essentiel de la richesse nationale, elles n’occupent qu’une fraction infime de la population active7.

Au-delà de la valeur ajoutée, Boko vise le contrôle capitalistique : porter la part du Botswana de 15 % à plus de 50 % de De Beers. Le président a pris personnellement les rênes des négociations, écartant son ministre des Mines, et fixé un calendrier serré — un temps espéré pour octobre 20258. Pour financer l’opération, estimée autour de 1,7 milliard de dollars sur la base d’une valorisation d’Anglo à 4,9 milliards début 2025, il courtise des partenaires extérieurs, dont le fonds souverain d’Oman9. Le pari est risqué : engager des fonds publics rares pour racheter un actif minier au plus bas du cycle, quand le Trésor de Gaborone est déjà sous tension.

Une économie suspendue à la pierre

L’urgence de Boko se comprend à la lumière des chiffres. Le diamant pèse environ 80 % des recettes en devises du Botswana et près d’un tiers des recettes publiques7. Quand le marché tousse, c’est tout le pays qui s’enrhume. En 2025, l’économie botswanaise s’est contractée : l’État avait tablé sur une croissance de 3,3 %, il a dû se résoudre à un recul d’environ 0,9 % sur l’année, après une chute de 5,3 % sur un an au deuxième trimestre — la plus brutale depuis le choc de 202010. Le secteur minier, lui, s’est effondré de près de 38 %.

Le déficit budgétaire pour l’exercice 2025-2026 a été projeté autour de 7,6 % du PIB, contraignant Gaborone à des mesures d’austérité et à un recours accru à l’emprunt10. Pour le président, racheter De Beers n’est pas un luxe spéculatif mais une tentative de reprendre la main sur la seule rente dont vit le pays — au moment, paradoxalement, où cette rente vacille. Cette dépendance à une ressource unique fait écho aux fragilités d’autres économies du continent, là où les puissances extérieures rivalisent d’influence en Afrique subsaharienne.

Le naturel rattrapé par le synthétique

Car le mal est plus profond qu’une simple mauvaise passe. Le diamant naturel est concurrencé frontalement par la pierre de synthèse — chimiquement et visuellement identique, mais vendue une fraction du prix. Le résultat se lit dans les cours : en 2025, l’indice des prix de De Beers a reculé d’environ 25 % sur un an, tombant à son plus bas niveau du siècle, tandis que le groupe accumulait quelque 2 milliards de dollars de pierres invendues11. De Beers a affiché une perte nette de 511 millions de dollars en 2025, sans commune mesure avec les 25 millions de l’année précédente12.

La riposte du secteur est un aveu autant qu’une stratégie. En mai 2024, De Beers a dévoilé sa « stratégie des origines », recentrée sur le diamant naturel, et annoncé la fermeture de Lightbox, sa marque de diamants de laboratoire lancée en 201813. Le calcul d’origine était machiavélique : en vendant lui-même du synthétique à bas prix, le groupe espérait le cantonner à la bijouterie de mode et préserver l’aura du naturel. Le pari a échoué. Les prix des pierres de laboratoire se sont effondrés bien plus vite que prévu, Lightbox perdait plus de 100 millions de dollars par an, et De Beers a renoncé — réorientant désormais l’argent vers le marketing du naturel et confinant sa branche synthétique aux usages industriels13. Producteurs réunis — Botswana et Angola en tête — se sont même engagés, sous l’« accord de Luanda », à consacrer 1 % de leurs revenus diamantaires à une campagne mondiale pour raviver le désir de pierres extraites de terre11.

Le pari de souveraineté de Gaborone repose donc sur une conviction fragile : que le diamant naturel finira par se distinguer durablement du synthétique aux yeux des consommateurs, et que les cours rebondiront. Rien n’est moins sûr dans un marché où la frontière entre les deux pierres tient désormais surtout au récit qu’on leur attache.

Angola, Namibie et la tentation panafricaine

Le Botswana n’est pas seul dans la course. L’Angola, via son entreprise publique Endiama, a déposé une offre pour une participation et plaide pour un consortium panafricain des pays producteurs qui exploiterait De Beers en commun ; la Namibie figure aussi parmi les prétendants14. À leurs côtés, des fonds privés, dont un consortium mené par l’ancien patron de De Beers Gareth Penny et adossé à des capitaux qatariens4.

Anglo American a fini par placer Gaborone au centre du jeu : son directeur général a indiqué que le gouvernement botswanais serait associé aux discussions avec un ou deux candidats présélectionnés, reconnaissant que le pays serait « crucial » dans l’issue de la vente14. La logique est limpide : impossible de céder un actif dont l’essentiel de la production sort du sol botswanais sans l’accord de l’État qui en détient déjà 15 % et qui contrôle, via Debswana, les mines elles-mêmes. Un accord de vente signé en 2023 a d’ailleurs renforcé cette emprise, en relevant progressivement à 40 %, voire 50 % à terme, la part de la production brute commercialisée directement par l’État via la société publique Okavango Diamond Company15.

Cette convoitise s’inscrit dans une compétition plus large pour les ressources et les marchés africains, où l’Inde, premier centre mondial de taille du diamant, étend son influence, où la Chine déploie sa puissance économique, où la Russie pèse sur les filières extractives et où le Brésil tisse ses propres partenariats.

Le diamant ou le mirage

Reste la question qui hante les marchés et les chancelleries : le Botswana a-t-il raison de miser sa souveraineté sur un actif en perte de vitesse ? Le FMI, dans son rapport de décembre 2025, a prévenu que la chute prolongée de la demande et la faiblesse des entrées de devises pourraient mettre les finances publiques à rude épreuve si l’opération tournait mal1. Boko, lui, l’assume comme un choix politique : reprendre la maîtrise d’une rente plutôt que d’en rester le sous-traitant.

Le signal à surveiller tient en deux échéances. La première : la concrétisation, ou non, de la vente d’Anglo au cours de 2026, et la place exacte qu’y obtiendra Gaborone — actionnaire majoritaire, partenaire d’un consortium panafricain, ou simple détenteur d’un droit de veto. La seconde : un éventuel rebond des cours du diamant naturel, seul susceptible de transformer ce pari en investissement avisé plutôt qu’en fardeau. Entre les deux, le Botswana joue bien plus que des pierres : il joue le modèle de développement qui, pendant un demi-siècle, l’a distingué du reste du continent.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle part du Botswana possède-t-il dans De Beers ?

Le Botswana détient 15 % de De Beers, le reste appartenant à Anglo American. Le pays contrôle aussi 50 % de Debswana, la coentreprise qui exploite ses mines de diamants. Gaborone vise désormais une participation majoritaire dans De Beers elle-même.

Pourquoi Anglo American veut-il vendre De Beers ?

Anglo American recentre son portefeuille sur le cuivre et le minerai de fer. Le diamant, miné par l'effondrement des cours et la concurrence du synthétique, a subi trois dépréciations successives, ramenant la valeur comptable de De Beers de 9,2 milliards de dollars en 2023 à 2,3 milliards fin 2025.

Pourquoi les prix du diamant naturel s'effondrent-ils ?

La demande mondiale faiblit et les pierres de synthèse, chimiquement identiques mais bien moins chères, captent une part croissante du marché, notamment celui des bagues de fiançailles. L'indice des prix de De Beers a reculé d'environ 25 % en 2025, son plus bas niveau du siècle.

Qui sont les concurrents du Botswana pour racheter De Beers ?

L'Angola, via son entreprise publique Endiama, et la Namibie sont sur les rangs, aux côtés de fonds privés, dont un consortium mené par l'ancien dirigeant de De Beers Gareth Penny et adossé à des capitaux qatariens. Anglo dit vouloir conclure au cours de 2026.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Bloomberg, « Botswana President Reiterates Push for De Beers Control Despite IMF Warning », Bloomberg, 15 décembre 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-12-15/botswana-leader-still-wants-de-beers-control-despite-imf-warning 2

  2. JCK / Rob Bates, « Anglo American “Committed” to Divesting De Beers but Mum on Date », JCK, 2026. https://www.jckonline.com/editorial-article/anglo-american-de-beers-1q-2026/ 2

  3. JCK / Rob Bates, « Anglo American Writes Down De Beers’ Value to $2.3 Billion », JCK, 2026. https://www.jckonline.com/editorial-article/anglo-writes-down-de-beers-2/

  4. Rapaport News, « Anglo American in Talks with Banks Regarding De Beers IPO – Report », Rapaport, 2025. https://rapaport.com/news/anglo-american-in-talks-with-banks-regarding-de-beers-ipo-report/ 2 3

  5. Al Jazeera, « Botswana swears in Duma Boko as new president », Al Jazeera, 8 novembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/11/8/botswana-swears-in-duma-boko-as-new-president

  6. IDEX Online, « No Diamond to Leave Botswana Unpolished, says President », IDEX Online, 2025. https://www.idexonline.com/FullArticle?Id=50503

  7. Mining Weekly / Reuters, « Diamond-dependent Botswana needs economic reset, new leader says », Mining Weekly, 3 février 2025. https://www.miningweekly.com/article/diamond-dependent-botswana-needs-economic-reset-new-leader-says-2025-02-03 2

  8. Bloomberg, « Botswana Wants to Buy De Beers Controlling Stake by Next Month, Duma Boko Says », Bloomberg, 23 septembre 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-09-23/botswana-wants-to-buy-de-beers-controlling-stake-by-next-month-duma-boko-says

  9. Moneyweb, « Botswana’s president courts Oman amid De Beers’ control battle », Moneyweb, 2025. https://www.moneyweb.co.za/mineweb/botswanas-president-courts-oman-amid-de-beers-control-battle/

  10. CNBC Africa / Reuters, « Botswana’s economy seen shrinking almost 1% in 2025 due to diamond sector woes », CNBC Africa, 2025. https://www.cnbcafrica.com/2025/botswanas-economy-seen-shrinking-almost-1-in-2025-due-to-diamond-sector-woes 2

  11. Mining.com / Bloomberg, « Diamond crash 2025: market slump met tech pressure », Mining.com, 2025. https://www.mining.com/diamond-crash-2025-market-slump-met-tech-pressure/ 2

  12. De Beers Group, « Preliminary financial results for 2025 », De Beers Group, 2026. https://www.debeersgroup.com/news-insights/latest-group-news/2026/preliminary-financial-results-for-2025

  13. De Beers Group, « De Beers Group announces intention to close Lightbox business », De Beers Group, 2025. https://www.debeersgroup.com/news-insights/latest-group-news/2025/de-beers-group-announces-intention-to-close-lightbox-business 2

  14. Mining.com, « Anglo American draws Botswana into $5B De Beers sale talks », Mining.com, 2026. https://www.mining.com/anglo-american-draws-botswana-into-5b-de-beers-sale-talks/ 2

  15. Rapaport News, « De Beers and Botswana Make 10-Year Sales Agreement Official », Rapaport, 2025. https://rapaport.com/news/de-beers-and-botswana-make-10-year-diamond-sales-agreement-official/

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