Brésil-Afrique : le pari d'un nouveau départ
Voyages de Lula, agriculture tropicale, BRICS élargis, concurrence chinoise : le Brésil relance son partenariat stratégique avec l'Afrique au nom d'un monde multipolaire.

À retenir
- En novembre 2025, Lula a parlé d'un 'nouveau départ' historique pour le partenariat Brésil-Afrique depuis le Mozambique.
- Le commerce avait bondi de 4,2 à 25,9 milliards de dollars durant les deux premiers mandats de Lula.
- En trois ans, l'Afrique a importé pour 33,8 milliards de dollars de produits de l'agro-industrie brésilienne.
- L'agence Embrapa a lancé en 2025 une alliance pour exporter le modèle d'agriculture tropicale brésilien vers le continent.
- Le Brésil avance face à une Chine déjà dominante, en misant sur la coopération Sud-Sud et les BRICS élargis.
« Un nouveau départ historique. » C’est en ces termes que Lula a décrit, depuis le Mozambique en novembre 2025, la relation entre le Brésil et l’Afrique1. La formule n’est pas qu’un effet de tribune : elle résume une décennie de rapprochement, accéléré depuis le retour du président brésilien au pouvoir. Pour Brasília, l’Afrique n’est pas un marché parmi d’autres, mais une pièce centrale de son projet d’un monde multipolaire — et un terrain où elle doit composer avec la prééminence chinoise.
Une diplomatie de la présence retrouvée
Le Brésil mise d’abord sur le retour physique. Sous Lula, le nombre d’ambassades brésiliennes sur le continent a plus que doublé, passant de 17 en 2005 à 37 en 2010, signe d’une volonté d’ancrage durable2. Le rythme des visites confirme la priorité : au premier semestre 2025, le président a effectué des déplacements dans une dizaine de pays, dont plusieurs en Afrique3.
Ces tournées s’accompagnent d’engagements concrets. Lors de ses visites en Afrique du Sud, en Éthiopie et en Angola, Lula a promis plus de 1,8 milliard de dollars d’investissements dans la coopération militaire, sécuritaire, pharmaceutique, la construction et l’agrobusiness2. Au Mozambique, neuf accords bilatéraux ont été signés dans des domaines jugés essentiels1. Avec l’Afrique du Sud, partenaire majeur, Lula et Cyril Ramaphosa ont mis l’accent sur les liens commerciaux et de défense, dans un contexte où Brasília présidait en 2025 à la fois les BRICS et où Pretoria accueillait le sommet du G202. Cette diplomatie active conforte l’ambition du Brésil d’être reconnu comme un leader régional capable de peser au-delà de son continent.
Ce rapprochement plonge ses racines dans une histoire commune et douloureuse. La traite négrière a déporté des millions d’Africains vers le Brésil, laissant une empreinte indélébile sur sa culture — du samba au candomblé. C’est sur ce socle, et dans l’esprit de solidarité du Sud incarné par la conférence de Bandung en 1955, que Brasília a bâti depuis les indépendances africaines une diplomatie fondée sur le respect mutuel. Le Brésil et l’Afrique partagent ainsi non seulement un passé, mais une même aspiration à un monde multipolaire où la voix des pays en développement compte davantage.
L’agriculture, fer de lance du partenariat
Le cœur économique de la relation est agricole. Sur les trois dernières années, l’Afrique a importé pour 33,8 milliards de dollars de produits de l’agro-industrie brésilienne — viande, céréales, sucre — et les exportations vers la région ont bondi de 25 % en 2024, consolidant le Brésil comme partenaire de la sécurité alimentaire africaine4. Avec l’Afrique du Sud, le commerce agricole bilatéral a progressé de plus de 80 % entre 2020 et 20245. La dynamique n’est pas neuve : durant les deux premiers mandats de Lula, de 2003 à 2010, le commerce entre le Brésil et l’Afrique avait déjà bondi de 4,2 à 25,9 milliards de dollars2. Le flux s’inverse aussi en partie : les investissements africains au Brésil ont plus que triplé, passant de 2,3 milliards de dollars en 2021 à 7 milliards en 20232.
Mais le Brésil ne vend pas que des denrées : il exporte un savoir-faire. En mars 2025, l’agence de recherche Embrapa a lancé, avec l’Institut interaméricain de coopération pour l’agriculture (IICA) et l’agence brésilienne de coopération (ABC), une initiative pour répliquer en Afrique son modèle d’agriculture tropicale régénératrice6. Une trentaine de chercheurs africains viennent se former au Brésil sur trois axes : agriculture régénératrice, sécurité alimentaire et restauration des terres dégradées7. Brasília se positionne ainsi sur le terrain du rôle dans la sécurité alimentaire mondiale tout en valorisant son expertise tropicale.
BRICS élargis : une enceinte commune, des frictions
La relation se joue aussi dans les institutions. L’entrée de l’Égypte et de l’Éthiopie dans les BRICS en 2024 a renforcé l’ancrage africain du bloc, dont le Brésil a assuré la présidence en 20258. Pour Brasília, c’est l’occasion de promouvoir une réforme de la gouvernance mondiale donnant plus de voix au Sud — une ligne au cœur de sa position sur la réforme de la gouvernance mondiale. Le bloc élargi représente désormais une part considérable de la population et de l’économie mondiales, ce qui en fait une tribune précieuse pour les ambitions diplomatiques brésiliennes.
L’unité du bloc n’est toutefois pas acquise. Lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des BRICS à Rio de Janeiro, l’Égypte et l’Éthiopie ont contesté un projet de déclaration soutenant explicitement la candidature sud-africaine à un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, jugeant qu’il contredisait la position de l’Union africaine sur une représentation continentale collective8. Ces frictions rappellent que l’Afrique n’est pas un bloc homogène, et que le Brésil doit naviguer entre des intérêts nationaux divergents.
L’ombre chinoise et la carte Sud-Sud
Sur le continent, le Brésil avance dans un paysage largement façonné par Pékin. La Chine demeure le premier partenaire commercial de la plupart des pays africains, y compris de plusieurs nouveaux membres des BRICS, et y détient des investissements considérables8. L’Éthiopie, par exemple, a élevé sa relation avec Pékin au rang de « partenariat de coopération stratégique en toutes circonstances »8.
Face à cette puissance de feu, Brasília ne joue pas la carte du volume mais celle de l’affinité et du transfert de compétences. Son atout : des liens historiques et culturels profonds, et une coopération Sud-Sud présentée comme respectueuse de la souveraineté des partenaires. Là où la Chine est parfois critiquée pour une approche centrée sur les ressources, le Brésil met en avant son expertise agricole et son modèle de développement.
Plusieurs secteurs concentrent ce potentiel. L’agriculture d’abord, où le savoir-faire tropical brésilien répond directement au besoin africain de sécurité alimentaire. L’énergie ensuite : un continent doté d’un immense potentiel solaire et éolien peut s’inspirer de l’expérience brésilienne en matière de biocarburants et d’énergies renouvelables. Brasília élargit aussi ses débouchés énergétiques classiques — lors d’une visite du président nigérian, des accords ont ouvert la voie à un rôle de Petrobras dans l’exploration des réserves gazières du continent2. Le Brésil peut enfin appuyer l’intégration régionale africaine, notamment la Zone de libre-échange continentale, en facilitant les échanges entre pays du continent. Cette diversification fait écho au partenariat commercial dense avec la Chine comme au rapprochement avec d’autres puissances émergentes, à l’image du partenariat avec l’Inde.
Le signal à surveiller
Le Brésil a réinvesti l’Afrique avec méthode : ambassades, agriculture, institutions, énergie. Mais l’écart de moyens avec la Chine reste abyssal, et la concrétisation des promesses d’investissement n’est jamais garantie. Le signal à guetter : la transformation des engagements de 2025 en projets livrés, et la capacité de Brasília à fédérer une Afrique plurielle au sein des BRICS. C’est à cette aune que se mesurera la sincérité du « nouveau départ » proclamé par Lula.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quel est l'état du commerce entre le Brésil et l'Afrique ?
Le commerce bilatéral avait bondi de 4,2 à 25,9 milliards de dollars durant les deux premiers mandats de Lula (2003-2010). L'agro-industrie domine : l'Afrique a importé pour 33,8 milliards de dollars de produits brésiliens — viande, céréales, sucre — sur les trois dernières années, faisant du Brésil un partenaire clé de sa sécurité alimentaire.
Qu'apporte Embrapa à l'Afrique ?
L'agence de recherche agricole brésilienne Embrapa a lancé en mars 2025, avec l'IICA et l'agence ABC, une alliance pour répliquer en Afrique son modèle d'agriculture tropicale régénératrice. Une trentaine de chercheurs africains viennent se former au Brésil sur la sécurité alimentaire et la restauration des terres dégradées.
Comment le Brésil se positionne-t-il face à la Chine en Afrique ?
La Chine reste le premier partenaire commercial de la plupart des pays africains. Le Brésil ne rivalise pas sur les volumes mais mise sur la coopération Sud-Sud, le transfert de savoir-faire agricole et des affinités historiques et culturelles, tout en partageant avec Pékin l'enceinte des BRICS élargis.
Quel rôle jouent les BRICS dans la relation Brésil-Afrique ?
L'entrée de l'Égypte et de l'Éthiopie dans les BRICS en 2024 a renforcé la présence africaine du bloc, dont le Brésil a assuré la présidence en 2025. Mais des tensions sont apparues : Le Caire et Addis-Abeba ont contesté un soutien préférentiel à la candidature sud-africaine au Conseil de sécurité de l'ONU.
Sources
-
« Lula states in Mozambique that Brazil-Africa partnership sees historic ‘fresh start’ », Global Times, novembre 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202511/1349045.shtml ↩ ↩2
-
« Brazil’s Lula sees Africa as key part of multipolar vision », African Business, septembre 2025. https://african.business/2025/09/long-reads/brazils-lula-sees-africa-as-key-part-of-multipolar-vision ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
-
« Brazil’s Lula Eyes Africa in New Multipolar Push », Shore Africa, 15 septembre 2025. https://shore.africa/2025/09/15/brazils-lula-eyes-africa-in-new-multipolar-push/ ↩
-
« Brazil strengthens agricultural cooperation with Africa, expands its international influence », Secretaria de Comunicação Social (Gouvernement brésilien), mars 2025. https://www.gov.br/secom/en/latest-news/2025/03/brazil-strengthens-agricultural-cooperation-with-africa-and-expands-its-international-influence ↩
-
« South Africa, Brazil Sign Landmark Agriculture Cooperation Agreement », Eurasia Review, 19 septembre 2025. https://www.eurasiareview.com/19092025-south-africa-brazil-sign-landmark-agriculture-cooperation-agreement/ ↩
-
« Brazil’s Embrapa Launches Strategic Tropical Agriculture Partnership with Africa », FurtherAfrica, 24 mars 2025. https://furtherafrica.com/2025/03/24/brazils-embrapa-launches-strategic-tropical-agriculture-partnership-with-africa/ ↩
-
« Brazil to boost food security cooperation with 55 African countries », Agência Brasil, mars 2025. https://agenciabrasil.ebc.com.br/en/economia/noticia/2025-03/brazil-boost-food-security-cooperation-55-african-countries ↩
-
« New Africa BRICS members decry preferential treatment for South Africa », ISS Africa (Institute for Security Studies), 2025. https://issafrica.org/iss-today/new-africa-brics-members-decry-preferential-treatment-for-south-africa ↩ ↩2 ↩3 ↩4
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


