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Le Brésil, héraut d'une gouvernance mondiale réinventée

Réforme du Conseil de sécurité, refonte du FMI, COP30 à Belém : sous Lula, le Brésil porte une « correction des injustices » de l'ordre mondial. Ambitions et limites.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Salle de l'Assemblée générale des Nations unies, symbole des institutions que le Brésil veut réformer.
Salle de l'Assemblée générale des Nations unies, symbole des institutions que le Brésil veut réformer. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Brésil de Lula porte une « Call to Action on Global Governance Reform » lancée durant sa présidence du G20.
  2. Au sommet BRICS de Rio en juillet 2025, Lula a jugé que le retard de la réforme de l'ONU rend le monde plus dangereux.
  3. Brasília réclame un siège permanent au Conseil de sécurité, dans la lignée de la proposition du G4 de 2005.
  4. Le pays dénonce un FMI et une Banque mondiale fonctionnant comme un « plan Marshall inversé ».
  5. La COP30, organisée à Belém en novembre 2025, a servi de tribune à sa vision d'une gouvernance climatique renforcée.

« Le retard pris dans la réforme du Conseil de sécurité rend le monde plus instable et plus dangereux. » En juillet 2025, à la tribune du sommet BRICS de Rio, Lula da Silva n’a pas mâché ses mots.1 La phrase résume une obsession devenue la marque de fabrique de la diplomatie brésilienne : convaincre que l’architecture mondiale, héritée de 1945, est non seulement injuste, mais périlleuse. Reste à savoir si le Brésil a les moyens de ses ambitions.

Une vision portée au sommet des institutions

Le Brésil ne se contente pas de critiquer : il propose un cadre. Durant sa présidence du G20, Brasília a lancé un « Appel à l’action pour la réforme de la gouvernance mondiale », devenu le fil rouge de sa diplomatie alors qu’il accueillait coup sur coup de grands sommets internationaux.2 L’idée maîtresse est simple : les institutions multilatérales doivent refléter le monde d’aujourd’hui, pas celui de l’après-guerre.

Cette posture s’enracine dans l’identité du pays. Plus grand État d’Amérique latine, le Brésil se pose de longue date en porte-voix des pays en développement, marginalisés dans les processus de décision. Des analystes du CSIS américain notent que son aspiration à la réforme reflète à la fois son engagement multilatéral historique et sa quête de reconnaissance comme grande puissance.3 C’est une diplomatie de statut autant que de principe, prolongement naturel de son rôle de leader régional en Amérique du Sud.

Le Brésil dispose pour cela d’atouts singuliers. Il n’a pas d’arme nucléaire, peu d’ennemis déclarés, et une longue tradition de règlement pacifique des différends. Cette posture de puissance non menaçante lui confère une crédibilité de médiateur que peu d’États possèdent. Là où les grandes puissances inspirent la méfiance, Brasília peut se présenter en honnête courtier, capable de parler aussi bien à Washington qu’à Pékin, à Moscou qu’aux capitales africaines. Encore faut-il que cette neutralité affichée résiste aux pressions d’un monde qui se polarise, où la tentation de choisir un camp se fait chaque jour plus forte.

Le siège permanent, graal de Brasília

Au cœur des revendications brésiliennes figure une demande ancienne : un siège permanent au Conseil de sécurité. Lula plaide pour un Conseil plus légitime, représentatif et démocratique, ouvert à de nouveaux membres permanents d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes.4 Cette ambition n’est pas neuve : dès 2005, le Brésil s’était allié à l’Allemagne, l’Inde et le Japon — le « G4 » — pour proposer d’élargir le Conseil de 15 à 25 membres, avec six nouveaux sièges permanents.3

Le combat a connu des soutiens inattendus. En 2025, la Russie a réaffirmé son appui à une place permanente pour le Brésil, son chef de la diplomatie évoquant la « correction d’une injustice historique ».4 Mais l’obstacle reste structurel : aucune réforme du Conseil n’a abouti en huit décennies, tant les détenteurs du veto rechignent à partager leur pouvoir. Le Brésil le sait, et c’est pourquoi il multiplie les leviers d’influence, notamment via son partenariat stratégique avec les nations africaines.

La bataille de l’architecture financière

L’autre front est économique. Lula dénonce avec virulence le fonctionnement du FMI et de la Banque mondiale, qu’il accuse de constituer un « plan Marshall inversé » : un système où les économies émergentes et en développement financent, de fait, les pays riches.5 Au sommet BRICS de 2025, il a réclamé pour le bloc une part de vote de 25 % au FMI, bien au-dessus des quelque 18 % actuels, au nom de son poids économique réel.6

Cette revendication s’inscrit dans une lutte plus large entre Nord et Sud sur la refonte de l’architecture financière internationale. Le Brésil y voit une question de justice et d’efficacité : sans rééquilibrage, les institutions de Bretton Woods perdent leur légitimité aux yeux de la majorité de l’humanité. C’est aussi l’un des ciments de son engagement au sein des BRICS, étudié dans la position du Brésil dans l’alliance BRICS, où il cherche à bâtir un contrepoids aux puissances occidentales établies.

Au-delà du FMI, le Brésil milite pour une refonte d’ensemble du système. Les sommets récents des BRICS et du G20 ont porté des réformes systémiques : restructuration de l’architecture financière internationale, réforme du Conseil de sécurité et de la Commission de consolidation de la paix, renforcement des réponses globales aux urgences climatiques.2 Lula présente d’ailleurs les BRICS comme une « force capable de promouvoir la paix et de prévenir ou médier les conflits », grâce à la diversité de leurs membres.1 L’idée sous-jacente est constante : faire émerger un monde véritablement multipolaire, où aucune puissance ne dicte seule les règles, et où la voix du Sud global pèse à hauteur de son poids réel.

Le climat, levier de légitimité

Le Brésil a trouvé dans la cause climatique un terrain où il peut conjuguer leadership moral et intérêt national. En organisant la COP30 à Belém, en pleine Amazonie, du 10 au 21 novembre 2025, il s’est offert une tribune mondiale. Lula a qualifié l’événement de « COP de la vérité », appelant les dirigeants à traiter la crise avec le plus grand sérieux.7

Surtout, il a porté une proposition institutionnelle : la création d’un Conseil du changement climatique rattaché à l’Assemblée générale de l’ONU, doté de la force et de la légitimité nécessaires pour garantir que les pays tiennent leurs promesses.7 En liant préservation de l’Amazonie et gouvernance globale, le Brésil articule développement, environnement et diplomatie — une démarche détaillée dans l’expansion de l’influence du Brésil dans les négociations mondiales sur le climat.

Une ambition à l’épreuve du réel

Le Brésil avance avec une vision cohérente : un ordre mondial plus inclusif, où les pays du Sud pèsent à hauteur de leur poids démographique et économique. Sur le papier, le projet est séduisant et fédérateur. Dans les faits, il se heurte à de puissants vents contraires.

Les rivalités entre grandes puissances, le retour au protectionnisme américain sous un second mandat de Donald Trump, et l’inertie d’institutions verrouillées rendent l’exercice ardu — y compris les priorités phares de Brasília, comme une action climatique plus ambitieuse ou une taxe mondiale sur les grandes fortunes.2 À cela s’ajoutent les fragilités internes du pays. Le signal à surveiller est donc la capacité du Brésil à transformer ses tribunes en résultats concrets : sans victoire tangible, la « correction des injustices » qu’il appelle de ses vœux risque de rester un discours, brillant mais sans effet sur les structures qu’il entend réformer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que demande le Brésil pour le Conseil de sécurité de l'ONU ?

Le Brésil réclame un Conseil de sécurité élargi, plus représentatif et démocratique, avec de nouveaux membres permanents d'Asie, d'Afrique, d'Amérique latine et des Caraïbes. Dès 2005, avec l'Allemagne, l'Inde et le Japon (le G4), il proposait de porter le Conseil de 15 à 25 membres.

Pourquoi Lula critique-t-il le FMI et la Banque mondiale ?

Lula estime que ces institutions, héritées de Bretton Woods il y a quatre-vingts ans, fonctionnent comme un « plan Marshall inversé » où les économies émergentes financent les pays développés. Au sommet BRICS de 2025, il a réclamé pour les BRICS une part de vote de 25 % au FMI, contre environ 18 % aujourd'hui.

Quel rôle la COP30 a-t-elle joué dans la diplomatie brésilienne ?

Organisée à Belém, en Amazonie, du 10 au 21 novembre 2025, la COP30 a été qualifiée par Lula de « COP de la vérité ». Le Brésil y a proposé la création d'un Conseil du changement climatique rattaché à l'Assemblée générale de l'ONU, pour garantir le respect des engagements pris.

Quels obstacles freinent les ambitions brésiliennes ?

Les rivalités entre grandes puissances, le retour au protectionnisme américain sous un second mandat de Donald Trump, et l'inertie d'institutions verrouillées par les détenteurs du droit de veto compliquent la tâche. À cela s'ajoutent les fragilités internes, politiques et économiques, du Brésil.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Agência Brasil, « UN reform delay makes world more dangerous, says Lula at BRICS summit », Agência Brasil, juillet 2025. https://agenciabrasil.ebc.com.br/en/politica/noticia/2025-07/un-reform-delay-makes-world-more-dangerous-says-lula-brics-summit 2

  2. Stimson Center, « BRICS to G20: Advancing Climate, Equality, and Multilateral Reform », Stimson Center, 2025. https://www.stimson.org/2025/brics-to-g20-advancing-climate-equality-and-multilateral-reform/ 2 3

  3. Center for Strategic and International Studies, « Striving for Seriousness: Brazil’s Inclusion and Exclusion from the World Order », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/striving-seriousness-brazils-inclusion-and-exclusion-world-order 2

  4. Brasil de Fato, « Russia backs Brazil for permanent UN Security Council seat », Brasil de Fato, 29 septembre 2025. https://www.brasildefato.com.br/2025/09/29/russia-backs-brazil-for-permanent-un-security-council-seat/ 2

  5. VT Foreign Policy, « Lula slams IMF and World Bank for “reverse Marshall Plan” that supports developed countries », VT Foreign Policy, juillet 2025. https://vtforeignpolicy.com/2025/07/lula-slams-imf-world-bank/

  6. Global Research, « Financial Architecture of the BRICS “New Development Bank”: Lula Slams IMF and World Bank », Global Research, 2025. https://www.globalresearch.ca/lula-slams-imf-world-bank/5895049

  7. COP30 Brasil, « At the United Nations General Assembly, President Lula Declares COP30 Will Be “the COP of Truth” », COP30.br, septembre 2025. https://cop30.br/en/news-about-cop30/at-the-united-nations-general-assembly-president-lula-declares-cop30-will-be-the-cop-of-truth 2

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