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Le Brésil, leader sud-américain entre ambition et obstacles

Sommet des BRICS à Rio, accord UE-Mercosur, non-alignement actif : comment le Brésil de Lula tente d'incarner le leadership en Amérique du Sud malgré ses fragilités.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Palais du Planalto à Brasília, siège du pouvoir exécutif brésilien
Palais du Planalto à Brasília, siège du pouvoir exécutif brésilien (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Première économie d'Amérique latine, le Brésil de Lula mise sur le non-alignement actif et le leadership du Sud global plutôt que sur l'alignement avec une grande puissance.
  2. En juillet 2025, Brasília a accueilli le sommet des BRICS à Rio, en privilégiant les sujets de consensus pour éviter les tensions avec Washington.
  3. L'accord UE-Mercosur, entré provisoirement en vigueur le 1er mai 2026, ouvre à l'industrie et à l'agriculture brésiliennes un marché de 700 millions de consommateurs.
  4. Polarisation interne, dépendance aux matières premières et déforestation amazonienne fragilisent toutefois sa légitimité de leader.

En juillet 2025, les dirigeants des grandes puissances émergentes se sont réunis à Rio de Janeiro. À la manœuvre, un Brésil qui n’a jamais caché son ambition : peser sur l’ordre mondial et fédérer le Sud global. Première économie d’Amérique latine, riche de ses ressources et de sa population, le pays se rêve en leader régional incontesté. Mais entre l’aspiration et la réalité, le chemin reste semé d’embûches internes et externes.

Une diplomatie du non-alignement actif

Sous la présidence de Luiz Inácio Lula da Silva, le Brésil s’est imposé comme l’acteur le plus influent de la politique étrangère latino-américaine1. Sa doctrine porte un nom : le non-alignement actif. Plutôt que de choisir un camp, Brasília cultive des liens économiques étroits avec la Chine et les États-Unis, ses deux premiers partenaires commerciaux, et se pose en médiateur neutre dans les conflits1.

Cette stratégie n’est pas de la passivité. Le gouvernement Lula considère les BRICS moins comme un bloc anti-occidental que comme un instrument pour élargir sa marge de manœuvre, accéder à des financements alternatifs et peser sur les débats de gouvernance mondiale de l’intérieur2. C’est une diplomatie d’équilibriste, qui veut tirer parti de la rivalité sino-américaine sans s’y laisser enfermer. La place du pays dans cette architecture est détaillée dans la position du Brésil au sein des BRICS.

Cette posture s’enracine dans une longue tradition. Depuis des décennies, le Brésil se présente comme le porte-voix des pays en développement et un défenseur du multilatéralisme, agissant souvent en médiateur dans les différends régionaux. Son engagement passé dans des organisations comme le Mercosur ou les instances sud-américaines témoigne d’une volonté constante de faire de l’intégration régionale un levier d’influence. Là où d’autres misent sur la puissance militaire, Brasília joue la carte de la diplomatie et de la coopération économique.

Rio 2025 : leadership et prudence

Le sommet des BRICS des 6 et 7 juillet 2025 a illustré cette ligne. En tant qu’hôte, le Brésil a cherché à faire avancer des mesures concrètes de coopération sur les sujets de consensus, tout en évitant ou en modérant les thèmes conflictuels3. L’objectif était clair : ne pas provoquer de nouvelles tensions avec les États-Unis de Donald Trump3.

Lula a même tenté d’élargir le cercle, invitant le Mexique, la Colombie et l’Uruguay à se joindre au dialogue, au nom du renforcement du multilatéralisme et du commerce international4. La démarche traduit une conviction : le poids du Brésil se mesure à sa capacité de rassembler, non à imposer. En accueillant ses voisins à la table des grandes puissances émergentes, Brasília se pose en porte d’entrée du continent vers les forums mondiaux. Mais elle s’est heurtée à un contexte difficile, la politique tarifaire agressive de Washington pesant sur les ambitions de coopération du sommet5. Cette quête d’un ordre plus équilibré nourrit aussi la position du Brésil sur la réforme de la gouvernance mondiale.

L’accord avec l’Europe, un levier décisif

Le grand succès diplomatique se joue sur un autre front. Après des années de négociations, l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur est entré provisoirement en vigueur le 1er mai 2026, créant une zone de libre-échange de quelque 700 millions de personnes6. Pour le Brésil, c’est un accès tarifaire profond au marché européen pour son agriculture et son industrie6.

Le parcours fut laborieux. La signature, espérée par Bruxelles en décembre 2025, a été retardée par des oppositions européennes, poussant Lula à appeler l’UE à « du courage politique »7. L’accord donne au Brésil un rôle de pont entre l’Amérique du Sud et l’Europe, et conforte sa stature de puissance commerciale. Reste que cette ouverture profite d’abord aux exportations de matières premières — soja, viande, minerais — ce qui ramène à une vulnérabilité structurelle du modèle brésilien.

Le calendrier de l’accord recoupe par ailleurs une autre dynamique : la pression tarifaire américaine. Confronté à la politique commerciale coercitive de Washington, le Brésil cherche à diversifier ses débouchés et ses partenaires, et l’Europe comme la Chine en sont les principaux bénéficiaires5. Le rapprochement avec Bruxelles n’est donc pas seulement économique ; il participe d’une stratégie d’autonomie face aux grandes puissances, cohérente avec le non-alignement actif revendiqué par Lula.

Les fragilités d’un géant

Car le leadership a son revers. Sur le plan interne, la polarisation politique et les crises institutionnelles ont longtemps brouillé l’image d’un pays stable. Une gouvernance perçue comme incertaine fragilise la crédibilité d’un État qui prétend guider ses voisins. Les partenaires hésitent à s’engager durablement avec une capitale dont la ligne pourrait basculer au gré des alternances. Sur le plan économique, la dépendance aux exportations de produits de base expose le Brésil aux soubresauts des marchés mondiaux, et l’impératif de réformes pour diversifier l’économie et stimuler l’innovation reste entier. Sans une base productive solide et variée, l’influence régionale repose sur des fondations mouvantes.

S’y ajoute le poids des enjeux environnementaux et sociaux. La déforestation en Amazonie place Brasília sous le regard du monde et tend le rapport entre développement et préservation. Le pays joue pourtant cette carte verte avec habileté, comme le montre l’expansion de son influence dans les négociations climatiques. Enfin, les inégalités internes persistantes interrogent la légitimité d’un leader régional qui peine parfois à réduire les fractures chez lui.

Les rivalités du voisinage compliquent encore l’équation. Tout rapprochement du Brésil avec des puissances extérieures peut être perçu par certains États sud-américains comme une menace à leur propre influence. Buenos Aires, Santiago ou Bogotá ne suivent pas toujours Brasília, et la région demeure traversée par des divergences idéologiques fortes. Le leadership brésilien ne se décrète donc pas : il doit se gagner, projet après projet, dans un environnement où l’hégémonie franche est ni souhaitée ni acceptée par les partenaires.

Une influence à consolider

Le Brésil dispose de tous les atouts d’une puissance régionale : la taille, les ressources, une diplomatie expérimentée et un soft power singulier, porté par ses exportations culturelles. Sa richesse naturelle, son potentiel agricole et énergétique, et sa proximité linguistique avec ses voisins lui offrent une base que peu de pays peuvent égaler sur le continent. Il sait aussi monnayer son partenariat avec Pékin sans rompre avec Washington, équilibre que documente le partenariat commercial croissant entre le Brésil et la Chine. Mais son leadership reste suspendu à sa cohésion interne et à sa capacité à dépasser le modèle extractiviste. Le signal à surveiller sera la mise en œuvre effective de l’accord avec l’Europe : s’il tient ses promesses, il offrira au Brésil le socle économique qui manque encore à son ambition. Sinon, la voix de Brasília restera forte dans les sommets, mais plus incertaine sur le terrain.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le non-alignement actif du Brésil ?

Le non-alignement actif est une stratégie pragmatique qui refuse de s'arrimer à une seule grande puissance. Le Brésil cultive des liens économiques forts avec la Chine comme avec les États-Unis, ses deux premiers partenaires commerciaux, et se pose en médiateur neutre. Cette posture lui permet d'élargir sa marge de manœuvre diplomatique.

Quel rôle le Brésil a-t-il joué au sommet des BRICS de 2025 ?

Le Brésil a accueilli le sommet des dirigeants des BRICS à Rio les 6 et 7 juillet 2025. Sous sa présidence, il a cherché à faire avancer des mesures concrètes sur les sujets de consensus tout en modérant les thèmes conflictuels, notamment pour éviter d'aggraver les tensions avec les États-Unis de Donald Trump.

Qu'apporte l'accord UE-Mercosur au Brésil ?

Entré provisoirement en vigueur le 1er mai 2026, l'accord crée une zone de libre-échange de quelque 700 millions de personnes. Il offre à l'agriculture et à l'industrie brésiliennes un accès tarifaire profond au marché européen, renforçant le poids commercial du pays et son rôle de pont entre l'Amérique du Sud et l'Europe.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Brazil Allies, Enemies & Global Relations », Mapdis, 2025. https://www.mapdis.com/countries/brazil 2

  2. « Brazil Leading BRICS: What to Expect from its Presidency? », Friedrich Naumann Foundation, 2025. https://www.freiheit.org/argentina-brazil-paraguay-and-uruguay/brazil-leading-brics-what-expect-its-presidency

  3. « BRICS Summit: BRICS Summit Rio de Janeiro », Friedrich Naumann Foundation, 2025. https://www.freiheit.org/argentina-brazil-paraguay-and-uruguay/brics-challenges-way-summit-rio-de-janeiro 2

  4. « Lula invites Mexico, Colombia, and Uruguay to BRICS Summit », MercoPress, 4 mars 2025. https://en.mercopress.com/2025/03/04/lula-invites-mexico-colombia-and-uruguay-to-brics-summit

  5. « BRICS summit: Brazil’s push for global cooperation butts up against Trump tariffs », The Christian Science Monitor, 7 juillet 2025. https://www.csmonitor.com/World/Americas/2025/0707/brazil-brics-tariffs-cooperation-lula 2

  6. « Geopolitical aspects of the EU-Mercosur agreement », Parlement européen, 2025. https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2025/754478/EXPO_STU(2025)754478_EN.pdf 2

  7. « Brazil’s Lula calls EU to seek ‘political courage’ over Mercosur deal », Euronews, 20 décembre 2025. https://www.euronews.com/2025/12/20/brazilian-president-lula-calls-eu-to-seek-political-courage-over-mercosur-trade-deal

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