Le CNDD-FDD rafle tout : anatomie d'une élection sans adversaire
Législatives du 5 juin 2025 : le parti au pouvoir remporte 100 % des sièges avec 96,5 % des voix, sur fond de fraude dénoncée, d'opposition écartée et d'économie à genoux.

À retenir
- Aux législatives du 5 juin 2025, le CNDD-FDD a obtenu 96,5 % des voix et la totalité des 100 sièges directs de l'Assemblée nationale, aucun autre parti ne franchissant le seuil de 2 %.
- L'opposition, les évêques catholiques et les ONG dénoncent une fraude massive : bourrage des urnes, vote forcé, circonscriptions à 100 % de participation, mandataires arrêtés.
- Le principal opposant, Agathon Rwasa, et son parti, le CNL, avaient été écartés du scrutin par une série de manœuvres légales et administratives.
- Le pouvoir présente un vote « apaisé » validé par l'Union africaine ; le président Ndayishimiye a même appelé l'opposition à « documenter » ses accusations de fraude.
- Le verrouillage s'opère alors que le pays s'enfonce dans la crise : inflation, pénurie de carburant, fermeture des frontières et afflux de réfugiés congolais.
Le 11 juin 2025, la commission électorale du Burundi a livré un résultat sans équivalent récent en Afrique : le parti au pouvoir, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), avait remporté la totalité des cent sièges directs de l’Assemblée nationale, avec 96,51 % des suffrages exprimés1. Pas un siège pour l’opposition. Pas même un strapontin. Dans certaines circonscriptions, la participation a été créditée de 100 % et le décompte des bulletins nuls, de zéro — un score que les observateurs jugent statistiquement impossible2. Six jours plus tard, la plus haute juridiction du pays validait ce raz-de-marée3. Reste une question : peut-on parler d’élection quand il n’y a plus d’adversaire ?
Un score de parti unique
Les chiffres dessinent un paysage politique aplati. Avec 96,51 % des voix, le CNDD-FDD écrase des formations réduites à l’état de figuration : l’UPRONA, vieux parti tutsi, plafonne à 1,38 %, et le Congrès national pour la liberté (CNL), naguère première force d’opposition, s’effondre à 0,58 %1. Le code électoral burundais exige 2 % des suffrages pour entrer à l’Assemblée : aucune autre liste ne franchit ce seuil, si bien que les cent sièges pourvus au scrutin direct reviennent au seul parti au pouvoir4.
Le compte final est à peine moins monolithique. La nouvelle Assemblée comptera 111 membres une fois ajoutés les sièges cooptés au titre des quotas ethniques et de genre hérités des accords d’Arusha ; le CNDD-FDD en contrôlera environ 1081. Le pouvoir a aussi raflé la quasi-totalité des conseils communaux et, dans la foulée, l’intégralité des sièges du Sénat5. Officiellement, la participation a atteint 98,9 % — un taux soviétique que les autorités présentent comme la marque d’un peuple mobilisé4. Gitega gouverne désormais sans contre-pouvoir parlementaire.
Une opposition démantelée avant le vote
Ce résultat ne s’est pas joué dans les urnes, mais bien avant. Le principal rival du régime, Agathon Rwasa, arrivé deuxième à la présidentielle de 2020, n’était tout simplement pas sur les bulletins. Son éviction relève d’une mécanique patiente, décrite par Human Rights Watch, organisation de défense des droits humains. En janvier 2024, le ministre de l’Intérieur accuse le CNL de collusion avec une organisation terroriste ; dans la foulée, une assemblée générale contestée écarte Rwasa de la tête de son propre parti6. Quelques mois plus tard, un nouveau code électoral relève les frais d’inscription des candidats et impose un délai de carence de deux ans à quiconque quitte une formation politique — verrou taillé sur mesure pour rendre l’opposant inéligible6.
En décembre 2024, la commission électorale franchit l’étape suivante en barrant plusieurs candidatures d’opposition, dont celles de la coalition « Burundi pour tous »6. Le jour du vote, selon les ONG, des mandataires de l’opposition, des journalistes et des observateurs ont été empêchés d’entrer dans les bureaux, quand ils n’ont pas été arrêtés7. Le CNL, écarté du scrutin, a dénoncé des « votes multiples et forcés », des accès « interdits » et l’« emprisonnement arbitraire » de ses délégués1. La séquence évoque d’autres trajectoires de centralisation autoritaire du pouvoir, où l’élection survit comme rituel une fois l’incertitude du résultat soigneusement éliminée.
Bourrage d’urnes : la fraude dénoncée
Le récit de la fraude ne vient pas seulement des partis battus. Il est porté par une institution difficile à soupçonner de partisanerie : l’Église catholique. La Conférence des évêques (CECAB), qui avait déployé des observateurs dans quelque 2 400 points de vote, a relevé des bureaux ouverts avant l’heure, des mandataires refoulés et des urnes bourrées8. Un candidat d’opposition a raconté à l’Agence France-Presse avoir vu des électeurs glisser des bulletins déjà remplis, parlant d’« une fraude massive, visible partout »2.
Les anomalies arithmétiques achèvent le tableau. Dans plusieurs communes, le nombre de votes dépasserait celui des électeurs inscrits ; ailleurs, la distribution sélective des cartes d’électeur a privé de scrutin des sympathisants de l’opposition7. Et ces circonscriptions affichant 100 % de participation pour le seul CNDD-FDD, sans un bulletin nul, relèvent de l’impossible statistique2. L’UPRONA, pourtant longtemps tolérée par le pouvoir, a rejeté « en bloc » des résultats qu’elle qualifie de « mascarade électorale » entachée de « fraudes massives »8. Le tout sous la surveillance des Imbonerakure, la milice de jeunes du parti, accusée par les ONG d’avoir intimidé la population et muselé la presse pour garantir le triomphe9.
La parole verrouillée, le récit officiel imposé
Face à ce concert d’accusations, le pouvoir a choisi non pas de se défendre point par point, mais de fermer le débat. La commission électorale a interdit toute déclaration publique contestant les résultats, sommant les contestataires de passer par les seuls recours juridictionnels8. Le récit officiel, lui, est rodé : un scrutin « apaisé et ordonné », salué par l’Union africaine comme pacifique7.
L’épisode le plus révélateur est venu du chef de l’État. Plutôt que de nier les irrégularités, Évariste Ndayishimiye a paradoxalement appelé les partis à documenter rigoureusement la fraude qu’ils dénoncent, promettant des sanctions contre les responsables — manière de renvoyer la charge de la preuve à l’opposition tout en validant sa propre victoire10. La presse étrangère a relayé cette ligne. Pour l’agence d’État chinoise Xinhua, dont le traitement est favorable aux pouvoirs en place, la « victoire écrasante » du parti a été simplement « validée » par la plus haute cour, sans mention des contestations de fond3. Ce verrouillage du récit accompagne un rapprochement avec des partenaires peu regardants sur les urnes, à l’image de l’influence économique croissante de la Chine en Afrique.
Arusha enterré, le parti unique assumé
Au-delà du scrutin, c’est tout l’édifice de la paix burundaise qui vacille. Les accords d’Arusha, signés en 2000 sous médiation internationale, avaient mis fin à une guerre civile (1993-2005) ayant fait quelque 300 000 morts, en imposant un partage du pouvoir entre Hutu et Tutsi et des garde-fous démocratiques. Vingt-cinq ans plus tard, Human Rights Watch constate que le Burundi « solde » cet héritage pour consolider un régime de parti unique11. Le président lui-même a relativisé Arusha, jugeant que ceux qui « croyaient que se partager les postes de l’État apporterait la paix » avaient « oublié le peuple »11.
La consolidation se poursuit. Dès avril 2026, un congrès extraordinaire réuni à Gitega a investi Évariste Ndayishimiye comme candidat du CNDD-FDD à la présidentielle de 2027, et le gouvernement a lancé sa « machine électorale » en appelant à une mobilisation massive12. La Constitution de 2018 autorise deux mandats consécutifs : le président est donc rééligible. Privé de Parlement d’opposition et délié des contraintes d’Arusha, le parti aborde l’échéance de 2027 en position de force absolue — la mécanique observée en 2025 ayant valeur de répétition générale.
Un verrouillage sur fond de pays exsangue
Ce triomphe politique masque mal la déroute économique. L’inflation a avoisiné 39 % en moyenne sur les deux premiers mois de 2025 ; en mars, les réserves de change ne couvraient plus que 1,4 mois d’importations, selon le Fonds monétaire international13. Le carburant manque chroniquement : des Burundais patientent jusqu’à deux semaines dans des files interminables pour trouver des pompes vides, paralysant transports, hôpitaux et écoles14. Le pays a perdu l’accès aux approvisionnements informels venus de la République démocratique du Congo et du Rwanda, après la fermeture des frontières — avec le Rwanda en janvier 2024, puis avec la RDC fin 202514. Plus de 70 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté9.
À cette asphyxie s’ajoute une pression humanitaire venue de l’extérieur. La guerre dans l’est du Congo a poussé plus de 70 000 réfugiés vers le Burundi à la mi-septembre 2025, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), entassés dans des centres de transit aux conditions précaires15. Sur le même intervalle de janvier 2024 à mai 2025, des experts onusiens ont recensé au Burundi au moins 605 exécutions extrajudiciaires, 892 détentions arbitraires et 58 disparitions forcées9. Le contraste est saisissant : pendant que Gitega célèbre un plébiscite à 96,5 %, son peuple fuit, jeûne et se tait. C’est tout le paradoxe des verrouillages électoraux de la région, où la légitimité affichée se découple de l’adhésion réelle, comme le montrent d’autres scrutins de notre panorama de l’Afrique subsaharienne en 2026. Le signal à surveiller n’est donc plus le score du prochain vote — acquis d’avance — mais le point de rupture social d’un pays sommé d’acclamer un pouvoir qui ne lui offre ni urnes sincères ni pain. Une fracture qui nourrit déjà l’instabilité décryptée dans notre analyse de l’évolution des conflits en Afrique, sur fond de compétition des puissances illustrée par l’expansion de l’influence russe sur le continent.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quels résultats le CNDD-FDD a-t-il obtenus aux législatives de 2025 ?
Selon la commission électorale, le parti au pouvoir a recueilli 96,51 % des suffrages le 5 juin 2025 et remporté la totalité des 100 sièges directs de l'Assemblée nationale. Aucun autre parti n'a franchi le seuil constitutionnel de 2 % : l'UPRONA a obtenu 1,38 % et le CNL 0,58 %.
Pourquoi l'opposition burundaise dénonce-t-elle une fraude ?
Opposition, évêques catholiques et ONG ont décrit des bourrages d'urnes, des bulletins pré-remplis, des votes forcés et l'exclusion de mandataires des bureaux. Plusieurs circonscriptions affichent 100 % de participation et zéro bulletin nul, un résultat jugé statistiquement invraisemblable par les observateurs.
Pourquoi Agathon Rwasa n'a-t-il pas pu se présenter ?
Le chef historique du CNL a été évincé de la direction de son parti en 2024, après que le ministre de l'Intérieur eut accusé la formation de liens avec une organisation terroriste. Un nouveau code électoral, en imposant un délai de deux ans à qui change de parti, l'a ensuite rendu inéligible au scrutin de 2025.
Le Burundi est-il en crise économique ?
Oui. L'inflation a avoisiné 39 % début 2025, les réserves de change ne couvraient plus que 1,4 mois d'importations en mars, et le carburant manque chroniquement. La fermeture des frontières avec le Rwanda puis la RDC a aggravé l'asphyxie, tandis que plus de 70 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Sources
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France 24, « Burundi : le parti au pouvoir remporte tous les sièges aux législatives », France 24, 11 juin 2025. https://www.france24.com/fr/afrique/20250611-burundi-parti-au-pouvoir-remporte-tous-les-si%C3%A8ges-l%C3%A9gislatives ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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News24, « ‘Major fraud’: Burundi ruling party wins all seats in parliamentary elections », News24, 11 juin 2025. https://www.news24.com/world/africa/major-fraud-burundi-ruling-party-wins-all-seats-in-parliamentary-elections-20250611-1092 ↩ ↩2 ↩3
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Xinhua, « Burundi’s top court validates ruling party’s landslide victory in legislative elections », Xinhua, 21 juin 2025. https://english.news.cn/africa/20250621/04fa5f80413343f181e90866a9f9a7b7/c.html ↩ ↩2
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International IDEA, « Burundi - June 2025 », The Global State of Democracy, juin 2025. https://www.idea.int/democracytracker/report/burundi/june-2025 ↩ ↩2
-
Burundi Times, « CNDD-FDD wins all Senate seats in Burundi’s 2025 elections », Burundi Times, 2025. https://www.burunditimes.com/cndd-fdd-wins-all-senate-seats-in-burundis-2025-elections/ ↩
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Human Rights Watch, « Burundi: Elections Without Opposition », Human Rights Watch, 12 juin 2025. https://www.hrw.org/news/2025/06/12/burundi-elections-without-opposition ↩ ↩2 ↩3
-
Africanews, « Burundi’s ruling party wins all parliamentary seats amid fraud claims », Africanews, 12 juin 2025. https://www.africanews.com/2025/06/12/burundis-ruling-party-wins-all-parliamentary-seats-amid-fraud-claims/ ↩ ↩2 ↩3
-
Iwacu, « Burundi/Élections 2025 : Le CNDD-FDD rafle tout aux législatives », Iwacu, juin 2025. https://www.iwacu-burundi.org/burundi-elections-2025-le-cndd-fdd-rafle-tout-aux-legislatives/ ↩ ↩2 ↩3
-
Human Rights Watch, « World Report 2026: Burundi », Human Rights Watch, 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/burundi ↩ ↩2 ↩3
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SOS Médias Burundi, « Burundi : Ndayishimiye defends the CNDD-FDD victory and calls for a formal denunciation of electoral fraud », SOS Médias Burundi, 16 juin 2025. https://www.sosmediasburundi.org/en/2025/06/16/burundi-ndayishimiye-defends-the-cndd-fdd-victory-and-calls-for-a-formal-denunciation-of-electoral-fraud/ ↩
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Human Rights Watch, « Bye-bye Arusha Accords as Burundi solidifies one-party rule », Human Rights Watch, 2 septembre 2025. https://www.hrw.org/news/2025/09/02/bye-bye-arusha-accords-as-burundi-solidifies-one-party-rule ↩ ↩2
-
SOS Médias Burundi, « Burundi: the government launches the 2027 election machine and calls for massive mobilization », SOS Médias Burundi, 23 avril 2026. https://www.sosmediasburundi.org/en/2026/04/23/burundi-the-government-launches-the-2027-election-machine-and-calls-for-massive-mobilization/ ↩
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Fonds monétaire international, « IMF Staff Completes 2025 Article IV Mission to Burundi », FMI, 14 avril 2025. https://www.imf.org/en/news/articles/2025/04/14/pr-25105-burundi-imf-staff-completes-2025-article-iv-mission ↩
-
Breaking Burundi, « Calls for Economic Reforms Intensify as Fuel Crisis Deepens Burundi’s Inflation Woes », Breaking Burundi, 2025. https://breakingburundi.com/burundi-economic-reforms-intensify-fuel-crisis-deepens-inflation/ ↩ ↩2
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HCR, « Burundi », Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 2025. https://www.unhcr.org/where-we-work/countries/burundi ↩
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