Cerises, cuivre et libre-échange : le pari chilien
Réseau d'accords couvrant 88 % du PIB mondial, cerises et cuivre vers la Chine : le modèle ouvert du Chili enrichit le pays mais l'expose. Décryptage.

À retenir
- Le Chili a tissé une trentaine d'accords commerciaux couvrant des économies qui pèsent près de 88 % du PIB mondial ; 98 % de son commerce se fait avec des partenaires sous accord.
- Les cerises ont franchi un record en 2024 à 3,51 milliards de dollars, mais plus de 90 % partent vers un seul marché : la Chine.
- Le cuivre fait toujours près de la moitié des exportations ; la production de Codelco est tombée à son plus bas niveau en plus de vingt ans en 2025.
- La stratégie nationale du lithium a accouché en décembre 2025 d'une coentreprise Codelco-SQM contrôlée par l'État, validée jusqu'à Pékin.
- Élu en décembre 2025, le président Kast hérite d'un modèle ouvert contesté sur l'eau et l'extractivisme, et veut le rendre plus favorable à l'investissement.
Une cerise cueillie en décembre dans la vallée centrale chilienne a de bonnes chances de finir, quelques jours plus tard, sur une table du Nouvel An lunaire à Shanghai. Ce trajet de 19 000 kilomètres résume un pari vieux de trente ans : faire d’un pays étroit, coincé entre la cordillère et le Pacifique, l’une des économies les plus ouvertes de la planète. Le pari a payé, en dollars et en parts de marché. Il a aussi créé des dépendances vertigineuses — à un métal, à un client, à une ressource rare — que l’élection de décembre 2025 vient de remettre au cœur du débat national.
Le pays le plus ouvert d’Amérique latine
Le Chili a fait du libre-échange une religion d’État. Le pays a négocié une trentaine d’accords commerciaux qui couvrent des dizaines d’économies représentant près de 88 % du produit intérieur brut mondial1. Mieux : selon le sous-secrétariat aux relations économiques internationales (SUBREI), 98 % du commerce extérieur chilien se fait désormais avec des partenaires liés par un traité1. C’est le réseau d’accords le plus dense d’Amérique latine, et l’un des plus étendus au monde.
Cette stratégie d’insertion ne faiblit pas. En mai 2025, un accord entre l’Alliance du Pacifique et Singapour est entré en vigueur1. Surtout, l’accord intérimaire conclu avec l’Union européenne — premier traité commercial de Bruxelles à comporter un chapitre dédié à l’énergie et aux matières premières — s’applique depuis le 1ᵉʳ février 20252. Pour l’UE, qui importe environ 80 % de son lithium, l’enjeu est limpide : sécuriser l’accès aux métaux de la transition2. Le commerce total du pays a dépassé 99 milliards de dollars d’exportations en 2024, avec un quatuor de clients — Chine, États-Unis, Union européenne, Japon — qui structure tout l’édifice1.
Cerises, avocats, raisins : la révolution fruitière
L’autre visage du modèle, c’est l’agriculture d’exportation. En une génération, le Chili est devenu le cinquième exportateur mondial de fruits. Sur la campagne 2024-2025, les expéditions de fruits ont atteint 9,46 milliards de dollars, un sommet sur vingt ans3. Le produit-phare a connu une ascension fulgurante : les cerises ont franchi un record de 3,51 milliards de dollars en 2024, en hausse de 44 % sur un an4. La récolte 2025-2026 est attendue à 670 000 tonnes, un nouveau record si elle se confirme4.
Ce succès repose sur le même moteur que les fronts agricoles du continent — sélection variétale, mécanisation, logistique du froid — à l’image de l’essor de la technologie agricole au Brésil. Mais il porte en lui sa propre fragilité : la concentration. La Chine a absorbé 90,8 % des cerises fraîches chiliennes de la campagne 2024-20254. Un seul fruit, un seul marché, une seule fête : la moindre saturation de la demande chinoise — déjà évoquée par les analystes du secteur — ébranlerait toute une filière qui emploie des centaines de milliers de personnes.
L’État revendique cette dynamique. L’agence publique ProChile et les organisations patronales agricoles — la Société nationale d’agriculture (SNA), la fédération des producteurs de fruits Fedefruta — mettent en avant l’ouverture de 68 produits agroalimentaires à 25 nouveaux marchés entre 2022 et 2025, fruit d’une « coordination public-privé » présentée comme la clé de la compétitivité5. Les exportations alimentaires totales ont d’ailleurs progressé de 3,4 % en 2025, à 24,5 milliards de dollars, malgré un léger recul de la valeur agricole et forestière5.
Saumon et vin : deux trajectoires opposées
Au sud, dans les fjords de Patagonie, le saumon est devenu le champion des exportations non minières. Le secteur a expédié 6,55 milliards de dollars en 2025, en hausse de 3 %, confortant le Chili comme deuxième producteur mondial derrière la Norvège6. À eux deux, les deux pays assurent près de 77 % de la production mondiale6. Le saumon pèse désormais près de 29 % des recettes d’exportation alimentaire du pays — une réussite industrielle spectaculaire, mais contestée (voir plus bas).
Le vin, lui, traverse une zone de turbulences. En 2025, les exportations de vin chilien ont reculé de 2,9 % en volume, à 46,1 millions de caisses, pour une valeur de 1,26 milliard de dollars, selon l’association professionnelle Wines of Chile7. La consommation mondiale s’érode, la mode est aux boissons peu alcoolisées, et les droits de douane de 10 % imposés par Washington ont fait chuter de 13 % les expéditions vers les États-Unis sur les sept premiers mois de l’année7. Symptôme révélateur : le Brésil est devenu le premier débouché du vin chilien, le pays y assurant près de la moitié des importations7. Quand un marché se ferme, l’ouverture commerciale permet d’en activer un autre — la diversification comme assurance.
Cuivre et lithium : la rente et ses limites
Derrière les fruits et le poisson, l’ossature reste minérale. Le secteur minier a pesé près de 60 % des exportations en 2025, le cuivre représentant à lui seul environ la moitié du total8. Le Chili demeure le premier exportateur mondial du métal rouge et fournit à peu près 22 % de la production minière planétaire9. Mais la rente vacille. En 2025, la production de Codelco, le géant public, est tombée à son plus bas niveau en plus de vingt ans, plombée par un accident meurtrier survenu fin juillet à la mine El Teniente9. La production nationale s’est tout de même maintenue autour de 5,58 millions de tonnes, et l’agence publique Cochilco a relevé sa prévision de prix pour 2026 à un record de 5,55 dollars la livre, sur fond de demande soutenue et d’offre tendue9.
Le lithium, lui, cristallise un débat plus politique. En avril 2023, le président de gauche Gabriel Boric avait lancé une « stratégie nationale du lithium » visant à donner à l’État le contrôle des salars les plus riches, Atacama et Maricunga10. L’aboutissement est tombé en décembre 2025 : les régulateurs ont validé la coentreprise entre Codelco et le producteur privé SQM, dans laquelle l’État doit détenir plus de 50 %, garantissant son contrôle ultime sur le gisement le plus riche du monde10. Via les redevances, les impôts et sa part d’actionnaire, le Chili capterait jusqu’à 85 % de la marge opérationnelle de la nouvelle production10. Signe de l’imbrication des chaînes mondiales, l’opération a même dû recevoir le feu vert du régulateur chinois, soucieux de sécuriser l’approvisionnement de ses propres industriels en carbonate de lithium10. Une dépendance qui se lit partout : la Chine absorbe environ 38 % des exportations chiliennes et près des trois quarts de son lithium, selon une analyse de la maison de recherche Econosur8.
L’eau, l’angle mort du modèle
Le revers de cette puissance exportatrice porte un nom : l’eau. Dans le désert d’Atacama, l’extraction du lithium par évaporation de saumures est accusée d’assécher des nappes millénaires et de bouleverser les écosystèmes des communautés andines. Des chercheurs parlent d’« extractivisme vert » — une transition énergétique du Nord financée par des injustices hydriques au Sud, qui frappe en premier les peuples autochtones atacaméniens11. L’État chilien lui-même a engagé des poursuites contre des mines exploitées par BHP, Antofagasta et Albemarle pour dommages présumés à l’environnement et aux aquifères11.
Même fracture en Patagonie. L’industrie du saumon, fleuron à l’export, est dénoncée par les pêcheurs autochtones et les écologistes comme une menace pour leur mode de vie et pour les fjords12. Les griefs sont documentés : un audit gouvernemental a établi que plus de la moitié des fermes affectent la teneur en oxygène de l’eau, et le Chili utilise plus d’antibiotiques que tout autre pays salmonicole6. Une rapporteuse spéciale de l’ONU a qualifié l’aquaculture de « principale menace environnementale » de la région12. Le débat recoupe les tensions, ailleurs en Amérique du Sud, entre rente extractive et préservation, des grands fonds pétroliers du Brésil (l’expansion de la production en eaux profondes) aux engagements climatiques que Brasília porte sur la scène mondiale.
Après Boric : ce que l’élection rebat
L’élection présidentielle de 2025 a tranché net. Au second tour du 14 décembre, José Antonio Kast, candidat de la droite dure, l’a emporté avec 58,16 % des voix face à l’ex-ministre du Travail Jeannette Jara13. Le contexte économique a pesé : croissance d’environ 2,5 % en 2025 — quasi nulle hors secteur minier — et chômage proche de 9 %, l’un des plus élevés de la région13. Investi le 11 mars 2026, Kast a aussitôt donné le ton : 6 milliards de dollars de coupes budgétaires, fusion des portefeuilles de l’Économie et des Mines sous un même ministre, et signature d’un protocole avec Washington sur les minéraux critiques14.
Le nouveau président veut un modèle plus accueillant pour l’investissement : permis accélérés, fiscalité allégée, arrimage aux chaînes occidentales de batteries. Mais les cabinets qui conseillent les investisseurs le rappellent : sur le lithium, le cadre dirigé par l’État reste en place, car le rendre librement concessible exigerait une majorité au Congrès que Kast n’a pas15. Le pari chilien entre donc dans une nouvelle phase. Le pays a prouvé qu’une petite économie pouvait s’enrichir en s’ouvrant grand au monde ; il lui reste à démontrer qu’il peut réduire sa dépendance à un seul client et à quelques ressources, sans épuiser l’eau qui les rend possibles. Le signal à surveiller : la capacité du gouvernement à diversifier ses débouchés au-delà de la Chine, dont l’influence en Amérique latine ne cesse de croître — tout en tenant son rang de puissance régionale face à un Brésil voisin et concurrent.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le Chili est-il considéré comme l'économie la plus ouverte d'Amérique latine ?
Santiago a signé une trentaine d'accords commerciaux couvrant des économies qui pèsent près de 88 % du PIB mondial, et 98 % de ses échanges se font avec des partenaires sous traité. Cette stratégie d'insertion, lancée dans les années 1990, a fait du libre-échange un pilier du modèle économique national.
Quels sont les grands produits d'exportation chiliens ?
Le cuivre domine, avec près de la moitié des exportations. Suivent le lithium, puis les fruits frais (cerises, raisins, avocats) avec environ 9,5 milliards de dollars en 2024-2025, le saumon (6,55 milliards en 2025) et le vin. Le Chili est le premier exportateur mondial de cuivre et le deuxième producteur de lithium et de saumon.
Le Chili dépend-il trop de la Chine ?
La dépendance est forte : la Chine absorbe environ 38 % des exportations chiliennes, plus de 90 % des cerises fraîches et près des trois quarts du lithium. Cette concentration enrichit le pays mais l'expose au moindre ralentissement de la demande chinoise, d'où une volonté affichée de diversifier les débouchés.
Que change l'élection de José Antonio Kast en 2025 ?
Élu le 14 décembre 2025 et investi le 11 mars 2026, le président de droite veut rendre le modèle plus favorable à l'investissement : coupes budgétaires, permis accélérés, rapprochement avec les États-Unis sur les minéraux critiques. Mais il hérite d'une stratégie du lithium dirigée par l'État qu'il ne peut détricoter sans majorité au Congrès.
Sources
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U.S. Department of Commerce, « Chile - Trade Agreements », trade.gov, 2025. https://www.trade.gov/country-commercial-guides/chile-trade-agreements ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Commission européenne, « The EU-Chile Interim Trade Agreement (ITA) explained », European Commission – DG Trade, 2025. https://policy.trade.ec.europa.eu/eu-trade-relationships-country-and-region/countries-and-regions/chile/eu-chile-agreement/eu-chile-interim-trade-agreement-ita-explained_en ↩ ↩2
-
Fructidor, « Chilean fruit exports achieve 20-year high in 2024-2025 », Fructidor, 2025. https://fructidor.com/en/news/news-detail/2bb43063-e3c7-4b43-97f1-a1d492e44f4e ↩
-
FreshPlaza, « Chile cherry exports to reach 670,000 tons », FreshPlaza, 2025. https://www.freshplaza.com/north-america/article/9758113/chile-cherry-exports-to-reach-670-000-tons/ ↩ ↩2 ↩3
-
Merkato News, « Chile’s ag transition toward 2026 and a market-driven agenda », Merkato News, 2026. https://merkatonews.com/en-us/news/chile-begins-a-shift-in-agrarian-policy-in-2026-after-record-exports/ ↩ ↩2
-
SeafoodSource, « Chile’s salmon exports surpass USD 6.5 billion in 2025 », SeafoodSource, janvier 2026. https://www.seafoodsource.com/news/supply-trade/chile-s-salmon-exports-surpass-usd-6-5-billion-in-2025 ↩ ↩2 ↩3
-
Vinetur, « Chile’s Wine Exports Fall as Drinkers Turn Away », Vinetur, 6 mai 2026. https://www.vinetur.com/en/amp/20260506100265/chiles-wine-exports-fall-as-drinkers-turn-away.html ↩ ↩2 ↩3
-
Econosur, « Chile’s China Connection: Copper, Lithium & Diversification », Econosur, 2025. https://econosur.org/insights/chile/chile-china-connection-copper-lithium/ ↩ ↩2
-
Reuters via MINING.COM, « Cochilco hikes 2025-2026 copper price forecasts to record highs », MINING.COM, 20 novembre 2025. https://www.mining.com/web/cochilco-hikes-2025-2026-copper-price-forecasts-to-record-highs/ ↩ ↩2 ↩3
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NAI 500, « Chile Clears State-Controlled Lithium JV Between Codelco and SQM, Setting New Precedent », NAI 500, décembre 2025. https://nai500.com/blog/2025/12/chile-clears-state-controlled-lithium-jv-between-codelco-and-sqm-setting-new-precedent/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Business & Human Rights Resource Centre, « Lithium extractivism and water injustices in the Salar de Atacama, Chile: The colonial shadow of green electromobility », business-humanrights.org, 2021. https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/lithium-extractivism-and-water-injustices-in-the-salar-de-atacama-chile-the-colonial-shadow-of-green-electromobility/ ↩ ↩2
-
NPR, « Chile’s Indigenous fishermen say the salmon industry threatens their way of life », NPR, 8 juin 2025. https://www.npr.org/2025/06/08/nx-s1-5309752/chile-salmon-farms-indigenous ↩ ↩2
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AS/COA, « Chile’s 2025 Runoff: Jara and Kast on Security, Migration, and the Economy », Americas Society/Council of the Americas, 2025. https://www.as-coa.org/articles/chiles-2025-runoff-jara-and-kast-security-migration-and-economy ↩ ↩2
-
Rio Times, « Chile Economy 2026: Kast, Copper, and the Path Forward », The Rio Times, 2026. https://www.riotimesonline.com/chile-economy-2026-kast-copper-and-the-path-forward/ ↩
-
Gibson Dunn, « Chile’s Lithium Regime Under President Kast: Pro-Investment Tone, but the State-Centric Model Still Governs », Gibson Dunn, 2026. https://www.gibsondunn.com/chiles-lithium-regime-under-president-kast-pro-investment-tone-but-the-state-centric-model-still-governs/ ↩
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