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Amérique latine : l'ascension chinoise face à Washington

Port de Chancay, 518 milliards d'échanges, lithium stratégique : la Chine s'impose en Amérique latine. Mais Washington contre-attaque. État des lieux 2025-2026.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Grues et porte-conteneurs dans un port en eaux profondes d'Amérique latine
Grues et porte-conteneurs dans un port en eaux profondes d'Amérique latine (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le commerce Chine-Amérique latine a atteint un record de 518,4 milliards de dollars en 2024, en hausse de 6 % sur un an.
  2. Le port en eaux profondes de Chancay, au Pérou, est entré en service commercial en 2025 et réduit jusqu'à 12 jours le trajet maritime vers l'Asie.
  3. Au forum Chine-CELAC de mai 2025, Pékin a annoncé une ligne de crédit de 9,2 milliards de dollars et plus de 100 accords de coopération.
  4. L'Amérique latine fournit 98 % du carbonate de lithium importé par la Chine, ressource clé des batteries.
  5. Washington riposte : la stratégie de sécurité nationale 2025 affirme un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe.

Le 5 juin 2025, un porte-conteneurs a quitté un quai flambant neuf sur la côte péruvienne, à Chancay, cap sur l’Asie. Quelques mois plus tôt, le site n’était qu’un chantier. Désormais, il incarne une réalité que Washington ne peut plus ignorer : la Chine s’est installée durablement dans ce que les États-Unis considéraient depuis deux siècles comme leur arrière-cour.

Un partenaire commercial devenu incontournable

Les chiffres racontent l’essentiel. En 2024, le commerce entre la Chine et l’Amérique latine a atteint un record de 518,4 milliards de dollars, en hausse de 6 % sur un an, franchissant pour la première fois la barre des 500 milliards1. Sur le seul premier trimestre 2025, les échanges ont déjà dépassé 118 milliards2. Pour plusieurs pays de la région, Pékin est devenu le premier partenaire commercial, devançant les États-Unis.

Le Brésil illustre cette bascule. Première économie du sous-continent, il a vu les exportations chinoises vers son marché bondir de 15 % sur les cinq premiers mois de 20252. À l’inverse, il fournit à la Chine une part massive de son minerai de fer et de son soja : près de 22 % du fer importé par Pékin en 2024 venait du Brésil, juste derrière l’Australie3. Cette complémentarité — matières premières latino-américaines contre produits manufacturés chinois — structure toute la relation, et nourrit la même logique d’influence par l’économie que la Chine déploie dans son emprise sur l’Afrique.

Cette dépendance a une contrepartie. En misant sur l’exportation de matières premières, plusieurs économies de la région risquent de se cantonner à un rôle de fournisseur, sans capter la valeur ajoutée industrielle qui reste, elle, en Chine. C’est la critique récurrente adressée à ce modèle : il dope les recettes à court terme, mais peut freiner la diversification des économies locales et accentuer leur exposition aux cycles de la demande chinoise.

Chancay, la porte du Pacifique

Le port de Chancay est le symbole le plus spectaculaire de cette poussée. Construit par le groupe COSCO Shipping avec des partenaires péruviens, c’est le premier port en eaux profondes et « intelligent » bâti par une entreprise chinoise en Amérique du Sud4. Son atout est géographique : il raccourcit jusqu’à douze jours le trajet maritime entre la côte ouest du continent et l’Asie4.

L’effet a été immédiat. En une seule année, Chancay est devenu le troisième port du Pérou, stimulant de nouveaux secteurs d’activité et accélérant la modernisation des chaînes industrielles régionales5. Pour Lima, c’est un pari de développement ; pour Washington, un point de vigilance, tant un port en eaux profondes peut, demain, accueillir d’autres types de navires que des cargos. Ce projet s’inscrit dans le cadre des nouvelles routes de la soie : fin 2024, vingt-deux pays latino-américains avaient signé des documents de coopération avec Pékin, la Colombie ayant franchi le pas en mai 20251. La logique d’infrastructure y rejoint celle, plus large, que la Chine déploie à travers son savoir-faire ferroviaire.

Le lithium, nerf de la guerre verte

Derrière les ports et le soja se joue une bataille plus discrète : celle des métaux critiques. L’Amérique latine abrite le « triangle du lithium » — Argentine, Chili, Bolivie —, l’une des plus grandes réserves mondiales de ce métal indispensable aux batteries. En 2024, la région a fourni 98 % du carbonate de lithium importé par la Chine3.

Pékin ne se contente pas d’acheter. Le constructeur de véhicules électriques BYD a sécurisé des droits miniers dans la « vallée du lithium » de l’État brésilien du Minas Gerais et y développe une usine de transformation et un pôle de production de batteries3. L’objectif est clair : bâtir une chaîne d’approvisionnement intégrée, de la mine à la batterie, en s’appuyant sur une base latino-américaine. Cette stratégie verte donne à la Chine un avantage structurel dans la transition énergétique mondiale.

Pour les pays du « triangle », l’enjeu est de ne pas répéter l’histoire des matières premières brutes exportées sans transformation. Le Chili et l’Argentine cherchent à imposer des contreparties — usines locales, transfert de technologie, emplois qualifiés — en échange de l’accès à leurs gisements. La capacité de ces États à négocier des conditions favorables, plutôt que de céder au seul attrait des capitaux chinois, conditionnera le partage réel des bénéfices de la ruée vers le lithium.

Diplomatie et réplique américaine

L’influence chinoise ne se limite pas au commerce. En mai 2025, la quatrième réunion ministérielle du forum Chine-CELAC s’est tenue à Pékin, débouchant sur plus de cent accords de coopération6. Xi Jinping y a annoncé une nouvelle ligne de crédit de 66 milliards de yuans, soit environ 9,2 milliards de dollars, pour la région6. Le geste mérite toutefois d’être relativisé : c’est moins de la moitié de ce que Pékin avait promis lors du forum de 2015, signe d’une approche désormais plus sélective6. Cette montée en puissance se prolonge dans les enceintes multilatérales, où la Chine renforce son poids au sein des organisations internationales.

Washington, longtemps passif, a durci le ton. La stratégie de sécurité nationale de 2025 affirme un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe de 1823, promettant d’empêcher les puissances extérieures de positionner des forces ou de contrôler des actifs stratégiques dans l’hémisphère7. Les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques y sont une préoccupation centrale. Mais le rapport de force reste nuancé : en 2024, le commerce interaméricain, supérieur à 1 096 milliards de dollars, représentait encore près du double des échanges sino-latino-américains7. La Chine progresse vite, mais ne domine pas — et la région n’est pas seule, la Russie y poussant aussi ses pions.

Une région qui ne veut pas choisir

L’Amérique latine se retrouve au centre d’un bras de fer entre deux géants. Plutôt que de basculer d’un camp à l’autre, la plupart des capitales cherchent à tirer parti des deux : investissements et débouchés chinois d’un côté, liens historiques et marché nord-américain de l’autre. Le Brésil et le Mexique, en particulier, cultivent cet équilibre prudent pour préserver leur marge de manœuvre.

Le signal à surveiller est double. Côté chinois, l’extension du réseau de ports et de corridors logistiques autour de Chancay dira si Pékin transforme l’essai commercial en présence structurante. Côté américain, la capacité de Washington à proposer une alternative crédible en matière d’investissement — et pas seulement des avertissements — déterminera si le « corollaire Trump » est une posture ou une politique. Entre les deux, l’Amérique latine joue, pour l’instant, la carte du non-alignement intéressé.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel est le volume du commerce entre la Chine et l'Amérique latine ?

Il a atteint un record de 518,4 milliards de dollars en 2024, en hausse de 6 % sur un an, franchissant pour la première fois le seuil des 500 milliards. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de plusieurs pays de la région, dont le Brésil, son principal fournisseur agricole et minier.

Qu'est-ce que le port de Chancay ?

C'est un port en eaux profondes construit au Pérou par le groupe chinois COSCO avec des partenaires locaux. Entré en service commercial en 2025, c'est la première grande installation portuaire intelligente bâtie par une entreprise chinoise en Amérique du Sud. Il réduit jusqu'à douze jours le trajet maritime entre la région et l'Asie.

Pourquoi le lithium est-il au cœur de cette relation ?

Parce que l'Amérique latine abrite le « triangle du lithium » (Argentine, Chili, Bolivie) et a fourni 98 % du carbonate de lithium importé par la Chine en 2024. Ce métal est indispensable aux batteries de véhicules électriques, un secteur où des groupes chinois comme BYD investissent massivement dans la région.

Comment réagissent les États-Unis ?

Washington considère toujours la région comme sa sphère d'influence. La stratégie de sécurité nationale de 2025 affirme un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe et promet d'empêcher les puissances extérieures de contrôler des actifs stratégiques. Le commerce interaméricain reste d'ailleurs environ deux fois supérieur aux échanges sino-latino-américains.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Council on Foreign Relations, « China in Latin America: May 2025 », CFR, mai 2025. https://www.cfr.org/articles/china-latin-america-may-2025 2

  2. ECNS, « China-Latin America trade volume hits record-high of $518.4 bln in 2024 », ECNS, 14 mai 2025. https://www.ecns.cn/news/cns-wire/2025-05-14/detail-ihernfey9435916.shtml 2

  3. Americas Quarterly, « China’s New Playbook for Latin America », Americas Quarterly, 2025. https://americasquarterly.org/article/chinas-new-playbook-in-latin-america/ 2 3

  4. Colombia One, « Peru’s Chancay Port Opens New Trade Route Between China and Latin America », Colombia One, 2 juin 2025. https://colombiaone.com/2025/06/02/peru-chancay-port-trade-route-china-latin-america/ 2

  5. Global Times, « Chancay Port secures LatAm’s exports on new China-Peru trade route », Global Times, décembre 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202512/1349951.shtml

  6. Brookings, « China’s strategy for Latin America and the ‘Trump Corollary’ », Brookings, 2025. https://www.brookings.edu/articles/chinas-strategy-for-latin-america-and-the-trump-corollary/ 2 3

  7. Peterson Institute for International Economics, « Latin America in a vise: The “Trump Corollary” vs. China’s 2025 policy paper », PIIE, 2026. https://www.piie.com/blogs/realtime-economics/2026/latin-america-vise-trump-corollary-vs-chinas-2025-policy-paper 2

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