Infrastructures critiques : la Chine repart à la conquête en 2025
Après un creux, les engagements chinois ont bondi à 213,5 milliards de dollars en 2025. Entre énergie verte, dette record et ports à double usage, le pari se reconfigure.

À retenir
- Les engagements chinois dans les pays des Routes de la Soie ont atteint 213,5 milliards de dollars en 2025, un record.
- L'énergie représente 43 % de l'activité, avec 18,3 milliards investis dans le renouvelable.
- Les pays en développement doivent rembourser à la Chine un montant record en 2025.
- Plusieurs États, du Sri Lanka à la Zambie, ont fait défaut sur leur dette chinoise.
- Les ports et réseaux télécoms chinois nourrissent des inquiétudes de sécurité à double usage.
On annonçait son reflux, voire son essoufflement. En réalité, l’année 2025 a vu les engagements chinois dans les infrastructures des pays en développement atteindre un sommet historique. Au moment précis où des dizaines d’États ploient sous des remboursements records, Pékin a rouvert grand les vannes — mais autrement. Énergie verte, minerais critiques, ports stratégiques : la conquête se poursuit, plus sélective, et toujours scrutée pour ses arrière-pensées sécuritaires.
Le grand retour : 213,5 milliards en une année
Les chiffres ont surpris jusqu’aux observateurs avertis. Selon le rapport annuel de l’université Griffith et du Green Finance & Development Center, les engagements chinois dans les 150 pays des Nouvelles Routes de la Soie ont atteint 213,5 milliards de dollars en 2025, un record absolu depuis le lancement de l’initiative en 20131. La progression est spectaculaire : près de 75 % de hausse sur un an2.
Le premier semestre à lui seul a concentré 124 milliards de dollars d’activité, dépassant le total de toute l’année 20241. Le cumul des contrats et investissements depuis 2013 frôle désormais 1 400 milliards de dollars1. Loin d’un retrait, ces données traduisent une relance assumée, après les années de prudence consécutives à la pandémie et aux premières crises de remboursement. La Chine n’abandonne pas son outil d’influence le plus puissant ; elle le recalibre, prolongeant la logique de puissance que traduit aussi sa diplomatie du loup-guerrier.
Le virage vert et les minerais : une stratégie qui se déplace
Le plus instructif n’est pas le montant, mais sa composition. L’énergie domine désormais l’activité chinoise à l’étranger, avec 43 % du total, soit 93,9 milliards de dollars3. Ce bloc combine un retour marqué du pétrole et du gaz et un record dans les énergies renouvelables : 18,3 milliards de dollars dans l’éolien, le solaire et la valorisation des déchets, pour une capacité prévue de plus de 22 gigawatts3.
La seconde inflexion concerne les métaux et minerais critiques, qui atteignent eux aussi un niveau inédit, à 32,6 milliards de dollars3. La demande de cuivre, indispensable aux centres de données et à l’électrification, en est le moteur. Cette réorientation révèle une stratégie cohérente : sécuriser les ressources et les chaînes de valeur des technologies d’avenir, des véhicules électriques aux semi-conducteurs. La Chine n’investit plus seulement dans des routes et des ponts ; elle se positionne sur le socle matériel du XXIᵉ siècle.
La facture arrive : la décennie des remboursements
Mais la relance se déploie sur fond de crise. Les prêts massifs consentis au pic des Routes de la Soie, voici une décennie, arrivent à échéance. En 2025, les pays en développement doivent rembourser à la Chine des montants records — au moins 35 milliards de dollars selon certaines estimations, dont l’essentiel lié à la BRI4. Devenue le premier créancier du monde en développement, la Chine se mue en « premier collecteur de dettes »4.
Les défauts s’accumulent. Le Sri Lanka, la Zambie, le Ghana, le Suriname et l’Équateur ont déclaré des défauts souverains, et plus de cinquante pays seraient en situation de surendettement sévère4. La Zambie, première nation africaine à faire défaut pendant la pandémie, devait environ 6,1 milliards de dollars à la Chine4. Le cas le plus cité reste le Sri Lanka : incapable de rembourser un prêt de 1,4 milliard de dollars pour la construction du port de Hambantota, Colombo a dû le céder à bail pour 99 ans à une entreprise chinoise en 2017, puis restructurer 4,2 milliards de dollars de dette en 20225. Ces épisodes alimentent le débat sur la viabilité d’un modèle où l’aide au développement peut basculer en dépendance.
La controverse autour du « piège de la dette » mérite cependant d’être maniée avec prudence. Plusieurs économistes contestent l’idée d’une stratégie délibérée de prédation : dans bien des cas, Pékin subit les défauts autant qu’il les exploite, et absorbe des pertes en accordant des allègements. Le cas de Hambantota n’en demeure pas moins emblématique dans l’imaginaire stratégique, car il cristallise une crainte : celle de voir un actif vital changer de mains au profit d’une puissance étrangère. Entre realpolitik financière et calcul géopolitique, la vérité se situe sans doute dans un entre-deux, où l’intérêt commercial et l’avantage stratégique se renforcent mutuellement sans toujours relever d’un plan concerté.
Ports et réseaux : la question du double usage
Au-delà de l’économie, ces investissements soulèvent des inquiétudes de sécurité. Le cœur du débat porte sur les infrastructures à « double usage » : commerciales en apparence, militarisables en pratique. L’Africa Center for Strategic Studies note que de nombreux ports financés par la Chine possèdent les caractéristiques nécessaires pour soutenir des opérations militaires, et souligne les liens étroits entre les constructeurs portuaires chinois et l’armée populaire de libération6.
La crainte se nourrit d’une perspective concrète : en cas de défaut, des actifs comme des ports ou des lignes ferroviaires africaines pourraient passer sous propriété chinoise6. À cela s’ajoute le volet numérique. Huawei et d’autres entreprises chinoises ont porté la transformation télécoms du continent, mais cette dépendance accroît l’influence potentielle de Pékin sur la sécurité des données, la gouvernance du cyberespace et les flux d’information6. Ces enjeux prolongent ceux que pose l’approche chinoise de la gouvernance d’internet et le rôle stratégique des installations portuaires chinoises comme points d’appui logistique.
Ce que les pays récipiendaires apprennent à exiger
Face à ces risques, les États bénéficiaires ne sont plus passifs. Beaucoup tirent les leçons de la décennie écoulée. La parade la plus efficace consiste à diversifier les sources de financement — en sollicitant l’Union européenne, des bailleurs régionaux ou des institutions internationales — pour réduire la dépendance envers un créancier unique.
Une autre approche consiste à durcir les cadres réglementaires : exiger de la transparence sur les clauses des contrats, plafonner l’endettement, imposer des études d’impact environnemental et social. Le rapport de force évolue d’autant plus que la Chine, confrontée aux pertes liées aux défauts, accepte désormais de restructurer la dette aux côtés d’autres créanciers souverains4. La négociation devient possible là où régnait l’asymétrie. Pour les pays en développement, l’enjeu n’est pas de refuser les capitaux chinois, mais d’en maîtriser les conditions.
Le signal à surveiller : record d’investissements, record de tensions
Le paradoxe de 2025 résume l’avenir des Routes de la Soie : jamais les engagements n’ont été aussi élevés, jamais les remboursements n’ont autant pesé. Trois indicateurs méritent d’être suivis de près : la part de l’énergie verte dans les nouveaux contrats, le rythme des restructurations de dette, et le sort des actifs cédés en cas de défaut. Si la prochaine vague d’investissements s’accompagne de garanties de transparence et d’un partage réel de la valeur, le modèle pourra se stabiliser. Sinon, chaque port et chaque centrale deviendra un point de friction supplémentaire dans la rivalité des grandes puissances. La conquête chinoise n’est pas terminée ; elle entre dans sa phase la plus disputée.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Combien la Chine a-t-elle investi dans les infrastructures en 2025 ?
Selon le rapport de Griffith et du Green Finance & Development Center, les engagements chinois dans les 150 pays des Routes de la Soie ont atteint 213,5 milliards de dollars en 2025, un record, soit une hausse d'environ 75 % par rapport à 2024.
Qu'est-ce que le « piège de la dette » chinois ?
L'expression désigne le risque qu'un pays surendetté envers la Chine doive céder un actif stratégique faute de pouvoir rembourser. Le cas emblématique est le port sri-lankais de Hambantota, loué pour 99 ans à une entreprise chinoise en 2017.
Pourquoi les ports chinois inquiètent-ils en matière de sécurité ?
Commerciaux en apparence, beaucoup possèdent les caractéristiques nécessaires à un usage militaire. Les liens étroits entre les constructeurs portuaires chinois et l'armée populaire de libération nourrissent la crainte d'une reconversion à double usage près de routes maritimes stratégiques.
Vers quels secteurs la Chine réoriente-t-elle ses investissements ?
L'énergie domine, avec 43 % de l'activité en 2025, combinant un retour du pétrole et du gaz et un record dans le renouvelable (18,3 milliards de dollars). Les métaux et minerais critiques, comme le cuivre, atteignent aussi des niveaux inédits.
Sources
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Griffith Asia Insights, « China Belt and Road Initiative (BRI) Investment Report 2025 », Griffith University, janvier 2026. https://blogs.griffith.edu.au/asiainsights/china-belt-and-road-initiative-bri-investment-report-2025-2/ ↩ ↩2 ↩3
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SFG Media, « Belt and Road Initiative Funding Rose by 75% in 2025 to a Record $213.5 Billion », SFG Media, 2026. https://sfg.media/en/a/belt-and-road-initiative-funding-2025-record/ ↩
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Griffith News, « China’s Belt and Road engagement hits record levels in 2025 », Griffith University, 20 janvier 2026. https://news.griffith.edu.au/2026/01/20/chinas-belt-and-road-engagement-hits-record-levels-in-2025/ ↩ ↩2 ↩3
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Al Jazeera, « ‘Tidal wave’: How 75 nations face Chinese debt crisis in 2025 », Al Jazeera, 28 mai 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/5/28/tidal-wave-how-75-nations-face-chinese-debt-crisis-in-2025 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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BS Capital Markets, « China’s Debt Trap and Its Role in the Sri Lankan Debt Crisis », BS Capital Markets, 2025. https://www.bscapitalmarkets.com/chinas-debt-trap-and-its-role-in-the-sri-lankan-debt-crisis.html ↩
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Africa Center for Strategic Studies, « Mapping China’s Strategic Port Development in Africa », Africa Center for Strategic Studies, 2025. https://africacenter.org/spotlight/china-port-development-africa/ ↩ ↩2 ↩3
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