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Géopolitique & États · Chine

Gouvernance d'internet : la Chine impose sa souveraineté numérique

De Wuzhen à la Route de la soie numérique, Pékin promeut une vision de l'internet où l'État prime. Une alternative au modèle occidental qui séduit le Sud global.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Câbles réseau et serveurs symbolisant l'infrastructure numérique mondiale.
Câbles réseau et serveurs symbolisant l'infrastructure numérique mondiale. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Chine défend la « souveraineté numérique » : à chaque État de fixer ses règles, contre le modèle ouvert occidental.
  2. Le sommet de Wuzhen 2025 a réuni plus de 1 600 participants de plus de 130 pays autour de cette vision.
  3. Lancée en 2017, la Route de la soie numérique exporte infrastructures et normes vers le Sud global.
  4. Le débat oppose désormais trois modèles — chinois, américain, européen — au risque d'un internet fragmenté.

L’internet est né comme une promesse d’ouverture : un réseau sans frontières, décentralisé, échappant aux États. Trois décennies plus tard, la Chine propose une vision radicalement inverse — un cyberespace où chaque gouvernement règne en maître sur sa portion de réseau. Et cette vision, longtemps minoritaire, gagne du terrain bien au-delà des frontières chinoises. La bataille pour l’âme d’internet ne se joue plus seulement dans la Silicon Valley, mais aussi à Wuzhen.

La souveraineté numérique, doctrine centrale

Au cœur de l’approche chinoise se trouve un concept : la souveraineté numérique. Il repose sur l’idée que chaque État a le droit de contrôler son espace numérique, y compris les données qui y circulent et les plateformes qui y opèrent. Pour Pékin, cela signifie protéger ses citoyens des influences extérieures et garantir la conformité des technologies aux lois nationales.

Cette doctrine a une généalogie précise. C’est en 2015 que Xi Jinping a dévoilé le concept de « communauté de destin dans le cyberespace », dont les principes affichés sont la sécurité, l’ouverture, la coopération et l’inclusivité1. En une décennie, cette formule est passée d’une déclaration politique à un cadre de gouvernance qui structure les débats mondiaux sur la cybersécurité et la souveraineté numérique2. L’Observer Research Foundation y voit la construction méthodique d’un « ordre numérique alternatif »3.

La distinction est plus technique qu’il n’y paraît, mais elle est décisive. Le modèle occidental repose sur une gouvernance dite « multipartite » : États, entreprises, société civile et milieux techniques y participent sur un pied de relative égalité. La Chine, elle, défend une approche « multilatérale », où les États sont les seuls véritables décideurs. Derrière ce vocabulaire abscons se joue une question politique fondamentale : qui écrit les règles du cyberespace ? Pour Pékin, la réponse ne peut être que souveraine. Sur le plan interne, ce socle s’appuie sur un arsenal juridique étoffé, dont la loi de protection des informations personnelles de 2021 constitue l’une des pièces maîtresses.

Wuzhen, vitrine de l’alternative chinoise

Chaque année, la Chine met en scène sa vision dans un forum dédié. Le sommet de Wuzhen 2025, dans la province du Zhejiang, a réuni plus de 1 600 participants venus de plus de 130 pays et régions4. L’événement n’est pas qu’une démonstration : c’est un outil de diplomatie normative.

Le modèle promu y est explicite. La Chine défend une vision multilatérale où ce sont les États — et non les entreprises — qui élaborent les règles numériques, chaque pays formulant ses propres réglementations dans un cadre international partagé5. Cette approche met l’accent sur la souveraineté et la responsabilité partagée plutôt que sur le contrôle par le marché, caractéristique du modèle occidental. Pékin présente d’ailleurs sa démarche comme la quête d’un internet « plus sûr et plus équitable »6. Cette diplomatie des normes prolonge, dans le champ numérique, l’influence que la Chine déploie au sein des organisations internationales.

La Route de la soie numérique, levier d’influence

Aux discours s’ajoutent les infrastructures. Lancée en 2017, la Route de la soie numérique a soutenu le développement d’équipements numériques dans de nombreux pays : des nations d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Europe de l’Est, d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est ont acquis des technologies abordables pour étendre leur couverture mobile et haut débit7.

Cette stratégie crée un cercle vertueux pour Pékin. En construisant les réseaux et les centres de données, la Chine diffuse aussi son modèle de régulation. Elle s’appuie sur un discours aligné sur les idéaux du Mouvement des non-alignés pour promouvoir la cyber-souveraineté auprès du Sud global8. Ce déploiement s’inscrit dans la continuité des investissements chinois dans les infrastructures critiques des pays en développement, où l’enjeu économique et l’enjeu normatif se confondent.

Trois modèles, un risque de fragmentation

Le débat dépasse l’opposition binaire entre la Chine et l’Occident. Les analystes distinguent désormais trois approches concurrentes de la gouvernance numérique, particulièrement visibles sur l’intelligence artificielle : le modèle américain fondé sur les contrôles à l’export et le filtrage des investissements, le modèle chinois piloté par l’État et adossé à la surveillance, et le modèle européen centré sur les droits et la régulation par les risques9.

Cette divergence fait craindre une fracture. Chatham House observe que la course à l’IA entre Washington et Pékin pousse de nombreux pays à reconsidérer qui possède leur infrastructure numérique, au risque d’une « ligne de fer numérique » séparant les sphères technologiques10. La Chine a même proposé par le passé de nouveaux protocoles internet qui obligeraient les utilisateurs à s’enregistrer et permettraient aux gouvernements de couper des pans entiers du réseau — une refonte qui fragmenterait l’architecture partagée du réseau mondial9. Le spectre d’un « splinternet » — un internet éclaté en sphères régionales — n’a jamais semblé aussi concret, et les entreprises pourraient être contraintes de choisir leur camp.

Les contentieux récents autour des données et des plateformes, du sort de certaines applications aux exigences de localisation des serveurs, illustrent ce glissement vers un nationalisme numérique généralisé. Le contrôle de l’information à l’intérieur de la Chine, déjà sophistiqué, sert ici de matrice exportable, à l’image de ce qu’illustre l’approche chinoise de la gouvernance mondiale de la santé dans d’autres domaines. Ce qui se construit à Pékin n’est donc pas une simple politique intérieure : c’est un modèle pensé pour être répliqué.

Une bataille de normes encore ouverte

La force de la proposition chinoise tient à sa simplicité : elle offre aux États un contrôle que le modèle ouvert leur refuse. Pour beaucoup de gouvernements du Sud global, l’argument séduit autant que les infrastructures à bas coût qui l’accompagnent. Mais le modèle a un prix — la liberté d’expression et l’accès à l’information, que dénoncent les organisations de défense des droits.

Le signal à surveiller : l’adoption, ou non, des normes techniques chinoises dans les enceintes internationales. Si Pékin parvient à faire entériner sa vision dans les standards mondiaux, l’internet ouvert reculera durablement. Si les démocraties parviennent à proposer une alternative crédible et abordable, la fragmentation pourra être contenue. Entre ces deux trajectoires, c’est la nature même du réseau mondial qui se décide — un choix dont les effets se feront sentir pour des décennies.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la souveraineté numérique selon la Chine ?

C'est l'idée que chaque État a le droit de contrôler son espace numérique : les données qui y circulent et les plateformes qui y opèrent. Pékin oppose cette vision étatique au modèle occidental d'un internet ouvert et largement régulé par le marché.

Qu'est-ce que la Conférence mondiale de l'internet ?

C'est le forum annuel organisé par la Chine à Wuzhen pour promouvoir sa vision du cyberespace. L'édition 2025 a réuni plus de 1 600 participants de plus de 130 pays, autour du concept de « communauté de destin dans le cyberespace » lancé en 2015.

Qu'est-ce que la Route de la soie numérique ?

Lancé en 2017, ce volet numérique des Nouvelles Routes de la Soie finance des infrastructures — réseaux mobiles, haut débit, centres de données — en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, diffusant au passage les normes et le modèle chinois.

Le modèle chinois risque-t-il de fragmenter internet ?

C'est la crainte des analystes. Si chaque État impose ses propres règles, l'internet pourrait se scinder en sphères régionales — un « splinternet ». La rivalité technologique sino-américaine, notamment sur l'IA, accentue ce risque de fragmentation.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « China leads call for shared future in cyberspace », China’s Diplomacy in the New Era, 14 novembre 2025. https://en.chinadiplomacy.org.cn/2025-11/14/content_118177320.shtml

  2. « Internet Governance in China: Toward a New Cyber Civilization », China Quarterly of International Strategic Studies, 2025. https://www.worldscientific.com/doi/10.1142/S2377740022500129

  3. Observer Research Foundation, « Chinese notion of cyber sovereignty: Building an alternate digital order », ORF, 2025. https://www.orfonline.org/expert-speak/chinese-notion-of-cyber-sovereignty-building-an-alternate-digital-order

  4. « China champions a safer, fairer global internet », China’s Diplomacy in the New Era, 13 novembre 2025. https://en.chinadiplomacy.org.cn/2025-11/13/content_118174902.shtml

  5. Atlantic Council, « Community watch: China’s vision for the future of the internet », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/in-depth-research-reports/report/community-watch-chinas-vision-for-the-future-of-the-internet/

  6. « China champions a safer, fairer global internet », China’s Diplomacy in the New Era, 13 novembre 2025. https://en.chinadiplomacy.org.cn/2025-11/13/content_118174902.shtml

  7. « Norm diffusion in cyber governance: China as an emerging norm entrepreneur? », International Affairs — Oxford Academic, 2024. https://academic.oup.com/ia/article/100/6/2419/7852688

  8. « World Internet Conference and China’s Promotion of Cyber Sovereignty », ResearchGate, 2025. https://www.researchgate.net/publication/390300641_World_Internet_Conference_and_China’s_Promotion_of_Cyber_Sovereignty

  9. « AI geopolitics and data in the era of technological rivalry », World Economic Forum, juillet 2025. https://www.weforum.org/stories/2025/07/ai-geopolitics-data-centres-technological-rivalry/ 2

  10. Chatham House, « The US–China AI race is forcing countries to reconsider who owns their digital infrastructure », Chatham House, mai 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/05/us-china-ai-race-forcing-countries-reconsider-who-owns-their-digital-infrastructure

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