Quantique : la Chine joue son va-tout technologique
Avec Zuchongzhi 3.2 et un réseau quantique de 10 000 km, la Chine défie les États-Unis. Enjeux de défense et d'économie d'une course encore largement théorique.

À retenir
- En mars 2025, la Chine a dévoilé Zuchongzhi 3.0, un processeur supraconducteur de 105 qubits, suivi fin 2025 de Zuchongzhi 3.2 et d'une avancée en correction d'erreurs.
- Pékin domine la communication quantique : un échange sécurisé sur environ 10 000 km a relié la Chine et l'Afrique du Sud en mars 2025.
- La Chine vise un service mondial de communication quantique d'ici 2027, notamment au sein des BRICS.
- Washington a riposté : plus de 2 milliards de dollars investis dans neuf entreprises et une cinquantaine de firmes chinoises ajoutées à sa liste noire en mars 2025.
- La prudence reste de mise : un ordinateur quantique vraiment scalable demeure lointain, et beaucoup d'applications relèvent encore de la théorie.
En décembre 2025, une équipe de l’Université des sciences et technologies de Chine a annoncé une prouesse discrète mais lourde de sens : sur son processeur Zuchongzhi 3.2, elle est parvenue à corriger les erreurs quantiques sous le seuil critique de tolérance.1 Le détail est technique, l’enjeu colossal. Car franchir ce seuil, c’est s’approcher du Graal — une machine quantique stable et fiable. Et dans cette course, la Chine entend bien ne pas regarder passer le train.
La cavalcade des qubits
Pékin avance vite, et le montre. En mars 2025, l’équipe du physicien Pan Jianwei dévoile Zuchongzhi 3.0, un processeur supraconducteur de 105 qubits et 182 coupleurs.2 Pour une tâche très précise — l’échantillonnage de circuits aléatoires —, la machine revendique un gain de vitesse de plusieurs quadrillions sur les meilleurs superordinateurs classiques, dépassant de six ordres de grandeur les scores du processeur Sycamore de Google.2 Les résultats ont été publiés dans la revue scientifique Physical Review Letters, gage de sérieux.2
Neuf mois plus tard, Zuchongzhi 3.2 et ses 107 qubits poussent l’avantage du côté de la fiabilité, avec une architecture inédite de suppression des fuites d’état quantique.1 Surtout, la Chine ne garde pas ses machines au laboratoire : un calculateur fondé sur Zuchongzhi 3.0 a été ouvert à un usage commercial, accessible à distance via la plateforme infonuagique « Tianyan ».3
Cette stratégie de filière intégrée — recherche de pointe puis débouché commercial — rappelle celle déployée dans d’autres technologies critiques, des semi-conducteurs à l’intelligence artificielle militaire. Concentrer l’effort sur quelques axes prometteurs, plutôt que de l’éparpiller : c’est la marque de fabrique chinoise.
Le royaume de la communication quantique
S’il est un domaine où la Chine domine sans conteste, c’est la communication quantique. Le pays a su transformer un pari scientifique en infrastructure planétaire. Tout part du satellite Micius, lancé en 2016, qui a permis dès 2017 le premier appel vidéo quantique intercontinental entre la Chine et l’Autriche, sur quelque 7 600 kilomètres.4
Depuis, le réseau s’étend. En mars 2025, des chercheurs chinois ont réalisé un échange sécurisé sur environ 10 000 kilomètres, reliant la Chine à l’Afrique du Sud.5 L’ambition est explicite : lancer un service mondial de communication quantique d’ici 2027, en particulier au profit des pays des BRICS.5 La Chine y voit le socle d’un internet inviolable, échappant aux interceptions — un projet à résonance géopolitique, qui prolonge ses vues sur la gouvernance mondiale d’internet.
L’intérêt est d’abord sécuritaire. La cryptographie quantique promet des communications théoriquement impossibles à espionner, un atout précieux pour protéger réseaux militaires et infrastructures critiques à l’heure où les cyberattaques se multiplient. Sur le plan militaire, les promesses vont plus loin encore : un calculateur quantique pourrait un jour simuler des scénarios de conflit, optimiser des stratégies ou affiner des systèmes de détection, offrant à l’Armée populaire de libération un avantage décisif. Autant de perspectives qui expliquent l’attention que Pékin porte à ce domaine, et l’inquiétude qu’elle suscite ailleurs.
Pourquoi Washington s’alarme
De l’autre côté du Pacifique, la montée chinoise ne passe pas inaperçue. Dans un rapport publié en novembre 2025, la commission américaine de surveillance des relations économiques et sécuritaires avec la Chine reconnaît que Pékin mène le monde en communication quantique et progresse rapidement en calcul et en détection quantiques.6 L’inquiétude tient à un scénario précis : le premier à atteindre l’« avantage quantique » pourrait mettre en péril la quasi-totalité des données chiffrées.6
D’où la hantise des opérations dites « récolter maintenant, déchiffrer plus tard », par lesquelles un adversaire stocke aujourd’hui des données chiffrées pour les ouvrir le jour venu.6 La riposte américaine a pris deux formes. D’abord l’argent : plus de 2 milliards de dollars investis dans neuf entreprises quantiques, l’État prenant des participations minoritaires — une première.6 Ensuite les sanctions : en mars 2025, une cinquantaine de firmes chinoises ont été ajoutées à la liste noire des exportations américaines.6
Mais l’arme du contrôle a ses limites. Selon l’institut britannique RUSI, ces restrictions poussent paradoxalement la Chine à bâtir sa propre chaîne d’approvisionnement quantique, en s’équipant chez des fournisseurs non américains.7 La muraille technologique pourrait ainsi accélérer l’autonomie qu’elle cherche à freiner.
Les promesses économiques, entre rêve et réalité
Au-delà de la défense, le quantique fait miroiter une révolution économique. Des algorithmes capables d’optimiser des portefeuilles financiers, de simuler des molécules pour accélérer la mise au point de médicaments, de doper l’intelligence artificielle et l’analyse de données massives : les applications potentielles donnent le tournis.
La Chine y voit un levier pour attirer les investissements, créer des emplois hautement qualifiés et asseoir un nouvel écosystème technologique national. Dans la finance, des algorithmes quantiques pourraient affiner les modèles de prévision et l’optimisation des portefeuilles ; dans la santé, accélérer la conception de médicaments en simulant des interactions moléculaires aujourd’hui hors de portée des superordinateurs. Couplé à l’intelligence artificielle et à l’analyse de données massives, le quantique pourrait doper des pans entiers de l’industrie.
Reste un défi récurrent : former et retenir les talents. La recherche quantique exige une expertise pointue en physique, en mathématiques et en informatique, dans une compétition mondiale féroce où Européens et Américains courtisent les mêmes cerveaux. Pékin a multiplié les programmes universitaires et les partenariats pour bâtir ce vivier. Les analystes chinois eux-mêmes résument l’enjeu d’une formule : la compétition quantique est « essentiellement un test de la puissance scientifique et technologique globale » d’une nation. Cette course aux compétences n’est pas l’apanage de la Chine ; l’Inde, par exemple, vise aussi la parité technologique, comme le montre sa propre recherche en informatique quantique.
Le mot de prudence qui change tout
Un avertissement s’impose, et il tempère l’enthousiasme. Malgré les annonces spectaculaires, les théoriciens comme les ingénieurs restent loin d’un ordinateur quantique efficace et réellement scalable.6 Cette classe de technologie est encore largement « à l’horizon », et son rôle dans le monde d’aujourd’hui demeure essentiellement théorique.6
Les exploits comme ceux de Zuchongzhi portent sur des tâches très spécifiques, taillées pour mettre en valeur la machine, et non sur des problèmes concrets du quotidien. Entre la prouesse de laboratoire et l’application utile, le fossé reste immense — et il se mesure non en mois, mais probablement en années. La supériorité affichée est donc un cap visé, pas une réalité acquise.
Ce qu’il faut surveiller
La Chine a fait du quantique une vitrine de sa puissance scientifique et un pilier de sa souveraineté numérique. Elle domine la communication quantique, talonne les meilleurs en calcul, et transforme ses percées en infrastructures. Le signal à guetter n’est pas le prochain record de qubits, mais le premier usage quantique réellement décisif — un chiffrement cassé, un médicament conçu, un réseau déployé à l’échelle d’un continent. Tant qu’il manque, la course reste ouverte ; le jour où il surgira, l’équilibre technologique mondial aura discrètement, mais profondément, basculé.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le processeur Zuchongzhi ?
Zuchongzhi est la série de processeurs quantiques supraconducteurs chinois. La version 3.0, dévoilée en mars 2025, compte 105 qubits ; elle a été suivie fin 2025 de Zuchongzhi 3.2 et de ses 107 qubits, marquant une avancée en correction d'erreurs. Les travaux ont été publiés dans Physical Review Letters.
La Chine est-elle en tête de la course quantique ?
En communication quantique, oui : elle est leader mondial, avec son satellite Micius et un réseau étendu. En calcul quantique, elle progresse vite mais reste au coude-à-coude avec les États-Unis et leurs entreprises. Aucun acteur ne dispose encore d'un ordinateur quantique réellement utile à grande échelle.
Pourquoi le quantique inquiète-t-il sur le plan militaire ?
Un futur ordinateur quantique puissant pourrait casser la plupart des chiffrements actuels. Des adversaires mèneraient déjà des opérations dites « récolter maintenant, déchiffrer plus tard », stockant des données chiffrées pour les ouvrir un jour. D'où la course à la cryptographie post-quantique et aux communications inviolables.
Comment les États-Unis répondent-ils ?
Par l'argent et les sanctions. Washington a investi plus de 2 milliards de dollars dans neuf entreprises quantiques, prenant des participations minoritaires, et a ajouté en mars 2025 une cinquantaine de firmes chinoises à sa liste noire. Pékin contourne en partie ces restrictions en s'approvisionnant chez des fournisseurs non américains.
Sources
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Global Times, « China’s superconducting quantum prototype ‘Zuchongzhi 3.2’ achieves key breakthrough », Global Times, décembre 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202512/1351319.shtml ↩ ↩2
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The Quantum Insider, « Chinese Team Officially Report on Zuchongzhi 3.0, Claims Million Times Speedup Over Google’s Sycamore », The Quantum Insider, 4 mars 2025. https://thequantuminsider.com/2025/03/04/chinese-team-officially-report-on-zuchongzhi-3-0-claims-million-times-speedup-over-googles-willow/ ↩ ↩2 ↩3
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The Quantum Insider, « China Opens Its Superconducting Quantum Computer For Commercial Use », The Quantum Insider, 14 octobre 2025. https://thequantuminsider.com/2025/10/14/china-opens-its-superconducting-quantum-computer-for-commercial-use/ ↩
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Division of Quantum Physics and Quantum Information, « Micius Satellite for Quantum Science Experiments », University of Science and Technology of China, consulté en 2026. https://quantum.ustc.edu.cn/web/en/node/351 ↩
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State Council Information Office, « Chinese-led team achieves world’s first 10,000-km quantum-secured communication », english.scio.gov.cn, 21 mars 2025. http://english.scio.gov.cn/chinavoices/2025-03/21/content_117778711.html ↩ ↩2
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U.S.-China Economic and Security Review Commission, « Vying for Quantum Supremacy: U.S.-China Competition in Quantum Technologies », USCC, novembre 2025. https://www.uscc.gov/research/vying-quantum-supremacy-us-china-competition-quantum-technologies ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
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Royal United Services Institute, « Export Controls Accelerate China’s Quantum Supply Chain », RUSI, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/export-controls-accelerate-chinas-quantum-supply-chain ↩
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