Informatique quantique : l'Inde joue son rattrapage
Avec sa Mission quantique nationale de 6 003 crores et le processeur Kaveri à 64 qubits, l'Inde vise le top 3 mondial. Mais l'écart de financement reste béant.

À retenir
- La Mission quantique nationale, approuvée en avril 2023, est dotée de 6 003,65 crores de roupies jusqu'en 2030-2031.
- En novembre 2025, la start-up QpiAI a dévoilé Kaveri, processeur supraconducteur de 64 qubits, le plus puissant d'Inde.
- L'objectif officiel : des machines de 50 à 1 000 qubits physiques en huit ans, sur quatre pôles technologiques.
- Le budget public indien reste modeste face aux 15 milliards de dollars chinois et 4 milliards américains.
- Le pays vise le top 3 mondial et dix start-up compétitives d'ici 2035, mais doit décupler ses talents qualifiés.
Le 3 novembre 2025, à New Delhi, le ministre des Sciences Jitendra Singh dévoilait Kaveri : un processeur quantique supraconducteur de 64 qubits, le plus puissant jamais conçu en Inde1. Deux ans plus tôt, le pays n’avait pas encore d’ordinateur quantique fonctionnel à son nom. Ce bond résume l’ambition indienne — rattraper, vite, un peloton de tête mené par les États-Unis et la Chine, sans disposer des mêmes moyens.
Une mission nationale pour ne pas décrocher
Tout part d’une décision politique. Le 19 avril 2023, le cabinet indien approuve la Mission quantique nationale (NQM), dotée de 6 003,65 crores de roupies — plus de 730 millions de dollars — sur la période 2023-2024 à 2030-20312. L’objectif est explicite : faire germer, nourrir et faire grandir un écosystème de recherche et d’industrie dans les technologies quantiques3.
Les cibles sont chiffrées. La mission vise des ordinateurs intermédiaires de 50 à 1 000 qubits physiques en huit ans, sur des plateformes supraconductrices et photoniques3. La trajectoire est jalonnée : 20 à 50 qubits sur les trois premières années, 50 à 100 au bout de cinq ans, puis le cap des 1 0003. Pour structurer l’effort, quatre pôles thématiques (« hubs ») se partagent le travail : calcul, communication, détection et métrologie, matériaux et dispositifs2. Cette logique de mission ciblée rappelle celle déployée pour l’industrie des semi-conducteurs en Inde, autre pilier de la souveraineté technologique du pays.
De l’État aux start-up : la machine s’emballe
Le pari indien repose sur un attelage original entre fonds publics et jeunes pousses. Huit start-up ont été sélectionnées par la NQM, chacune recevant une dotation initiale pouvant atteindre 3,5 millions de dollars4. La vitrine de cette stratégie s’appelle QpiAI, fondée à Bangalore en 2019, qui marie calcul quantique et intelligence artificielle4.
Les résultats s’enchaînent. En avril 2025, QpiAI lance QpiAI-Indus, premier ordinateur quantique full-stack indien, à 25 qubits supraconducteurs4. Quelques mois plus tard arrive Kaveri et ses 64 qubits, affichant une fidélité de porte mono-qubit de 99,7 % et bi-qubit de 96 %1. Côté financement privé, l’entreprise a levé 32 millions de dollars en 2025, un tour de table co-mené par Avataar Ventures et la mission publique elle-même4. New Delhi assume d’avoir choisi un champion national pour porter ses couleurs à l’international4. L’infrastructure suit : en juin 2025, le cabinet du Karnataka a approuvé 48 crores de roupies pour la deuxième phase du parc de recherche quantique de l’IISc Bangalore, censé accueillir 13 start-up et 55 projets de R&D2. Comme dans l’intelligence artificielle en Inde, l’État joue le rôle d’amorceur d’un écosystème privé.
La parité, ce mirage budgétaire
Reste un obstacle massif : l’argent. Maîtriser le quantique confère un avantage stratégique dans la cryptographie, la simulation moléculaire et l’IA — autant de domaines où le retard se paie cher5. Un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait, à terme, casser les protocoles de chiffrement qui protègent aujourd’hui banques, États et armées : la question n’est plus de savoir si, mais quand. Cela fait de la recherche quantique un sujet de sécurité nationale autant qu’un pari économique.
Or l’investissement public indien, de l’ordre de 0,75 milliard de dollars, paraît minuscule face aux 15 milliards engagés par la Chine et aux 4 milliards américains5. Pékin a même promis, via un fonds national, l’équivalent de 140 milliards de dollars au développement des technologies quantiques5. C’est précisément ce qui nourrit l’inquiétude derrière la recherche chinoise en informatique quantique, pensée comme un levier de supériorité militaire et économique. La course oppose donc des poids lourds, et l’Inde y entre en challenger assumé.
Cette asymétrie pèse sur le matériel et la R&D de pointe5. Elle explique pourquoi l’Inde mise moins sur la force de frappe financière que sur l’agilité et le capital humain — un choix cohérent avec l’essor plus large du secteur technologique indien, porté par les services et le logiciel plus que par le capital lourd.
Le vrai goulot : les cerveaux
Car le nerf de la guerre, ici, ce sont les talents. L’Inde dispose d’un atout réel : selon plusieurs analyses, elle figure parmi les pays à plus forte concentration de compétences quantiques, juste derrière l’Union européenne6. Mais cet avantage reste fragile. Le pays doit décupler son vivier de professionnels qualifiés en deux à trois ans pour viser le statut de destination mondiale de premier plan6. Les manques sont précis : cryogénie, optique, ingénierie micro-ondes, co-conception matériel-logiciel, profils technico-commerciaux6.
Le problème dépasse l’Inde. À l’échelle mondiale, il n’existe qu’un candidat qualifié pour trois postes quantiques spécialisés, et McKinsey estime à plus de 250 000 le nombre d’experts à former d’ici 20306. C’est dans cette pénurie générale que l’Inde compte transformer sa démographie d’ingénieurs en avantage décisif : un réservoir massif de diplômés en mathématiques et en physique théorique, deux disciplines au cœur de la conception d’algorithmes quantiques. Encore faut-il refondre les cursus universitaires pour y intégrer mécanique et algorithmique quantiques, et retenir ces profils face à l’attractivité des laboratoires américains et européens.
Sa feuille de route fixe un horizon clair : incuber d’ici 2035 au moins dix start-up quantiques compétitives, générant chacune plus de 100 millions de dollars de revenus cumulés, et capter plus de la moitié du marché mondial du logiciel et des services quantiques7. L’ambition est immense, presque démesurée au regard des moyens actuels. Mais elle traduit un choix stratégique : viser le logiciel et les services, où l’Inde excelle déjà, plutôt que la seule course au matériel, où les coûts d’entrée — y compris l’accès à des matériaux et terres rares stratégiques indispensables à l’électronique de pointe — restent prohibitifs.
Un sprint qui se jugera sur la durée
L’Inde a réussi son décollage : une mission financée, un champion crédible, des processeurs qui montent en puissance d’année en année. Mais la parité technologique ne s’achète pas en deux levées de fonds. Elle suppose de tenir un effort budgétaire sur la durée, de bâtir des laboratoires aux normes internationales et, surtout, de retenir les cerveaux que ses universités produisent. Le signal à surveiller n’est pas le prochain record de qubits — il viendra — mais la capacité du pays à passer du prototype de laboratoire à l’application industrielle. C’est là que se jouera vraiment la place de l’Inde dans le club quantique, aux côtés ou non des géants.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la Mission quantique nationale indienne ?
Approuvée par le cabinet le 19 avril 2023, la National Quantum Mission est dotée de 6 003,65 crores de roupies, soit plus de 730 millions de dollars, jusqu'en 2030-2031. Elle finance la recherche en calcul, communication, détection et matériaux quantiques, avec pour cible des ordinateurs de 50 à 1 000 qubits physiques en huit ans.
Où en est l'Inde sur le matériel quantique ?
En avril 2025, la start-up QpiAI a lancé QpiAI-Indus, premier ordinateur quantique full-stack indien à 25 qubits supraconducteurs. En novembre 2025, elle a dévoilé Kaveri, un processeur de 64 qubits, le plus puissant du pays. Ces jalons placent l'Inde dans la course mondiale, même si elle reste derrière les leaders.
L'Inde peut-elle rivaliser avec la Chine et les États-Unis ?
La parité reste lointaine. Le budget public indien, de l'ordre de 0,75 milliard de dollars, est sans commune mesure avec les 15 milliards chinois et 4 milliards américains. L'Inde mise sur ses talents et son agilité plutôt que sur la force de frappe financière, avec l'ambition d'intégrer le top 3 d'ici 2035.
Pourquoi le quantique est-il stratégique ?
Maîtriser l'informatique quantique confère un avantage dans la cryptographie, la simulation moléculaire et l'intelligence artificielle. Les algorithmes quantiques menacent à terme le chiffrement actuel, tout en promettant des percées en science des matériaux et découverte de médicaments. C'est donc autant un enjeu de sécurité nationale qu'un pari économique.
Quel est le principal frein pour l'Inde ?
Le manque de talents spécialisés. Le pays doit décupler en deux à trois ans son vivier de professionnels qualifiés en cryogénie, optique, ingénierie micro-ondes et co-conception matériel-logiciel. À l'échelle mondiale, McKinsey estime qu'il faudra plus de 250 000 nouveaux experts quantiques d'ici 2030.
Sources
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« Bengaluru-based company launches ‘Kaveri’, India’s first 64-qubit quantum chip », Startuppedia, 2025. https://startuppedia.in/trending/trending/bengaluru-based-company-launches-kaveri-indias-first-64-qubit-quantum-chip-designed-to-advance-ai-research-and-scientific-computing-10638671 ↩ ↩2
-
Business Standard, « Rs 6,000-crore National Quantum Mission gets Union Cabinet approval », Business Standard, 19 avril 2023. https://www.business-standard.com/technology/tech-news/cabinet-approves-national-quantum-mission-with-an-outlay-of-rs-6000cr-123041900972_1.html ↩ ↩2 ↩3
-
Department of Science & Technology, « National Quantum Mission (NQM) », Government of India. https://dst.gov.in/national-quantum-mission-nqm ↩ ↩2 ↩3
-
TechCrunch, « India eyes global quantum computer push — and QpiAI is its chosen vehicle », TechCrunch, 16 juillet 2025. https://techcrunch.com/2025/07/16/india-eyes-global-quantum-computer-push-and-qpiai-is-its-chosen-vehicle/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
Insights on India, « Transforming India into a leading Quantum-Powered Economy », Insights on India, 5 décembre 2025. https://www.insightsonindia.com/2025/12/05/transforming-india-into-a-leading-quantum-powered-economy/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
TieTalent, « Quantum Computing Jobs 2025: Careers, AI Integration, and the Global Talent Gap », TieTalent, 2025. https://tietalent.com/en/blog/217/quantum-careers-in-2025 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
The Quantum Insider, « India’s Quantum Roadmap Targets 10 Globally Competitive Startups by 2035 », The Quantum Insider, 4 décembre 2025. https://thequantuminsider.com/2025/12/04/indias-quantum-roadmap-targets-10-globally-competitive-startups-by-2035-in-bid-to-become-a-top-three-power/ ↩
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