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L'approche chinoise en Afghanistan : minerais et prudence

Cuivre de Mes Aynak, extension du CPEC, menace de l'EI-K : la Chine avance avec prudence en Afghanistan taliban, entre convoitises minières et obsessions sécuritaires.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Site minier de cuivre en Afghanistan, illustrant les intérêts économiques chinois dans le pays.
Site minier de cuivre en Afghanistan, illustrant les intérêts économiques chinois dans le pays. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Chine a été le premier pays à nommer un ambassadeur auprès des talibans, en septembre 2023, et lorgne les ressources minières afghanes.
  2. Le projet de cuivre de Mes Aynak, deuxième réserve mondiale, pourrait entrer en exploitation vers 2026.
  3. L'engagement économique reste pourtant prudent : Pékin n'a importé ni métaux ni pétrole d'Afghanistan en 2024.
  4. La sécurité domine, avec la menace de l'EI-K et des séparatistes ouïghours dans le corridor du Wakhan.

En août 2025, le chef de la diplomatie chinoise recevait à Pékin son homologue taliban pour discuter mines et nouvelles routes de la soie1. Quelques mois plus tôt, en janvier, un ressortissant chinois travaillant dans une mine afghane était tué dans une attaque revendiquée par le groupe État islamique au Khorassan2. Ces deux faits résument l’équation chinoise en Afghanistan : d’immenses convoitises économiques, doublées d’une obsession sécuritaire qui bride l’ardeur de Pékin.

Le premier à tendre la main aux talibans

Les relations sino-afghanes plongent leurs racines dans la route de la soie, mais elles ont longtemps été ballottées par les soubresauts politiques de Kaboul. Après le retrait américain de 2021, la Chine a joué une carte pragmatique. Elle a été le premier pays à nommer un ambassadeur auprès des talibans, en septembre 2023, dans une reconnaissance de fait du nouveau régime3. L’Afghanistan, riche en minerais et situé à la croisée de l’Asie centrale et du Sud, présente un intérêt stratégique évident pour les ambitions régionales de Pékin, qui voit dans cette position géographique un point d’appui pour ses chaînes d’approvisionnement et son influence continentale.

Cette ouverture s’inscrit dans une diplomatie plus large. La Chine, le Pakistan et les talibans se sont entendus pour étendre à l’Afghanistan le Corridor économique sino-pakistanais (CPEC), vaisseau amiral des nouvelles routes de la soie4. Pékin a aussi accordé des droits de douane nuls sur 98 % des produits afghans en 2024, ce qui a dopé les exportations afghanes — pignons de pin, safran, pierres semi-précieuses — de 37 % au premier trimestre 20254. Cette approche prolonge l’expansion de l’influence chinoise en Asie centrale via l’Organisation de coopération de Shanghai.

Le cuivre de Mes Aynak, symbole et test

Au cœur des convoitises : le cuivre. Le gisement de Mes Aynak, dans la province de Logar, est considéré comme la deuxième réserve mondiale5. Exploité par un consortium chinois, le site pourrait entrer en production vers 2026, après seize ans de retards et de pressions répétées des talibans5. S’y ajoutent des contrats pour le pétrole du nord du pays et un intérêt pour le lithium, ce métal clé de la transition énergétique dont l’Afghanistan recèlerait d’importantes ressources. Pour les talibans, ces projets représentent une bouffée d’oxygène économique et un levier de reconnaissance internationale ; pour la Chine, un moyen de diversifier ses approvisionnements en matières premières stratégiques.

Ces projets relèvent de la logique d’investissements chinois dans les infrastructures critiques des pays en développement : sécuriser des ressources, ancrer une présence, créer de la dépendance. Mais les critiques pointent les risques pour la souveraineté économique afghane et s’interrogent sur la transparence, les conditions de travail et l’impact environnemental de ces chantiers6.

Des annonces qui peinent à se concrétiser

L’image d’une Chine ruée sur l’or afghan mérite d’être nuancée. Plusieurs analyses décrivent un engagement économique « peu enthousiaste »7. La réalité des chiffres est éloquente : malgré des dizaines de promesses d’investissement médiatisées, la plupart des contrats restent non signés, et la Chine n’a importé ni métaux précieux ni produits pétroliers d’Afghanistan en 20247.

Pékin avance donc à pas comptés, conscient que l’instabilité, la faiblesse des institutions et l’insécurité dissuadent les investisseurs. Cette prudence tranche avec l’assurance affichée dans les enceintes diplomatiques, où la Chine cultive son rôle de puissance responsable — une posture aussi visible dans l’expansion de l’influence chinoise dans les organisations internationales.

La sécurité, vraie boussole de Pékin

Si la Chine hésite, c’est d’abord pour des raisons de sécurité. Pékin redoute que l’instabilité afghane ne déborde sur le Xinjiang, où vivent de nombreuses minorités musulmanes. Il considère l’Afghanistan comme un refuge potentiel pour les trafiquants et les groupes terroristes transnationaux — EI-K, TTP, al-Qaïda et le Mouvement islamique du Turkestan oriental (MITO)8.

La menace est concrète. Le MITO, mouvement séparatiste ouïghour, est présent dans la province du Badakhshan, d’où part le corridor du Wakhan, cette étroite langue de terre qui relie directement l’Afghanistan à la Chine8. Pékin traite cette frontière comme une « ligne de front antiterroriste » et y voit peu d’intérêt économique tant que le risque sécuritaire persiste8. Entre le 8 et le 12 janvier 2025, des responsables du renseignement militaire chinois ont d’ailleurs visité le corridor pour renforcer les mécanismes de défense frontalière8. Pour limiter ces risques, la Chine a intensifié sa coopération sécuritaire avec Kaboul : partage de renseignement, soutien aux capacités des forces afghanes et participation à des forums régionaux destinés à bâtir un cadre multilatéral contre les menaces communes. Cette stratégie soulève toutefois des interrogations sur les droits humains et sur la manière dont ces mesures s’appliqueront dans un pays déjà fragile. Cette vigilance s’inscrit dans une projection de puissance plus large, dont la base militaire chinoise à Djibouti reste l’illustration la plus avancée.

Un pari sous conditions

L’approche chinoise en Afghanistan illustre les limites de la puissance économique face à l’instabilité. Pékin convoite les ressources et la position géographique du pays, mais subordonne ses investissements à une sécurité qui fait défaut. Le résultat est une présence réelle mais retenue, faite de gestes diplomatiques plus que d’engagements massifs sur le terrain.

Le signal à surveiller : l’entrée effective en production de Mes Aynak et la capacité des talibans à contenir l’EI-K. La crise afghano-pakistanaise de 2026, où Pékin tente une médiation discrète, rappelle d’ailleurs combien l’influence chinoise se heurte aux réalités d’une région instable4. Sans amélioration sécuritaire tangible, le pari afghan de la Chine restera suspendu.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

La Chine reconnaît-elle officiellement le régime taliban ?

Pékin a été le premier pays à nommer un ambassadeur auprès des talibans, en septembre 2023, dans une reconnaissance de fait du nouveau pouvoir. Aucune capitale n'a toutefois accordé de reconnaissance diplomatique pleine et entière au régime, et la Chine maintient une approche pragmatique.

Quel est l'enjeu du projet minier de Mes Aynak ?

Mes Aynak, dans la province de Logar, est considéré comme la deuxième réserve de cuivre au monde. Exploité par un consortium chinois après seize ans de retards, le site pourrait entrer en production vers 2026. Il symbolise les convoitises minières de Pékin et son intégration aux nouvelles routes de la soie.

L'engagement économique chinois est-il à la hauteur des annonces ?

Pas vraiment. Malgré de nombreux contrats annoncés, la plupart restent non signés, et la Chine n'a importé ni métaux précieux ni produits pétroliers d'Afghanistan en 2024. Des analystes décrivent un engagement « peu enthousiaste », guidé par la prudence plus que par l'euphorie.

Quelles menaces sécuritaires préoccupent la Chine ?

Pékin redoute l'instabilité débordant sur le Xinjiang. Le groupe État islamique au Khorassan (EI-K) a tué un ressortissant chinois en janvier 2025, et les séparatistes ouïghours du MITO sont présents près du corridor du Wakhan, frontière directe que la Chine traite comme une « ligne de front antiterroriste ».

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « China FM in Afghanistan, offers to deepen cooperation with Taliban rulers », Al Jazeera, 20 août 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/8/20/china-afghanistan-hold-talks-on-mining-belt-and-road-participation

  2. Observer Research Foundation, « Understanding China’s Engagement with Afghanistan Under Taliban 2.0 », ORF, 2025. https://www.orfonline.org/research/understanding-china-s-engagement-with-afghanistan-under-taliban-2-0

  3. Global Voices, « Copper, capital, and consequences: China’s mining gamble in Taliban-Ruled Afghanistan », Global Voices, 7 août 2025. https://globalvoices.org/2025/08/07/copper-capital-and-consequences-chinas-mining-gamble-in-taliban-ruled-afghanistan/

  4. The Diplomat, « Why China’s Quiet Mediation Could Pave the Way for Easing Pakistan-Afghanistan Tensions », The Diplomat, avril 2026. https://thediplomat.com/2026/04/why-chinas-quiet-mediation-could-pave-the-way-for-easing-pakistan-afghanistan-tensions/ 2 3

  5. Wilson Center, « Mining for Influence: China’s Mineral Ambitions in Taliban-Led Afghanistan », Wilson Center, 2025. https://www.wilsoncenter.org/blog-post/mining-influence-chinas-mineral-ambitions-taliban-led-afghanistan 2

  6. Foreign Policy, « China, Taliban Team Up on Mes Aynak Copper Mining Project in Afghanistan », Foreign Policy, 10 septembre 2024. https://foreignpolicy.com/2024/09/10/china-taliban-copper-afghanistan-economy-minerals-mes-aynak/

  7. Stimson Center, « China’s Unenthusiastic Economic Engagement with Taliban-Led Afghanistan », Stimson Center, 2025. https://www.stimson.org/2025/chinas-unenthusiastic-economic-engagement-with-taliban-led-afghanistan/ 2

  8. Geopolitical Monitor, « China’s Wakhan Corridor Dilemma: Economic Development or Security? », Geopolitical Monitor, 2025. https://www.geopoliticalmonitor.com/chinas-wakhan-corridor-dilemma-economic-development-or-security/ 2 3 4

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