Le yuan numérique : l'arme financière discrète de Pékin
Avec 2 300 milliards de dollars échangés fin 2025, le yuan numérique chinois veut desserrer l'étau du dollar tout en offrant un contrôle inédit sur l'économie.

À retenir
- Le yuan numérique (e-CNY) est la plus vaste expérience de monnaie numérique de banque centrale au monde.
- Fin novembre 2025, ses transactions cumulées dépassaient 2 300 milliards de dollars, en hausse de plus de 800 % depuis 2023.
- Pékin l'inscrit dans une vision de « système monétaire multipolaire » destinée à réduire le poids du dollar.
- À l'international, le projet mBridge et le système CIPS dessinent une infrastructure de paiement contournant le dollar.
- La traçabilité de la monnaie programmable nourrit de fortes inquiétudes sur la surveillance financière.
Discrètement, sans la fébrilité des cryptomonnaies, la Chine a bâti la plus vaste expérience monétaire numérique de la planète. Fin novembre 2025, son yuan numérique avait franchi la barre des 2 300 milliards de dollars de transactions cumulées1. Derrière ce chiffre se joue une ambition double : desserrer l’étreinte du dollar à l’international, et offrir à Pékin un levier de contrôle inédit sur sa propre économie.
Une expérience devenue géante
Le yuan numérique, ou e-CNY, est émis par la Banque populaire de Chine. Première grande économie à se lancer, Pékin avance désormais à grande vitesse. Fin novembre 2025, le dispositif avait traité plus de 3,4 milliards de transactions, pour quelque 16 700 milliards de yuans — environ 2 300 milliards de dollars1. La progression est vertigineuse : plus de 800 % depuis 20232.
Le projet entre dans une nouvelle phase. À compter de janvier 2026, les avoirs en e-CNY rapportent un intérêt indexé sur les taux des dépôts à vue, faisant glisser la monnaie du statut de « cash numérique » vers celui de « dépôt numérique »3. Ce changement, technique en apparence, vise à encourager la détention et l’usage de la monnaie au-delà du simple paiement. Pékin ne cache plus son intention d’étendre l’e-CNY, sur son sol comme à l’étranger.
Le contexte chinois rend l’expérience singulière. Le pays a déjà sauté l’étape de la carte bancaire pour basculer vers le paiement mobile : Alipay et WeChat Pay y règnent en maîtres, traitant l’écrasante majorité des transactions quotidiennes. Le yuan numérique vient donc s’insérer dans un marché déjà ultra-numérisé — mais avec une différence majeure. Là où Alipay et WeChat sont des plateformes privées, l’e-CNY est une créance directe sur la banque centrale, sans intermédiaire. Pour l’État, c’est une façon de reprendre la main sur un système de paiement dominé par deux géants technologiques, autant qu’un instrument monétaire. La frontière entre politique monétaire, régulation des géants du numérique et contrôle social s’en trouve brouillée.
Desserrer l’étreinte du dollar
C’est l’objectif géopolitique le plus commenté : réduire la dépendance au système financier dominé par les États-Unis. Lors du forum de Lujiazui, en juin 2025, un haut responsable a inscrit l’e-CNY dans une vision de « système monétaire international multipolaire », censé renforcer la résilience du système et la stabilité financière mondiale4. Sans nommer le dollar, les officiels chinois ont averti qu’en période de tensions, « la monnaie dominante tend à être instrumentalisée, voire transformée en arme »4 — allusion transparente aux sanctions occidentales.
L’outil concret de cette ambition s’appelle mBridge. Cette plateforme transfrontalière, qui relie plusieurs banques centrales, avait traité environ 55,49 milliards de dollars fin novembre 2025, une multiplication par 2 500 par rapport aux pilotes de 20221. L’e-CNY y représente plus de 95 % des règlements1. À cela s’ajoute le système CIPS, infrastructure chinoise de paiement en yuans, qui a traité quelque 13 400 milliards de dollars en 20245. Non soumis aux sanctions occidentales, CIPS s’impose comme un canal « résistant aux sanctions », de plus en plus intégré au yuan numérique pour former une boucle fermée contournant le dollar5. Cette stratégie prolonge celle déjà à l’œuvre dans l’initiative Belt and Road et dans l’influence économique de la Chine en Afrique.
Une portée à ne pas surestimer
Pour autant, l’enterrement du dollar n’est pas pour demain. Les analystes de l’Atlantic Council soulignent que ces dispositifs ne sont pas conçus pour remplacer largement les systèmes en dollars, mais offrent une alternative de règlement dans des corridors spécifiques2. Le détail compte : environ 80 % des transactions CIPS continuent de s’appuyer sur SWIFT pour transmettre les instructions de paiement, CIPS ne gérant que le mouvement des fonds5.
Autrement dit, l’architecture chinoise grignote des parts à la marge plus qu’elle ne renverse l’ordre établi. Le dollar reste, et de loin, la première monnaie de réserve et de facturation mondiale. La trajectoire est néanmoins claire : la Chine construit, brique par brique, une infrastructure parallèle qui pourra servir de refuge à des pays sous pression occidentale. C’est moins une révolution qu’une lente érosion — mais une érosion assumée.
L’obstacle principal à l’internationalisation du yuan n’est d’ailleurs pas technologique, mais politique. Pour qu’une monnaie devienne véritablement mondiale, elle doit être librement convertible et reposer sur des marchés de capitaux ouverts. Or Pékin maintient un strict contrôle des changes et des mouvements de capitaux, par crainte des fuites et de l’instabilité financière. Tant que ce verrou tiendra, les détenteurs étrangers hésiteront à immobiliser leurs réserves en yuans, fût-il numérique. La Chine se trouve ainsi face à un dilemme structurel : elle ne peut internationaliser sa monnaie sans relâcher un contrôle qui est, précisément, l’un des piliers de son modèle. Le yuan numérique ne résout pas cette contradiction ; il la déplace.
Le revers : la traçabilité totale
Le yuan numérique n’est pas qu’un instrument géopolitique. Sur le plan intérieur, il offre à l’État une visibilité sans précédent sur les flux d’argent. La même technologie qui permet de traquer le blanchiment ou la fraude autorise aussi une surveillance financière de masse. Les critiques sont explicites : les fonctions de programmabilité et de traçabilité de la monnaie pourraient étendre la capacité de la banque centrale à surveiller et à contrôler les comportements individuels6.
Ce risque n’est pas théorique. Aux États-Unis, des législateurs citent l’e-CNY comme un repoussoir, l’exemple même d’un « argent programmable » au service du contrôle étatique6. Dans un pays où la surveillance et les systèmes de crédit social sont déjà des réalités, le yuan numérique pourrait devenir un maillon supplémentaire d’un dispositif de contrôle global, dont l’influence médiatique chinoise est un autre versant. Cette tension entre efficacité et liberté est au cœur du modèle qu’il incarne.
Ce qu’il faut surveiller
Le yuan numérique avance sur deux fronts indissociables : il sert l’ambition d’un monde financier moins centré sur le dollar, et celle d’un État qui voit tout des transactions de ses citoyens. Cette double nature en fait un objet politique autant que monétaire, et explique pourquoi tant de banques centrales, de Francfort à Washington, observent l’expérience chinoise avec un mélange d’intérêt technique et d’inquiétude démocratique. Le signal décisif des prochaines années sera l’internationalisation : si des pays tiers commencent à régler entre eux en e-CNY, hors de tout corridor chinois, la donne changera. À l’inverse, si l’usage reste cantonné aux échanges avec la Chine, l’arme financière de Pékin demeurera puissante mais circonscrite. Une chose est sûre : la bataille des monnaies numériques ne fait que commencer.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le yuan numérique (e-CNY) ?
C'est la monnaie numérique de banque centrale émise par la Banque populaire de Chine, première grande économie à lancer un tel projet. Fin novembre 2025, l'e-CNY avait traité plus de 3,4 milliards de transactions pour environ 2 300 milliards de dollars, ce qui en fait la plus vaste expérience du genre au monde.
Le yuan numérique menace-t-il le dollar ?
Pas frontalement. Pékin le présente comme un pilier d'un « système monétaire multipolaire ». Couplé au projet mBridge et au système CIPS, il offre une voie de règlement contournant le dollar dans certains corridors, mais les analystes estiment qu'il ne remplace pas, pour l'heure, l'infrastructure dollar à grande échelle.
Qu'est-ce que le projet mBridge ?
C'est une plateforme transfrontalière de monnaies numériques de banque centrale impliquant plusieurs pays. En novembre 2025, elle avait traité environ 55,49 milliards de dollars, une multiplication par 2 500 par rapport aux pilotes de 2022, l'e-CNY représentant plus de 95 % des règlements.
Le yuan numérique pose-t-il un problème de vie privée ?
Oui, c'est sa principale critique. Les fonctions de programmabilité et de traçabilité qui permettent de lutter contre la fraude offrent aussi à l'État une capacité inédite de surveillance financière. Des législateurs américains citent l'e-CNY comme un contre-exemple du contrôle étatique sur les comportements individuels.
Sources
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Fintech Hong Kong, « China’s Digital Yuan Crosses US$2 Trillion in Transactions as mBridge Scales Up », Fintech News Hong Kong, 2025. https://fintechnews.hk/37040/fintechchina/china-digital-yuan-mbridge/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Atlantic Council, « What to watch as China prepares its digital yuan for prime time », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/econographics/what-to-watch-as-china-prepares-its-digital-yuan-for-prime-time/ ↩ ↩2
-
Observer Research Foundation, « China’s Evolving CBDC Architecture », ORF, 2025. https://www.orfonline.org/expert-speak/china-s-evolving-cbdc-architecture ↩
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Ledger Insights, « China’s digital yuan CBDC processes $2 trillion. mBridge scale revealed », Ledger Insights, 2025. https://www.ledgerinsights.com/chinas-digital-yuan-cbdc-processes-2-trillion-mbridge-scale-revealed/ ↩ ↩2
-
CSIS, « Sanctions, SWIFT, and China’s Cross-Border Interbank Payments System », Center for Strategic and International Studies, 2024. https://www.csis.org/analysis/sanctions-swift-and-chinas-cross-border-interbank-payments-system ↩ ↩2 ↩3
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Columbia Law School Blue Sky Blog, « Do the Anti-CBDC Surveillance State Act and the GENIUS Act Jeopardize U.S. Digital Finance? », CLS Blue Sky Blog, 11 août 2025. https://clsbluesky.law.columbia.edu/2025/08/11/do-the-anti-cbdc-surveillance-state-act-and-the-genius-act-jeopardize-u-s-digital-finance/ ↩ ↩2
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