Transition post-Castro : un pouvoir sans Castro à l'épreuve du noir
Díaz-Canel, première génération non historique au pouvoir, affronte effondrement énergétique, exode record et fin du pétrole vénézuélien après la chute de Maduro.

À retenir
- Pour la première fois depuis 1959, l'île est dirigée par une génération qui n'a pas fait la révolution : Miguel Díaz-Canel et le Premier ministre Manuel Marrero gouvernent sans la légitimité du maquis.
- L'effondrement énergétique est devenu existentiel : coupures jusqu'à 22 heures par jour, déficit de production de plus de 2 000 mégawatts, ministre de l'Énergie reconnaissant n'avoir « absolument aucun carburant ».
- La capture de Nicolás Maduro par les États-Unis en janvier 2026 a coupé le robinet pétrolier vénézuélien qui maintenait Cuba à flot depuis vingt ans.
- Plus d'un million de départs depuis 2021 : la population est repassée sous les 9,8 millions d'habitants, une saignée d'ampleur de guerre.
- Washington exige un « deal », La Havane invoque le blocus et la résistance ; les services américains jugent le régime fragilisé mais pas au bord de l'effondrement.
Le 3 janvier 2026, des forces américaines s’emparent de Nicolás Maduro et le transfèrent vers un tribunal de New York. À plus de mille kilomètres de là, à La Havane, l’événement n’a pas seulement décapité un allié : il a coupé un robinet. En quelques semaines, le pétrole vénézuélien qui maintenait l’île sous perfusion depuis vingt ans s’est tari, et les coupures de courant qui rythmaient déjà la vie quotidienne se sont muées en nuits entières d’obscurité. Pour la première fois depuis 1959, le pouvoir qui affronte cette tempête n’a plus un seul Castro à sa tête.
Une génération qui n’a pas fait la révolution
Miguel Díaz-Canel, né en 1960, incarne une rupture biographique autant que politique. Président depuis 2018, premier secrétaire du Parti communiste depuis 2021, il appartient à la première génération dirigeante qui n’a connu ni la Sierra Maestra, ni la baie des Cochons, ni la crise des missiles. Ingénieur formé sous la révolution, longtemps cadre provincial discret, il a été choisi par Raúl Castro précisément pour sa loyauté et son absence d’ambition personnelle. La presse d’exil le résume sans ménagement : CiberCuba, site basé à Miami, le décrit comme le « successeur docile de Raúl Castro » gouvernant « une Cuba en ruine »1.
C’est là tout le paradoxe de la transition post-Castro : le régime a survécu à la disparition de ses fondateurs, mais il a hérité d’eux une légitimité qu’il ne peut pas transmettre. Là où Fidel pouvait imputer chaque pénurie à l’« empire » et être cru, Díaz-Canel parle au nom d’une « continuité » qu’il proclame lui-même — « Nous sommes la Continuité », répète-t-il2 — sans posséder le capital révolutionnaire qui la rendait crédible. Le Premier ministre Manuel Marrero, ancien cadre du tourisme militaire propulsé chef du gouvernement en 2019, complète ce tableau d’une équipe gestionnaire, techniciste, dépourvue d’aura.
Le pays au noir
La crise énergétique a cessé d’être un désagrément pour devenir une question de survie collective. Le réseau électrique national, hérité de la guerre froide et largement non entretenu, ne parvient à couvrir, un jour moyen, que 50 à 70 % de la demande, avec des déficits de production qui dépassaient régulièrement 1 300 à 1 700 mégawatts en pointe3. En mai 2026, la situation a basculé dans l’absurde : le ministre de l’Énergie Vicente de la O Levy a publiquement reconnu que l’île n’avait « absolument aucun carburant, aucun fioul, et absolument aucun diesel », tandis que les coupures atteignaient 22 heures par jour à La Havane et dans plusieurs provinces4.
Cette panne n’est pas qu’un accident technique : c’est l’aboutissement d’une dépendance géopolitique. Avant 2026, le Venezuela fournissait à Cuba environ 26 500 barils par jour, soit près d’un quart de sa consommation5. La chute de Maduro a fait s’effondrer cet édifice, prolongeant sur l’île la crise vénézuélienne qui secoue tout le voisinage. Pour colmater la brèche, La Havane s’est tournée vers Moscou — mais en mai 2026, le ministre lui-même avertissait que le pétrole donné par la Russie touchait à sa fin6. Cette béquille russe s’inscrit dans une poussée plus large de l’influence russe en Amérique latine ; l’île change ainsi de protecteur sans jamais sortir de la dépendance, troquant un parrain à bout de souffle contre un autre, distrait par sa propre guerre.
Un million de départs
À la pénurie répond la fuite. Plus d’un million de Cubains ont quitté l’île depuis 2021. Selon l’Office national des statistiques (ONEI), la population effective est tombée à 9,75 millions d’habitants fin 2024, contre plus de 11,1 millions en 2021 — un recul de l’ordre de 12 % en trois ans7. Des démographes indépendants jugent même ces chiffres officiels sous-estimés. L’ampleur de cette saignée, soulignent plusieurs analystes, ne s’observe d’ordinaire que dans des contextes de conflit armé.
Le profil des partants aggrave le diagnostic : il s’agit majoritairement d’adultes en âge de travailler, entre 15 et 64 ans, qui laissent derrière eux une population vieillissante et dépendante. Chaque médecin, chaque ingénieur, chaque jeune qui s’en va emporte une part de la capacité de l’île à se relever. L’exode n’est pas seulement une conséquence de la crise : il en devient un moteur, vidant les quartiers, les hôpitaux et les écoles de ceux qui les faisaient tenir.
Washington serre l’étau
Sur cette île exsangue, les États-Unis ont choisi de pousser leur avantage. La chute de Maduro, point d’orgue de la crise entre Washington et Caracas, a servi de signal. Dès le 11 janvier 2026, Donald Trump a averti La Havane sur les réseaux sociaux : Cuba a longtemps vécu « du pétrole et de l’argent vénézuéliens » en échange de services de sécurité, « MAIS PLUS MAINTENANT », et « il n’y aura plus de pétrole ni d’argent pour Cuba — ZÉRO ! ». Il a sommé le régime de « conclure un accord, AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD », sans préciser lequel8. Le 29 janvier, il a décrété un embargo pétrolier complet, menaçant de droits de douane tout pays exportant du pétrole vers l’île.
Cette campagne de « pression maximale » — pour reprendre l’analyse du Council on Foreign Relations, qui en détaille les ressorts9 — vise à étrangler financièrement le régime jusqu’à la rupture. Ses détracteurs y voient un calcul cynique. Le magazine américain Foreign Policy a qualifié l’embargo pétrolier de Trump de cause directe d’une « crise humanitaire », frappant d’abord les hôpitaux, l’eau et les transports plutôt que la nomenklatura10. La Havane, elle, a répliqué par la voix de Díaz-Canel : « ceux qui transforment tout en affaire, même les vies humaines, n’ont aucune autorité morale pour pointer Cuba du doigt »8.
Deux récits irréconciliables
Sur la cause de la catastrophe, l’île se fracture en deux narrations inconciliables. D’un côté, Granma, organe officiel du Parti communiste, martèle le récit de la patrie assiégée. Pour le 1ᵉʳ mai 2026, le quotidien titrait « La patrie se défend » et présentait les défilés comme l’expression du soutien populaire au « projet socialiste ». Díaz-Canel y proclame que les Cubains sont « prêts à donner leur vie pour la Révolution »2 et impute le désastre au « blocus » américain, intensifié selon lui par plus de 240 mesures depuis 2019. La crise n’y est pas une faillite : c’est une « résistance créative ».
De l’autre, la presse d’exil et indépendante renvoie au régime ses propres aveux. 14ymedio, fondé par la dissidente Yoani Sánchez, résume dans une tribune : « La dictature cubaine admet la catastrophe, mais ne reconnaît pas ses fautes »11. Le journal relève que Díaz-Canel lui-même a concédé « le mécontentement généralisé » face à tout ce qui « fonctionne mal ou ne fonctionne pas », et que le gouvernement reconnaît son « incapacité à arrêter l’exode massif et les coupures sans fin ». Entre les deux récits, les faits eux-mêmes ne sont guère contestés — c’est leur cause qui sépare le pouvoir de la rue.
Un Parti qui repousse son rendez-vous
Le signe le plus parlant de la paralysie est venu du sommet de l’appareil. Le 9ᵉ Congrès du Parti communiste, censé se tenir en avril 2026, a été reporté sine die en décembre 2025. La décision, annoncée par Díaz-Canel lors d’un plénum du Comité central, a pris la forme d’une lettre lue de Raúl Castro lui-même, recommandant de « différer le Congrès » pour concentrer « toutes les ressources et l’énergie » sur la crise12. Officiellement, ce n’est « pas un recul » ; concrètement, le Parti renonce à se réunir au moment où il devrait justement définir un cap.
Car aucun cap clair n’émerge. Manuel Marrero a dévoilé un « Programme économique et social 2026 » axé sur le contrôle budgétaire et la dollarisation partielle, présentée comme une mesure de « guerre économique » destinée à capter les devises — mais sans aucune libéralisation de fond ni remise en cause des « fondements socialistes »13. Les résultats parlent d’eux-mêmes : l’inflation atteignait 13,4 % en mars 2026, le PIB a reculé de 23 % depuis 2019, et 80 % des Cubains jugent désormais la crise pire que la « Période spéciale » des années 199013. Le gouvernement a lui-même admis que ses « méthodes traditionnelles ne donnent pas de résultats ».
Effondrement annoncé ou survie sous tension ?
Faut-il pour autant prédire la chute ? Les analystes invitent à la prudence. Début 2026, une évaluation des services de renseignement américains a décrit une île « au bord de l’effondrement économique » tout en concluant qu’aucun élément ne laissait présager une chute imminente du régime : ni l’armée ni le Parti ne montrent de fracture visible, ce qui nourrit l’image d’une « stabilité répressive » au cœur du chaos14. Le Center for Strategic and International Studies, à Washington, n’en presse pas moins les États voisins de se préparer « aux conséquences d’un effondrement », tant les conditions sur le terrain peuvent évoluer plus vite que les chancelleries ne le souhaiteraient14.
Plusieurs trajectoires restent ouvertes. Un soulèvement populaire, à l’image des manifestations de San Miguel del Padrón où des habitants réclamaient en plein jour « du courant »11, pourrait déborder l’appareil. Une transition de l’intérieur, négociée par des élites qui se préparent déjà à survivre à un changement de pouvoir, est l’autre hypothèse souvent évoquée — un scénario que pourrait amortir le recours à de nouveaux bailleurs, à commencer par une Chine de plus en plus présente en Amérique latine. La question de la succession proprement dite — qui après Díaz-Canel ? — reste sans réponse nette : le nom de Roberto Morales Ojeda, secrétaire à l’organisation du Comité central, circule, mais sans assise dans le complexe militaro-économique qui tient réellement l’île15. Le vrai pouvoir n’est plus dans un patronyme : il est dans l’armée, les services et l’entreprise GAESA. Le test des prochains mois ne sera pas de savoir si le régime garde le nom de Castro — il l’a déjà perdu — mais s’il peut survivre sans le pétrole, sans la légitimité et sans la lumière.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui dirige Cuba après les Castro ?
Miguel Díaz-Canel, né en 1960, est président depuis 2018 et premier secrétaire du Parti communiste depuis 2021, secondé par le Premier ministre Manuel Marrero. C'est la première génération dirigeante à n'avoir pas combattu dans la révolution de 1959, ce qui prive le pouvoir de la légitimité historique des Castro.
Pourquoi Cuba subit-elle des coupures d'électricité géantes en 2026 ?
Le réseau, vétuste, ne couvre qu'une partie de la demande, et l'île a perdu le pétrole vénézuélien après la capture de Nicolás Maduro par les États-Unis en janvier 2026. En mai 2026, le ministre de l'Énergie reconnaissait n'avoir « absolument aucun carburant », avec des coupures atteignant 22 heures par jour.
Que demande Washington à La Havane ?
Après la chute de Maduro, Donald Trump a sommé Cuba de « conclure un accord avant qu'il ne soit trop tard », sans en préciser la teneur, tout en décrétant un embargo pétrolier et en saisissant des tankers. Cette campagne de « pression maximale » vise à étrangler économiquement le régime.
Le régime cubain risque-t-il de s'effondrer ?
Les analystes décrivent un régime sous tension structurelle extrême mais cohésif. Début 2026, une évaluation des services américains a conclu à l'absence de signe d'effondrement imminent : ni l'armée ni le Parti ne montrent de fracture visible. Plusieurs scénarios — soulèvement, transition interne — restent ouverts.
Sources
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CiberCuba, « ¿Quién es Miguel Díaz-Canel, el sucesor dócil de Raúl Castro que gobierna una Cuba en ruinas? », CiberCuba, 15 janvier 2026. https://en.cibercuba.com/noticias/2026-01-15-u1-e199370-s27061-nid318525-quien-miguel-diaz-canel-sucesor-docil-raul-castro ↩
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Granma, « La Patria se defiende (Cobertura especial por el 1ro. de Mayo) », Granma — órgano oficial del PCC, 1ᵉʳ mai 2026. https://www.granma.cu/cuba/2026-05-01/la-patria-se-defiende-cobertura-especial-por-el-1ro-de-mayo ; « Díaz-Canel: Estamos dispuestos a dar la vida por la Revolución », Granma, 26 mars 2026. https://www.granma.cu/mundo/2026-03-26/diaz-canel-estamos-dispuestos-a-dar-la-vida-por-la-revolucion-video ↩ ↩2
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ABC News, « Cuba grid collapse: The situation is growing more dire, experts say », ABC News, 2025. https://abcnews.com/International/cuba-grid-collapse-situation-growing-dire-experts/story?id=133001706 ↩
-
Al Jazeera, « ‘Absolutely no fuel’: Cuba hit by blackouts, protests amid power outages », Al Jazeera, 14 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/14/absolutely-no-fuel-cuba-hit-by-blackouts-protests-amid-power-outages ↩
-
Time, « The Crisis in Cuba, Explained », Time, 17 mars 2026. https://time.com/article/2026/03/17/cuba-economic-energy-crisis-trump-us-explainer/ ↩
-
CNN, « Cuba’s energy crisis to worsen as donated Russian oil runs out, minister warns », CNN, 13 mai 2026. https://www.cnn.com/2026/05/13/americas/cuba-russia-energy-crisis-intl-hnk ↩
-
Universidad de Navarra — Global Affairs, « Cuba se vacía: éxodo de un millón de personas que deja una población envejecida », Global Affairs and Strategic Studies, 2025. https://en.unav.edu/web/global-affairs/cuba-se-vacia-exodo-de-un-millon-de-personas-que-deja-una-poblacion-envejecida ↩
-
PBS News, « After Maduro’s ouster, Trump warns Cuba to ‘make a deal’ before it’s too late », PBS News, 11 janvier 2026. https://www.pbs.org/newshour/world/after-maduros-ouster-trump-warns-cuba-to-make-a-deal-before-its-too-late ↩ ↩2
-
Council on Foreign Relations, « Trump’s ‘Maximum Pressure’ Campaign on Cuba, Explained », CFR, 2026. https://www.cfr.org/articles/trumps-maximum-pressure-campaign-on-cuba-explained ↩
-
Foreign Policy, « Trump’s Oil Embargo on Cuba Has Caused a Humanitarian Crisis », Foreign Policy, 24 mars 2026. https://foreignpolicy.com/2026/03/24/trump-cuba-oil-embargo-venezuela-blackouts-humanitarian/ ↩
-
14ymedio, « La dictadura cubana admite la catástrofe, pero no reconoce sus culpas », 14ymedio, 2026. https://www.14ymedio.com/opinion/dictadura-cubana-admite-catastrofe-no_1_1121848.html ↩ ↩2
-
Hürriyet Daily News, « Cuba’s communist party postpones congress, citing economic crisis », Hürriyet Daily News, décembre 2025. https://www.hurriyetdailynews.com/cubas-communist-party-postpones-congress-citing-economic-crisis-216821 ↩
-
CubaHeadlines, « Prime Minister Marrero Pledges Continued Changes in Cuba, Without Altering Socialist Foundations », CubaHeadlines, 2026. https://www.cubaheadlines.com/articles/329878 ↩ ↩2
-
Center for Strategic and International Studies, « Preparing for the Consequences of Collapse in Cuba », CSIS, 2026. https://www.csis.org/analysis/preparing-consequences-collapse-cuba ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « Cuba crisis explained: Who holds power, and could Diaz-Canel be replaced? », Al Jazeera, 31 mars 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/3/31/cuba-crisis-explained-who-holds-power-and-could-diaz-canel-be-replaced ↩
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