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L'influence russe en Amérique latine à l'épreuve de la chute de Maduro

Pactes militaires avec Cuba et le Nicaragua, mais perte du Venezuela en 2026 : l'influence russe en Amérique latine se révèle plus fragile qu'il n'y paraît.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Carte de l'Amérique latine avec les drapeaux du Venezuela, de Cuba et de la Russie.
Carte de l'Amérique latine avec les drapeaux du Venezuela, de Cuba et de la Russie. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Cuba, le Nicaragua et le Venezuela ont longtemps formé le socle de la présence sécuritaire russe en Amérique latine.
  2. Le Venezuela a concentré 73 % des exportations d'armes russes vers la région, mais Rosneft s'est retiré sous sanctions en 2025.
  3. La capture de Nicolás Maduro par les États-Unis en janvier 2026 a fait chuter l'ancrage russe le plus solide.
  4. Russie et Cuba puis Nicaragua ont ratifié de nouveaux pactes militaires en 2025, mais la Chine récupère une partie de l'espace laissé par Moscou.

Pendant des années, l’Amérique latine a semblé offrir à la Russie une revanche commode : un terrain de jeu dans « l’arrière-cour » des États-Unis. En janvier 2026, ce récit s’est fissuré quand des forces américaines ont capturé Nicolás Maduro, privant Moscou de son allié le plus précieux du continent. L’épisode révèle une influence réelle mais fragile, davantage faite de symboles que de profondeur.

Un trio sécuritaire au cœur du dispositif

L’influence russe en Amérique latine repose sur un noyau dur : Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. Les trois pays ont signé avec Moscou des accords de coopération sécuritaire couvrant la vente d’équipements, la maintenance, la formation, les déploiements navals et aériens et le renseignement1. Le Venezuela en fut longtemps la pièce maîtresse : à lui seul, il a absorbé 73 % des exportations d’armes russes vers la région, dont des chasseurs Su-30MK2, des hélicoptères Mi-35 et des chars T-721.

Cette présence militaire est le vrai levier de Moscou, bien plus que l’économie — un schéma cohérent avec la position stratégique de la Russie sur les marchés mondiaux des armes. Car sur le plan commercial, la Russie reste un acteur mineur : ses échanges avec l’Amérique latine ne pèsent qu’environ 2 % de son commerce mondial1. Même le partenaire vénézuélien ne représentait qu’environ 270 millions de dollars d’échanges en 2024, malgré une hausse de 70 % sur un an1.

Le pari vénézuélien qui tourne court

Le Venezuela illustre à lui seul la fragilité du modèle russe. En mai 2025, Vladimir Poutine et Nicolás Maduro signaient encore à Moscou un partenariat stratégique élargi, censé renforcer les liens dans l’énergie, la défense, les mines et la coordination « anti-sanctions »1. Mais la réalité économique a rattrapé l’affichage. Pendant trois ans, Rosneft avait écoulé 70 à 80 % du pétrole vénézuélien, aidant Caracas à contourner l’embargo2. Face aux sanctions américaines visant Rosneft et ses filiales, le Kremlin a choisi de protéger les affaires mondiales du groupe plutôt que son rôle géopolitique : fin mars 2025, des pétroliers affrétés par Rosneft ont quitté les eaux caribéennes2.

Le coup de grâce est venu de Washington. La capture de Maduro en janvier 2026, lors de l’opération « Absolute Resolve », a fait s’effondrer l’ancrage russe le plus solide du continent3. En février 2026, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a admis que les entreprises russes étaient « assez ouvertement chassées » du pays4. La dépendance de Moscou aux revenus pétroliers, au cœur de l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques, s’est ici retournée contre sa stratégie régionale.

Cuba et le Nicaragua : consolider ce qui reste

Privée du Venezuela, la Russie resserre les rangs avec ses deux autres alliés. En 2025, Moscou a ratifié coup sur coup des pactes de coopération militaire : avec le Nicaragua, dont l’accord signé en septembre est désormais pleinement en vigueur, et avec Cuba, ratifié par le Parlement puis entériné par Poutine en octobre5. Ces textes prévoient entraînements conjoints, échange de renseignement et coopération militaro-scientifique. Moscou a aussi proposé de relancer les consultations à cinq dans le format Russie-Nicaragua-Bolivie-Venezuela-Cuba5.

La dimension humaine est plus trouble. Selon des estimations, la Russie aurait recruté au moins 20 000 Cubains pour combattre comme mercenaires en Ukraine5 — signe que la relation sert d’abord l’effort de guerre russe. Sur le plan idéologique, Moscou cultive un discours anti-occidental : lors de sa tournée de février 2024 au Venezuela, à Cuba et au Brésil, Lavrov a multiplié les références au « néocolonialisme » occidental et présenté Cuba en victime d’un « étranglement économique »1. Cette rhétorique, déployée jusque dans les forums BRICS et le G20, vise à fédérer un Sud global méfiant, une méthode comparable à celle observée dans l’expansion de l’influence russe au Moyen-Orient.

La bataille de l’information

Faute de poids économique, Moscou investit le terrain des récits. Dès les premiers mois de l’invasion de l’Ukraine en 2022, Nicolás Maduro avait appelé Vladimir Poutine pour évoquer la lutte contre « la campagne occidentale de mensonges et de désinformation », reprenant à son compte les éléments de langage du Kremlin et qualifiant le gouvernement ukrainien d’« élite néofasciste »4. Cette caisse de résonance illustre la valeur des régimes amis pour la propagande russe : ils relaient son discours dans une région où la méfiance envers Washington est ancienne.

Le procédé se conjugue de plus en plus avec celui de Pékin. Les analystes décrivent un « manuel médiatique sino-russe » commun, où les deux capitales amplifient mutuellement leurs narratifs sur le Venezuela et au-delà6. Mais cette arme informationnelle a ses limites : elle peut entretenir un climat favorable, non compenser l’absence d’investissements et de débouchés réels. Quand le régime ami s’effondre, comme à Caracas, le récit perd son relais principal.

La Chine, grande gagnante du recul russe

Le retrait russe ne crée pas un vide : il profite à Pékin. À mesure que Moscou s’affaiblit, la Chine se positionne pour récupérer le marché des équipements militaires, son matériel bon marché et « sans conditions » séduisant les pays cherchant à remplacer leur armement russe7. La coopération sino-cubaine se renforce également, avec des signaux d’une possible collaboration dans le renseignement électronique visant les États-Unis7. Les analystes de l’Atlantic Council soulignent que Chine et Russie n’engagent pas la région de la même manière : l’une avec la puissance économique, l’autre avec les armes et la propagande7. Cette concurrence larvée recoupe celle décrite dans l’expansion de l’influence chinoise en Amérique latine.

Une influence en trompe-l’œil

L’Amérique latine aura été pour la Russie un théâtre à fort rendement symbolique mais à faible coût et à faible profondeur. Tant que ses alliés tenaient, Moscou pouvait afficher une présence à la porte des États-Unis. La chute de Maduro montre la limite de l’exercice : sans poids économique réel, l’influence russe dépend de la survie de quelques régimes amis. Le signal à surveiller en 2026 : la capacité de Cuba et du Nicaragua à résister à la pression de Washington dira s’il reste à Moscou un point d’appui durable sur le continent, ou seulement des partenaires assiégés.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quels sont les principaux alliés de la Russie en Amérique latine ?

Cuba, le Nicaragua et le Venezuela constituent le cœur de la présence sécuritaire russe. Les trois pays ont signé des accords de coopération militaire avec Moscou portant sur la vente d'équipements, la maintenance, la formation et le renseignement. La Bolivie complète ce noyau de partenaires.

Quel poids économique pèse la Russie dans la région ?

Faible. Le commerce avec l'Amérique latine ne représente qu'environ 2 % des échanges mondiaux de la Russie. Le commerce avec le Venezuela atteignait quelque 270 millions de dollars en 2024. L'influence russe est davantage politique et militaire qu'économique, loin derrière celle de la Chine.

Qu'est-il arrivé à l'influence russe au Venezuela ?

Elle s'est effondrée. Sous sanctions américaines, Rosneft s'est retiré du pays en 2025, puis la capture de Nicolás Maduro par les États-Unis en janvier 2026 a privé Moscou de son allié le plus précieux. Le ministre Lavrov a reconnu que les entreprises russes étaient « ouvertement chassées » du pays.

La Chine profite-t-elle du recul russe ?

Oui. À mesure que Moscou s'affaiblit, Pékin récupère du terrain : son matériel militaire bon marché et sans conditions politiques séduit les pays cherchant à remplacer leurs équipements russes, et la coopération sino-cubaine se renforce, y compris dans le renseignement visant les États-Unis.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Parlement européen (EPRS), « Russia’s strategy for Latin America: Strengthening ties in the light of the 16th BRICS Summit in Kazan », European Parliament, 2024. https://www.europarl.europa.eu/thinktank/en/document/EPRS_BRI(2024)762473 2 3 4 5 6

  2. CSIS, « Rosneft’s Withdrawal amid U.S. Sanctions Contributes to Venezuela’s Isolation », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/rosnefts-withdrawal-amid-us-sanctions-contributes-venezuelas-isolation 2

  3. CSIS, « The Geopolitics of Maduro’s Capture: What Does Operation Absolute Resolve Mean for Russia? », CSIS, 2026. https://www.csis.org/analysis/geopolitics-maduros-capture-what-does-operation-absolute-resolve-mean-russia

  4. The Moscow Times, « Russian Companies Forced Out of Venezuela After U.S. Capture of Maduro, Lavrov Says », The Moscow Times, 5 février 2026. https://www.themoscowtimes.com/2026/02/05/russian-companies-forced-out-of-venezuela-after-us-capture-of-maduro-lavrov-says-a91872 2

  5. Havana Times, « Russia Approves Military Cooperation Pact with Nicaragua », Havana Times, 2025. https://havanatimes.org/news/russia-approves-military-cooperation-pact-with-nicaragua/ 2 3

  6. German Marshall Fund, « Venezuela Through the Sino-Russian Media Playbook », GMF, 2025. https://www.gmfus.org/news/venezuela-through-sino-russian-media-playbook

  7. Atlantic Council, « China and Russia engage Latin America and the Caribbean differently. Both threaten US interests », Atlantic Council, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/in-depth-research-reports/issue-brief/china-and-russia-engage-latin-america-and-the-caribbean-differently-both-threaten-us-interests/ 2 3

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