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L'Inde à l'assaut de l'Arctique : science, routes et Russie

De la station Himadri au pacte militaire RELOS signé fin 2025 avec Moscou, comment l'Inde s'invite désormais dans le Grand Nord pour y peser face à la Chine.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Brise-glace naviguant dans les eaux glacées de l'Arctique sous un ciel bas
Brise-glace naviguant dans les eaux glacées de l'Arctique sous un ciel bas (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En décembre 2025, la Russie a formalisé via l'accord RELOS l'accès militaire indien à ses ports arctiques, avec entraînement polaire et soutien logistique sur cinq ans.
  2. L'Inde a publié sa première politique arctique officielle en mars 2022, articulée autour de six piliers, de la science à la connectivité.
  3. Sa station de recherche Himadri, ouverte en 2008 à Ny-Ålesund (Svalbard), est occupée environ 180 jours par an et a accueilli plus de 300 chercheurs.
  4. La route maritime du Nord (environ 13 000 km) peut réduire le trajet Europe-Asie d'un mois à moins de deux semaines.
  5. L'engagement indien vise aussi à éviter qu'une Russie isolée ne devienne trop dépendante de la Chine, préservant l'autonomie stratégique de New Delhi.

En décembre 2025, sous les ors de New Delhi, Vladimir Poutine et Narendra Modi ont scellé un pacte qui a fait sursauter les chancelleries : l’accord RELOS ouvre aux militaires indiens les ports arctiques russes, avec entraînement polaire et soutien logistique à la clé.1 Pour un pays tropical sans la moindre côte glacée, l’Inde vient de franchir un cap. Le Grand Nord, longtemps lointain et abstrait, est devenu un théâtre de sa stratégie mondiale.

Une nation tropicale tournée vers la glace

L’aventure arctique indienne n’est pas née d’hier. Dès 2007, New Delhi lance son programme polaire ; l’année suivante, en 2008, elle inaugure sa station de recherche Himadri à Ny-Ålesund, dans l’archipel norvégien du Svalbard.2 Occupée environ 180 jours par an, la base a vu défiler plus de 300 chercheurs indiens venus scruter le climat, l’atmosphère et l’écologie de ces latitudes extrêmes.2

Le tournant politique survient en mars 2022. Le ministère des Sciences de la Terre publie alors la première politique arctique officielle du pays, intitulée « L’Inde et l’Arctique : bâtir un partenariat pour le développement durable ».3 Le document acte une mutation : l’Inde n’est plus seulement une nation scientifique observatrice, elle se pose en acteur stratégique. Six piliers structurent l’ambition — science, climat, développement économique, connectivité, gouvernance et renforcement des capacités nationales.3

Cette présence repose d’abord sur la légitimité scientifique. Membre observateur du Conseil de l’Arctique depuis 2013, l’Inde participe aux discussions sur la gouvernance régionale tout en nouant des collaborations avec les pays riverains.4 Elle a multiplié les expéditions pour étudier les écosystèmes marins et les effets du réchauffement, et signé des accords de coopération scientifique avec plusieurs États arctiques. La fonte des glaces y est un enjeu planétaire autant que local, qui rejoint directement les préoccupations de l’Inde face au changement climatique : ce qui se joue au pôle Nord influe sur la mousson et le niveau des mers le long des côtes indiennes.

Le raccourci qui fait rêver les stratèges

Derrière la recherche, il y a la carte. Le réchauffement ouvre des voies maritimes naguère prisonnières des glaces, et la route maritime du Nord aiguise les appétits. Longue d’environ 13 000 kilomètres, elle est nettement plus courte que les 21 000 kilomètres du passage par Suez, et peut ramener le trajet Europe-Asie d’un mois à moins de deux semaines.5

Pour une économie aussi dépendante des importations d’énergie que l’Inde, le calcul est limpide. New Delhi a donc multiplié les leviers. Le corridor maritime oriental Chennai-Vladivostok, opérationnel depuis 2024, relie déjà l’Inde à l’Extrême-Orient russe et ramène la traversée de plus de 40 jours via Suez à environ 24 jours.6 À cela s’ajoute le corridor de transport international Nord-Sud, qui passe par l’Iran, et la route maritime du Nord elle-même : trois axes pensés comme autant d’alternatives à la dépendance au canal de Suez.6

Ces routes ne sont pas de simples couloirs commerciaux. Elles ancrent l’Inde dans un réseau eurasien où elle dispute déjà du terrain, comme en témoigne son expansion d’influence en Asie centrale. L’Arctique devient le prolongement septentrional de cette quête de connectivité. Pour une économie dont la croissance dépend d’importations massives d’énergie et de matières premières, raccourcir et diversifier les voies d’approvisionnement n’est pas un luxe, mais une nécessité stratégique : chaque jour de transit gagné, chaque route soustraite aux goulots d’étranglement comme le détroit de Malacca, renforce la résilience indienne.

Moscou, partenaire incontournable et calcul d’équilibre

Toute la stratégie indienne passe par la Russie, maîtresse de la route maritime du Nord. L’accord RELOS de décembre 2025 en est l’aboutissement : un cadre de cinq ans qui formalise l’accès indien aux ports navals arctiques, à la formation aux opérations polaires et au soutien logistique.1 Les deux pays ont aussi convenu d’étoffer leurs liens logistiques pour soutenir l’ensemble de ces corridors.7

Mais l’enjeu dépasse le commerce. Pour le centre de réflexion américain Jamestown, cette coopération permet à l’Inde d’accéder aux routes arctiques tout en empêchant une Russie isolée par les sanctions de basculer entièrement dans le giron chinois.1 En diversifiant le portefeuille d’investisseurs de Moscou, New Delhi préserve sa propre autonomie stratégique et évite la dépendance à une puissance unique.1

Le motif est récurrent dans la diplomatie indienne, passée maître dans l’art de l’équilibre entre la Russie et l’Occident. L’Arctique en offre une illustration spectaculaire : coopérer avec Moscou sans renoncer à ses partenaires occidentaux ni à ses ambitions face à Pékin.

L’ombre chinoise et les contrepoids

Car la Chine est dans toutes les têtes. Pékin, qui se présente comme un « État proche de l’Arctique », y déploie investissements et brise-glaces. L’Inde voit dans son propre engagement un moyen de contrebalancer cette influence croissante et d’éviter d’être tenue à l’écart d’une région en pleine recomposition.1

Pour ne pas dépendre du seul axe russe, New Delhi tisse d’autres fils. Des analystes évoquent une coopération arctique naissante avec la Corée du Sud, et l’Inde cultive par ailleurs des partenariats technologiques étroits, à l’image de l’approfondissement de ses relations avec le Japon. Cette diversification est la marque de fabrique d’une puissance qui refuse de choisir un camp unique.

Les promesses et les périls

L’Arctique attire par ses ressources — hydrocarbures, minéraux, pêcheries — précieuses pour un pays énergivore. Mais l’exploitation de ce milieu fragile soulève de lourdes questions environnementales. La fonte accélère le dérèglement climatique global et menace les écosystèmes comme les communautés autochtones qui en dépendent.

L’exploitation de ces ressources soulève aussi la question des peuples autochtones, dont la subsistance dépend de ces milieux et qui détiennent une connaissance précieuse des écosystèmes. Toute initiative économique menée sans les associer risquerait de heurter leurs droits et de fragiliser la préservation de l’environnement local. L’Inde dit vouloir un engagement inclusif, fondé sur le dialogue et le respect des cultures du Nord.

L’Inde affiche ainsi une approche fondée sur le développement durable et la coopération multilatérale. La crédibilité de ce discours se jouera sur les actes : saura-t-elle conjuguer appétit de ressources et responsabilité écologique ? La tentation extractive et l’impératif de durabilité tirent en sens contraire, et l’équilibre reste à trouver. C’est peut-être là que le modèle indien, s’il tient ses promesses, pourrait inspirer d’autres nations confrontées au même dilemme entre croissance et préservation.

Ce qu’il faut surveiller

En une décennie, l’Inde est passée du laboratoire au port militaire arctique. Sa démarche mêle science, commerce et géopolitique avec une cohérence remarquable, structurée par la volonté de préserver son autonomie face à la Chine. Le signal à guetter n’est pas la prochaine expédition scientifique, mais la première traversée commerciale régulière d’un navire indien par la route maritime du Nord, ou la première escale militaire concrète prévue par RELOS. Ce jour-là, l’Inde ne sera plus une nation tropicale rêvant de glace, mais une puissance arctique à part entière.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Depuis quand l'Inde a-t-elle une politique arctique ?

L'Inde a publié sa première politique arctique officielle le 17 mars 2022, intitulée « L'Inde et l'Arctique : bâtir un partenariat pour le développement durable ». Élaborée par le ministère des Sciences de la Terre, elle marque le passage d'une nation simplement scientifique à un acteur stratégique assumé, autour de six piliers.

Qu'est-ce que la station Himadri ?

Himadri est la station de recherche indienne ouverte en 2008 à Ny-Ålesund, dans l'archipel norvégien du Svalbard. Occupée environ 180 jours par an, elle a accueilli plus de 300 chercheurs et se consacre au climat, à l'atmosphère et à l'écologie arctiques, dans le cadre du programme polaire indien lancé en 2007.

Pourquoi la route maritime du Nord intéresse-t-elle l'Inde ?

Longue d'environ 13 000 km contre 21 000 km par le canal de Suez, la route maritime du Nord peut réduire le trajet entre l'Europe et l'Asie d'un mois à moins de deux semaines. Pour l'Inde, importatrice d'énergie, elle représente un raccourci stratégique et un accès aux ressources du Grand Nord.

Quel rôle joue la rivalité avec la Chine ?

L'Inde voit dans l'Arctique un terrain où contrebalancer l'influence chinoise. En coopérant avec Moscou, elle cherche aussi à éviter qu'une Russie isolée par les sanctions ne devienne trop dépendante de Pékin. Cet engagement préserve l'autonomie stratégique indienne et diversifie le jeu d'alliances dans la région.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Jamestown Foundation, « Russia and India Formalize Arctic Partnership », Jamestown Foundation, 2025. https://jamestown.org/russia-and-india-formalize-arctic-partnership/ 2 3 4 5

  2. The Arctic Institute, « India in the Arctic: Legal Framework and Sustainable Approach », The Arctic Institute – Center for Circumpolar Security Studies, 2024. https://www.thearcticinstitute.org/india-arctic-legal-framework-sustainable-approach/ 2

  3. Manorama Yearbook, « India unveils Arctic policy », manoramayearbook.in, mars 2022. https://www.manoramayearbook.in/india/special-articles/2022/03/18/india-arctic-policy.html 2

  4. IMPRI Impact and Policy Research Institute, « India’s Arctic Policy And Its Geopolitical Stakes », IMPRI, 2024. https://www.impriindia.com/insights/policy-update/indias-arctic-policy-geopolitical/

  5. The Week, « INSTC and Northern Sea Route: How India-Russia’s new routes will reshape global trade », The Week, 13 décembre 2025. https://www.theweek.in/theweek/more/2025/12/13/instc-and-northern-sea-route-how-india-russias-new-routes-will-reshape-global-trade.html

  6. Business Standard, « Chennai to Arctic: India-Russia multiple pacts widen maritime corridors », Business Standard, décembre 2025. https://www.business-standard.com/economy/news/india-russia-sign-pacts-on-arctic-maritime-push-eurasian-corridors-125120501149_1.html 2

  7. Observer Research Foundation, « Theorising the Drivers of India’s Engagement in the Northern Sea Route », ORF, 2024. https://www.orfonline.org/research/theorising-the-drivers-of-india-s-engagement-in-the-northern-sea-route

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