Villes intelligentes : le grand chantier urbain de l'Inde
Dix ans après son lancement, la mission « Smart Cities » indienne affiche 96 % de projets achevés. Bilan d'un pari urbain entre métros, capteurs et inégalités.

À retenir
- En décembre 2025, la mission « Smart Cities » indienne affichait 7 741 projets achevés sur 8 064, soit 96 %, pour environ 1 550 milliards de roupies.
- Le réseau de métro est passé d'environ 248 km en 2014 à près de 1 095 km en 2025, hissant l'Inde au troisième rang mondial.
- La Banque mondiale chiffre à 840 milliards de dollars les besoins d'investissement urbain de l'Inde sur quinze ans, soit 55 milliards par an.
- D'ici 2036, environ 600 millions d'Indiens vivront en ville, contre 30 % de la population aujourd'hui.
- Le bilan reste contrasté : selon une analyse parue dans Nature, les gains ont été inégaux et ont parfois déplacé les plus pauvres.
En 2015, le gouvernement indien promettait de réinventer cent de ses villes à coups de capteurs, de tableaux de bord et de béton. Dix ans plus tard, le bilan tombe : 96 % des projets de la mission « Smart Cities » sont achevés.1 Derrière le chiffre flatteur se cache un pays qui se bat contre sa propre démesure démographique — et une question lancinante : ces villes nouvelles profitent-elles à ceux qui en ont le plus besoin ?
Une décennie de béton et de capteurs
Le programme phare de New Delhi vient de boucler son cycle. En décembre 2025, 7 741 des 8 064 projets étaient achevés, pour quelque 1 550 milliards de roupies, selon les autorités indiennes.1 Les 323 chantiers restants devaient se conclure d’ici la fin de l’année.2
Le cœur du dispositif est numérique. Les cent villes disposent désormais d’un centre intégré de commandement et de contrôle, qui agrège les données pour piloter la cité en temps réel.1 Plus de 84 000 caméras de surveillance ont été déployées, et le programme revendique la création de 1,7 million d’emplois dans le bâtiment et l’informatique, ainsi que 1 740 kilomètres de nouvelles pistes cyclables.1 La ville de Pune, souvent citée en modèle, a ainsi fluidifié son trafic grâce à une supervision en temps réel.
Cette greffe technologique s’appuie sur l’écosystème numérique indien, l’un des plus dynamiques au monde. Elle prolonge sur le terrain urbain l’élan du secteur technologique indien et la montée en puissance de l’intelligence artificielle, désormais mobilisées pour gérer trafic, déchets et qualité de l’air.
Le métro, colonne vertébrale de la ville indienne
S’il fallait un symbole de cette transformation, ce serait le métro. En une décennie, le réseau indien a explosé : d’environ 248 kilomètres en 2014, il atteint près de 1 095 kilomètres en 2025, et le nombre de villes desservies est passé de cinq à vingt-six.3 L’Inde se hisse ainsi au troisième rang mondial, derrière la Chine et ses plus de 8 000 kilomètres et les États-Unis.3
La fréquentation suit la même courbe vertigineuse. Le nombre de voyageurs quotidiens est passé de 2,8 millions en 2013-2014 à plus de 11,2 millions en 2025.3 En août 2025, le gouvernement a approuvé trois nouveaux projets — à Bangalore, Pune et Thane — pour 307 milliards de roupies, une étape vers le dépassement du réseau américain.3
Ces chantiers ne se financent pas seuls. Prêts japonais, Banque asiatique de développement et partenariats public-privé en assurent la viabilité.3 Le métro illustre une bascule profonde : l’Inde mise sur le transport collectif pour désengorger des mégapoles asphyxiées, à l’image de Delhi, où la pollution atmosphérique atteint des sommets et où les routes existantes ne peuvent plus absorber le flot de véhicules. En offrant une alternative propre et rapide, le métro réduit à la fois la congestion et les émissions, devenant le symbole d’une mobilité urbaine repensée.
Un mur de financement à 840 milliards
Mais l’addition donne le vertige. Selon la Banque mondiale, l’Inde devra investir 840 milliards de dollars dans ses infrastructures urbaines au cours des quinze prochaines années — soit environ 55 milliards par an.4 Or l’investissement public annuel plafonne autour de 16 milliards de dollars, et seuls 5 % des besoins des villes indiennes sont aujourd’hui financés par des sources privées.4
Le fossé est béant, et il a un moteur : la démographie. D’ici 2036, environ 600 millions d’Indiens vivront en ville — 40 % de la population —, contre 30 % aujourd’hui.4 Chaque année, l’équivalent d’une métropole entière s’ajoute à la pression sur les réseaux d’eau, d’assainissement et de transport.
Pour combler ce trou, New Delhi compte sur les capitaux étrangers et les partenariats public-privé. Le projet de corridor industriel Delhi-Mumbai, vaste zone économique intégrée, en est l’exemple le plus ambitieux. Cette quête d’investissements rejoint d’autres chantiers stratégiques, du développement de l’industrie des semi-conducteurs à la modernisation des grandes filières manufacturières.
L’angle mort : les laissés-pour-compte
Reste la part d’ombre, et elle est sérieuse. Une analyse de plusieurs projets urbains, publiée dans la revue Nature en 2025, conclut que les financements de la mission « Smart Cities » ont été distribués de façon inégale, ne touchant qu’une faible part des habitants.5 La supervision démocratique aurait été limitée, et certaines rénovations ont infligé des conséquences douloureuses aux communautés déplacées.5
Le reproche est précis. Malgré les promesses de planification participative, les consultations auraient été biaisées en faveur des quartiers aisés dans des villes comme Surat, tandis que des groupes entiers — éboueurs, vendeurs de rue — disent n’avoir jamais été consultés.5 Les besoins immédiats des habitants des bidonvilles, eau potable, assainissement, logement abordable, restent souvent sans réponse.5 À l’échelle nationale, environ 40 % des ménages urbains n’ont toujours pas de raccordement correct aux égouts.5
Cette tension entre vitrine numérique et services de base interroge le modèle lui-même. Multiplier les caméras et les tableaux de bord ne règle pas la question de la souveraineté des données ni celle de l’équité, deux débats que l’Inde devra trancher, comme le montre son approche de la souveraineté des données.
D’autres défis structurels
Au-delà de l’équité, le chantier bute sur des obstacles classiques. Le financement insuffisant retarde ou annule des projets ; la bureaucratie ralentit les approbations ; le manque d’ingénieurs et de techniciens qualifiés pèse sur l’exécution. La corruption au sein de certaines administrations locales compromet parfois la qualité des ouvrages livrés.
Les régions frontalières ajoutent une difficulté propre. Dans des États comme le Jammu-et-Cachemire ou le Manipur, l’instabilité sécuritaire entrave la mise en œuvre d’infrastructures fiables, qui doivent en outre être conçues pour résister à des menaces tant naturelles qu’humaines. Bâtir une ville y relève autant de la stratégie que de l’urbanisme.
À l’inverse, la technologie ouvre de réelles perspectives. Capteurs connectés pour surveiller la qualité de l’air, systèmes intelligents de gestion du trafic, applications mobiles reliant l’usager aux services municipaux : ces outils, déjà testés dans plusieurs villes, permettent d’agir plus vite et de mieux cibler les dépenses. L’enjeu sera de les déployer à grande échelle sans creuser de nouvelles fractures entre quartiers connectés et zones délaissées, ni sacrifier la protection des données personnelles des citoyens.
Ce qu’il faut surveiller
L’Inde a prouvé qu’elle savait construire vite et à grande échelle : le métro et les centres de commandement en témoignent. Le vrai test n’est plus la quantité de béton coulé, mais la capacité du pays à faire profiter ses 600 millions de futurs citadins — y compris les plus pauvres — de ces infrastructures. Le signal à guetter sera la prochaine phase du programme : misera-t-elle encore sur les vitrines technologiques, ou enfin sur l’eau, les égouts et le logement des quartiers oubliés ? De cette réponse dépendra la nature même de la ville indienne de demain.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Où en est la mission « Smart Cities » indienne ?
En décembre 2025, 7 741 projets sur 8 064 étaient achevés, soit 96 %, pour environ 1 550 milliards de roupies. Lancée en 2015 pour transformer 100 villes, la mission a notamment doté chacune d'un centre intégré de commandement et installé plus de 84 000 caméras de surveillance.
Quelle est la taille du réseau de métro indien ?
Le métro indien est passé d'environ 248 km en 2014 à près de 1 095 km en 2025, répartis dans 26 villes. L'Inde se classe troisième au monde derrière la Chine et les États-Unis, et de nouveaux chantiers devraient bientôt lui faire dépasser le réseau américain.
Combien l'Inde doit-elle investir dans ses villes ?
Selon la Banque mondiale, l'Inde doit investir 840 milliards de dollars dans ses infrastructures urbaines sur quinze ans, soit environ 55 milliards par an. Or l'investissement public annuel plafonne autour de 16 milliards, et seuls 5 % des besoins sont financés par le privé.
La mission « Smart Cities » a-t-elle profité à tous ?
Pas également. Une analyse parue dans Nature en 2025 conclut que les fonds ont été distribués de façon inégale, touchant une part réduite des habitants. Certains projets de rénovation ont fait grimper les prix et déplacé des communautés pauvres, dont les besoins de base restent souvent insatisfaits.
Sources
-
Press Information Bureau, Government of India, « 10 Years of Smart Cities Mission », pib.gov.in, 2025. https://www.pib.gov.in/PressNoteDetails.aspx?NoteId=154736&ModuleId=3®=3&lang=2 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Indian Masterminds, « Smart Cities Mission 96% Complete: 7,741 Projects Delivered, 323 Set for Completion by December 2025 », indianmasterminds.com, décembre 2025. https://indianmasterminds.com/news/smart-cities-mission-96-percent-complete-projects-december-2025-166988/ ↩
-
DD News, « India’s metro expansion: How rapid network growth is boosting urban mobility and household financial stability », DD News, 2025. https://ddnews.gov.in/en/indias-metro-expansion-how-rapid-network-growth-is-boosting-urban-mobility-and-household-financial-stability/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
World Bank, « India’s Urban Infrastructure Needs to Cross $840 Billion Over Next 15 Years: New World Bank Report », worldbank.org, 14 novembre 2022. https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2022/11/14/india-s-urban-infrastructure-needs-to-cross-840-billion-over-next-15-years-new-world-bank-report ↩ ↩2 ↩3
-
Nature, « After a decade of India’s Smart Cities Mission, gains have been unbalanced and inconsistent », Nature, 2025. https://www.nature.com/articles/d44151-025-00229-5 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


