Coopération technologique Iran-Corée du Nord : l'axe des missiles
Scuds, Nodong, boosters d'ICBM : quarante ans d'échanges balistiques entre Téhéran et Pyongyang. Pourquoi la guerre de 2025 pourrait relancer ce partenariat.

À retenir
- Pyongyang et Téhéran échangent des technologies de missiles depuis plus de quarante ans, des Scud soviétiques aux composants d'ICBM.
- Le missile iranien Shahab-3 dérive directement du Nodong nord-coréen, dont l'Iran a acquis le moteur et les plans dans les années 1990.
- Depuis 2013, la Corée du Nord aurait livré des composants d'un booster de 80 tonnes lié à la technologie du Hwasong-15.
- La guerre de juin 2025 avec Israël et les États-Unis a endommagé l'infrastructure iranienne, ravivant l'intérêt pour un soutien nord-coréen.
- Les deux pays s'inscrivent dans l'axe « CRINK » (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord), uni par l'hostilité à Washington.
Deux régimes isolés, un même adversaire, et une relation discrète qui dure depuis plus de quarante ans. Loin des projecteurs, l’Iran et la Corée du Nord ont tissé l’un des partenariats de prolifération les plus durables de l’après-guerre froide. Aujourd’hui, alors que la guerre de 2025 a meurtri l’arsenal iranien, ce vieux canal nord-coréen redevient un enjeu central pour comprendre comment Téhéran compte se reconstruire.
Une histoire née dans la guerre Iran-Irak
Tout commence dans les tranchées du conflit Iran-Irak (1980-1988). Privée de fournisseurs occidentaux après la révolution de 1979, la jeune République islamique cherche désespérément des armes. Pyongyang répond présent : entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, la Corée du Nord livre à l’Iran entre 200 et 300 missiles Scud de conception soviétique1. Ces premiers transferts posent les bases d’un échange qui ne cessera plus.
Dans les années 1990, la coopération franchit un cap. L’Iran assiste à un essai nord-coréen du missile Nodong en 1993, aux côtés d’une délégation pakistanaise, puis signe un contrat pour en acquérir environ 150 exemplaires2. Des ingénieurs nord-coréens aident à construire des installations de production près d’Ispahan, où Téhéran fabriquera le missile sous le nom de Shahab-3. Selon le renseignement américain, ce missile d’une portée d’environ 1 300 kilomètres dérive directement du Nodong3. La Corée du Nord aurait fourni les moteurs et résolu les problèmes de fabrication, en échange notamment d’une assistance iranienne à l’enrichissement d’uranium1.
L’intérêt est mutuel et clairement asymétrique selon les domaines. La Corée du Nord apporte l’expertise balistique, fruit d’un programme plus ancien et de centaines d’essais ; l’Iran offre des ressources financières, un accès au pétrole et, selon certains rapports, un savoir-faire dans l’enrichissement. Cette division du travail a permis aux deux pays de progresser plus vite qu’ils ne l’auraient fait isolément, tout en brouillant les pistes pour les agences de surveillance occidentales.
Des Scud aux missiles intercontinentaux
Au fil des décennies, l’ambition monte d’un cran. À partir de 2013, Pyongyang aurait commencé à livrer à l’Iran des composants d’un booster de 80 tonnes fondé sur le moteur RD-250 — la même technologie qui propulse le Hwasong-15, le missile intercontinental nord-coréen4. Plusieurs cargaisons auraient transité jusqu’en 2020, selon des informations rendues publiques par la suite. En avril 2024, une délégation économique de haut niveau nord-coréenne s’est rendue à Téhéran, première rencontre connue depuis la pandémie, sur fond de spéculations selon lesquelles l’Iran chercherait à acquérir la technologie du Hwasong-155.
Cette montée en gamme balistique nourrit directement le programme de missiles iranien et ses effets sur l’équilibre militaire régional. Un rapport publié en 2026 résume quatre décennies d’échanges : de premiers Scud aux composants d’engins intercontinentaux, Pyongyang a constitué une source d’expertise que l’Iran n’a jamais cessé d’exploiter4. Le pilotage de ces dossiers sensibles relève largement des Gardiens de la Révolution, qui supervisent l’industrie balistique iranienne.
L’axe CRINK : un alignement plus large
Cette coopération bilatérale s’inscrit désormais dans un cadre plus vaste. Les analystes parlent de l’axe « CRINK » — Chine, Russie, Iran, Corée du Nord —, quatre États révisionnistes qu’unit l’hostilité à l’ordre occidental6. Les liens se sont resserrés depuis l’invasion russe de l’Ukraine : Téhéran a fourni des drones à Moscou, Pyongyang des munitions et des soldats. Mais la coopération reste inégale, largement ancrée par Pékin et Moscou plutôt que par les deux partenaires les plus faibles6.
L’aspect financier compte aussi. L’Iran aurait, jusqu’à une période récente, versé à la Corée du Nord jusqu’à trois milliards de dollars par an, une part significative des revenus de Pyongyang7. Cet argent a continué d’affluer malgré les sanctions américaines et la réactivation, en septembre 2025, du mécanisme « snapback » par l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, qui a rétabli l’ensemble des sanctions onusiennes contre l’Iran7. Pour les deux régimes, contourner l’isolement reste un savoir-faire partagé, au même titre que les liens que Téhéran cultive avec la Chine et avec la Russie.
Il faut toutefois se garder d’exagérer la solidité de cet axe. Chine et Russie, qui en sont les véritables piliers, n’ont aucun intérêt à voir un Iran ou une Corée du Nord pleinement nucléarisés déstabiliser leur voisinage. Pékin reste le premier client du pétrole iranien mais se montre prudent sur les transferts les plus sensibles, par crainte des sanctions secondaires américaines. La coopération Téhéran-Pyongyang fonctionne donc largement en marge de ces grandes puissances, dans les interstices laissés par un système de contrôle imparfait, plutôt que comme une alliance formelle et coordonnée.
La guerre de 2025, un accélérateur potentiel
Le facteur le plus récent est aussi le plus lourd de conséquences. La guerre de douze jours de juin 2025, marquée par des frappes israéliennes puis américaines sur les installations nucléaires et balistiques iraniennes, a porté un coup sévère à l’arsenal de Téhéran. Or, selon plusieurs experts, c’est précisément ce qui devrait raviver la coopération avec Pyongyang. Un analyste de l’Institut coréen pour la sécurité nationale juge ainsi « hautement probable » une reprise des échanges sur les missiles et la reconstruction des installations d’enrichissement, l’Iran ressentant « le besoin aigu de se doter de capacités de représailles massives »8.
La Corée du Nord, de son côté, observe attentivement. Pour Pyongyang, la guerre d’Iran est un cas d’école : elle conforte sa conviction qu’un arsenal nucléaire opérationnel est la seule garantie contre une attaque occidentale, là où l’Iran, resté au seuil, a payé le prix de son ambiguïté9. Les stratèges nord-coréens scrutent aussi les performances réelles des missiles iraniens face aux défenses antiaériennes israéliennes et américaines, y voyant un test grandeur nature de tactiques de saturation qu’ils pourraient un jour employer. Cette leçon partagée pourrait pousser les deux capitales à intensifier leurs échanges, chacune y trouvant son intérêt : Téhéran pour reconstruire, Pyongyang pour apprendre.
Un partenariat qui survit à tout
L’histoire des relations technologiques entre l’Iran et la Corée du Nord est celle d’une résilience têtue. Ni les sanctions, ni l’isolement, ni les changements de gouvernement à Washington n’ont brisé un canal forgé dans la nécessité et entretenu par une hostilité commune. Quarante ans après les premiers Scud, ce partenariat demeure un angle mort des efforts de non-prolifération.
Le signal à surveiller est clair : la reconstitution de l’infrastructure balistique iranienne après la guerre de 2025. Si des transferts nord-coréens venaient à reprendre ouvertement — composants, expertise, voire technologie d’ICBM —, ils signaleraient que Téhéran a choisi la fuite en avant plutôt que la négociation. Et que l’axe entre Téhéran et Pyongyang, loin de s’éteindre, entre dans une nouvelle phase.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quand a commencé la coopération militaire entre l'Iran et la Corée du Nord ?
Dès la guerre Iran-Irak (1980-1988). Privé de fournisseurs occidentaux, Téhéran s'est tourné vers Pyongyang, qui lui a livré entre 200 et 300 missiles Scud de conception soviétique. Cette relation s'est approfondie dans les années 1990 autour du développement conjoint de missiles balistiques.
Le missile Shahab-3 est-il d'origine nord-coréenne ?
En grande partie. Selon les services de renseignement américains, le Shahab-3, d'une portée d'environ 1 300 km, dérive du Nodong nord-coréen. Des ingénieurs de Pyongyang auraient aidé l'Iran à résoudre des problèmes de fabrication et à monter des chaînes de production près d'Ispahan.
Qu'est-ce que l'axe CRINK ?
L'acronyme désigne le rapprochement entre la Chine, la Russie, l'Iran et la Corée du Nord, quatre États révisionnistes unis par leur hostilité à l'ordre occidental. La coopération sécuritaire y est réelle mais inégale, largement ancrée par Pékin et Moscou plutôt que par Téhéran et Pyongyang.
La guerre de 2025 a-t-elle changé la donne ?
Oui. Les frappes israéliennes et américaines de juin 2025 ont endommagé l'infrastructure balistique et nucléaire iranienne. Plusieurs analystes estiment que Téhéran, désireux de reconstituer ses capacités de représailles, est « hautement susceptible » de relancer sa coopération avec Pyongyang.
Sources
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« North Korea-Iran Missile Cooperation », 38 North, 22 septembre 2016. https://www.38north.org/2016/09/melleman092216/ ↩ ↩2
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« Iran, North Korea Deepen Missile Cooperation », Arms Control Association, janvier 2007. https://www.armscontrol.org/act/2007-01/iran-nuclear-briefs/iran-north-korea-deepen-missile-cooperation ↩
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« Iran & North Korea: Proliferation Partners », United Against Nuclear Iran, consulté en 2026. https://www.unitedagainstnucleariran.com/north-korea-iran ↩
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« Report: North Korea shared missile tech with Iran for decades », UPI, 1er mai 2026. https://www.upi.com/Top_News/World-News/2026/05/01/transferred-missile-technology-to-iran/5371777683724/ ↩ ↩2
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« IntelBrief: Iran and North Korea Draw Closer », The Soufan Center, 7 mai 2024. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2024-may-7/ ↩
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« CRINK Security Ties: Growing Cooperation, Anchored by China and Russia », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/crink-security-ties-growing-cooperation-anchored-china-and-russia ↩ ↩2
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« Why Iran and North Korea are ‘highly likely’ to revive missile and nuclear cooperation », South China Morning Post, 2026. https://www.scmp.com/week-asia/politics/article/3346232/why-iran-and-north-korea-are-highly-likely-revive-missile-and-nuclear-cooperation ↩ ↩2
-
« North Korea’s Rogue Strategic Pipeline Arming Iran’s War Effort », Military.com, 24 mars 2026. https://www.military.com/feature/2026/03/24/north-koreas-rogue-strategic-pipeline-arming-irans-war-effort.html ↩
-
« Eight Lessons for North Korea’s Nuclear and Missile Forces From the Ongoing Iran Conflict », 38 North, mars 2026. https://www.38north.org/2026/03/eight-lessons-for-north-koreas-nuclear-and-missile-forces-from-the-ongoing-iran-conflict/ ↩
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