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Sanctions contre l'Iran : l'anatomie d'une économie sous pression

Effondrement du rial, inflation à 40 %, pétrole asphyxié : comment les sanctions internationales ont remodelé l'économie iranienne depuis le choc de 2018.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Bureau de change à Téhéran affichant le cours du rial face au dollar américain.
Bureau de change à Téhéran affichant le cours du rial face au dollar américain. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le retrait américain de l'accord nucléaire en 2018 a fait chuter les exportations pétrolières iraniennes de 2,5 millions à environ 0,3 million de barils par jour.
  2. Le rial s'est effondré : il a perdu près de 800 % de sa valeur depuis 2020 et l'inflation tourne autour de 40 %.
  3. Pour survivre, Téhéran s'est tourné vers l'Asie, faisant de la Chine son principal client et partenaire.
  4. Les déficits budgétaires financés par la planche à billets entretiennent une inflation structurelle que les sanctions aggravent.

À Téhéran, le thermomètre de la crise est suspendu aux vitrines des bureaux de change. En quelques années, le rial s’y est effondré, les prix ont flambé, et des millions d’Iraniens ont vu leur épargne fondre. Derrière ces chiffres, une mécanique implacable : celle des sanctions internationales, qui frappent l’économie iranienne au point le plus sensible — sa rente pétrolière — et la contraignent à une économie de contournement permanent.

2018, le choc qui a tout précipité

Les sanctions ne datent pas d’hier, mais c’est 2018 qui marque la rupture. Le 8 mai, les États-Unis se retirent de l’accord nucléaire de 2015 et rétablissent l’intégralité de leurs sanctions, y compris les redoutables sanctions secondaires visant toute entreprise étrangère traitant avec l’Iran1. L’objectif affiché : une « pression maximale » destinée à tarir les revenus du régime.

L’effet sur le pétrole est foudroyant. Les exportations iraniennes, qui avoisinaient 2,5 millions de barils par jour, tombent à 1,6 million dès octobre 2018, puis à environ 0,33 million en avril 2019, lorsque Washington supprime les dernières dérogations2. En quelques mois, l’Iran perd ainsi près de neuf dixièmes de son débouché pétrolier de référence. Le pétrole étant la première source de devises du pays, le choc se propage à toute l’économie : le PIB se contracte d’environ 6 % en 2019 et le rial perd dans la foulée une large part de sa valeur2.

Ce mécanisme illustre la vulnérabilité structurelle de l’Iran. Une économie aussi tributaire d’une seule exportation est exposée à un point de pression unique : tarir les ventes de brut, c’est assécher simultanément les recettes de l’État, ses réserves de change et sa capacité à importer. C’est précisément ce que vise la stratégie de « pression maximale ». Cette dépendance au brut, et les efforts pour la réduire, sont au cœur de notre analyse sur la manière dont l’Iran utilise ses ressources pétrolières et gazières.

La spirale du rial et de l’inflation

Le symptôme le plus visible reste la monnaie. Depuis 2020, le rial a perdu près de 800 % de sa valeur ; sur le marché libre, il s’échange désormais autour de 1,5 million pour un dollar3. Cette chute vertigineuse renchérit mécaniquement les importations, des médicaments aux pièces détachées, et alimente une inflation galopante.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’inflation annuelle a oscillé entre 30 et 50 % de 2018 à 2023, pour s’établir autour de 40 % en 2023-2024, avec des pointes encore plus fortes sur les produits alimentaires3. Le Fonds monétaire international a relevé son estimation pour 2025 à un peu plus de 43 %4. Pour les ménages, cela signifie une érosion continue du pouvoir d’achat et un appauvrissement réel.

Les conséquences sociales sont concrètes. Les pénuries de biens essentiels — médicaments, intrants industriels — se multiplient, et la classe moyenne urbaine, jadis pilier de stabilité, se paupérise. Cette détérioration des conditions de vie a nourri plusieurs vagues de protestations ces dernières années, signe que la crise économique a aussi une dimension politique. L’inflation alimentaire, en particulier, frappe les plus modestes et alimente un ressentiment durable envers les autorités.

Une crise aussi nourrie de l’intérieur

Il serait toutefois réducteur d’imputer tous les maux aux seules sanctions. L’inflation iranienne tient pour une large part à une cause structurelle : la « dominance budgétaire ». Faute de recettes pétrolières suffisantes et d’accès aux financements extérieurs, l’État creuse des déficits qu’il finance par la création monétaire de la Banque centrale — une planche à billets qui dévalue la monnaie3.

Le déficit budgétaire, estimé à environ 4,1 % du PIB en 2024, pourrait approcher 6 % en 2025 selon des estimations fondées sur les données du FMI4. À cela s’ajoutent une faible collecte fiscale hors pétrole, le poids des subventions et des problèmes de gouvernance que les autorités elles-mêmes peinent à corriger. Les sanctions agissent donc moins comme cause unique que comme accélérateur de fragilités préexistantes : elles privent l’État des recettes qui amortiraient ces déséquilibres, transformant des faiblesses chroniques en crise aiguë. C’est pourquoi un même train de sanctions peut produire des effets très différents selon la santé budgétaire du pays visé.

Le pivot asiatique, planche de salut

Pour survivre, l’Iran a réorienté son commerce vers l’Est. La Chine est devenue son principal partenaire, absorbant l’essentiel de ses exportations de brut et investissant dans ses infrastructures — une relation détaillée dans notre dossier sur l’Iran et la Chine. Pékin achète ce pétrole via des circuits parallèles qui échappent au système financier occidental, offrant à Téhéran une bouffée d’oxygène financière.

La Russie joue un rôle complémentaire. Au-delà de la convergence stratégique face à l’Occident, les deux pays ont intensifié leurs échanges et coopèrent sur des projets énergétiques, comme l’explore notre étude de l’alliance Iran-Russie. Des analystes notent toutefois que l’éventuel rétablissement des sanctions onusiennes pourrait, à terme, peser sur ces flux pétroliers vers l’Asie, même si le choc immédiat resterait limité5. Téhéran courtise aussi l’Inde, autour du port de Chabahar, et cherche des débouchés en Afrique et en Amérique latine. Cette diversification n’efface pas la perte des marchés occidentaux, mais elle a permis d’éviter l’asphyxie totale et d’amorcer une stratégie de réduction de la vulnérabilité, au cœur des efforts de modernisation du secteur énergétique iranien.

Résilience sous contrainte, avenir suspendu

L’économie iranienne offre ainsi le portrait d’une résilience âprement disputée. Le pays n’a pas sombré, mais il vit en apnée : croissance atone, monnaie laminée, ménages appauvris. Les projections restent sombres — plusieurs institutions internationales anticipent une croissance proche de zéro, voire une nouvelle contraction, sur fond de recettes pétrolières incertaines et de tensions géopolitiques6.

Le signal à surveiller est diplomatique autant qu’économique. Un assouplissement des sanctions, dans le sillage d’une éventuelle reprise des négociations nucléaires, rouvrirait l’accès aux capitaux et aux technologies dont l’Iran a un besoin criant. À l’inverse, tout durcissement — notamment un rétablissement des sanctions onusiennes — refermerait l’étau. Entre ces deux trajectoires se joue le sort d’une économie qui a appris à survivre, mais peine toujours à respirer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quand les sanctions ont-elles le plus frappé l'Iran ?

Le choc majeur date du 8 mai 2018, lorsque les États-Unis se sont retirés de l'accord nucléaire et ont rétabli leurs sanctions, y compris secondaires. Les exportations de pétrole se sont effondrées et le PIB iranien s'est contracté d'environ 6 % dès 2019, ouvrant une longue période de crise.

Quel est l'état de la monnaie iranienne ?

Le rial s'est effondré. Depuis 2020, il a perdu près de 800 % de sa valeur et s'échange désormais autour de 1,5 million pour un dollar sur le marché libre. Cette dépréciation renchérit les importations, nourrit l'inflation et érode le pouvoir d'achat des ménages iraniens.

Comment l'Iran contourne-t-il les sanctions ?

Téhéran a réorienté son commerce vers l'Asie, faisant de la Chine son premier client pétrolier, et renforcé ses liens avec la Russie. Il recourt à des circuits financiers parallèles, à une flotte de pétroliers opaque et à des accords bilatéraux pour maintenir un flux de devises malgré les restrictions occidentales.

Les sanctions sont-elles la seule cause des difficultés ?

Non. Si les sanctions asphyxient les recettes pétrolières et l'accès aux financements, l'inflation iranienne tient aussi à des causes internes : déficits budgétaires financés par la création monétaire, faible collecte fiscale hors pétrole, subventions coûteuses et problèmes de gouvernance économique.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. MissileStrikes.com, « The Iran Nuclear Deal (JCPOA): What It Was and Why It Collapsed », MissileStrikes, consulté en 2026. https://missilestrikes.com/guide/jcpoa-iran-deal-explained/

  2. ScienceDirect, « Oil sanctions and their transmission channels in the Iranian economy », Resources Policy / ScienceDirect, consulté en 2026. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0301420720309910 2

  3. CNBC, « Iran’s economy in charts: Hyperinflation and depreciating rial », CNBC, avril 2026. https://www.cnbc.com/2026/04/23/iran-economy-war-charts-rial-oil-strait-hormuz-blockade.html 2 3

  4. Anadolu Agency, « EXPLAINER — Rising prices, falling currency: Iran’s economy faces rocky road », AA, consulté en 2026. https://www.aa.com.tr/en/economy/explainer-rising-prices-falling-currency-iran-s-economy-faces-rocky-road/3800027 2

  5. Clingendael Institute, « Sanctions without shock? United Nations snapback and Iran’s oil exports », Clingendael, 2025. https://www.clingendael.org/publication/sanctions-without-shock-united-nations-snapback-and-irans-oil-exports

  6. International Monetary Fund, « Regional Economic Outlook: Middle East and Central Asia », IMF, mai 2025. https://www.imf.org/-/media/files/publications/reo/mcd-cca/2025/may/english/ch1.pdf

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