Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Iran

Les conseillers iraniens en Syrie et en Irak : l'apogée et la chute

De la guerre contre Daech au repli forcé après la chute d'Assad : retour sur le rôle des forces Al-Qods iraniennes en Syrie et en Irak, et leur revers de 2024.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Conseillers militaires et combattants de milices alliées à l'Iran au Moyen-Orient.
Conseillers militaires et combattants de milices alliées à l'Iran au Moyen-Orient. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Les forces Al-Qods, branche extérieure des Gardiens de la révolution, ont formé et encadré milices chiites et armées alliées en Syrie et en Irak.
  2. Qassem Soleimani, leur chef de 1998 à 2020, a personnellement organisé la défense d'Assad et la lutte anti-Daech, avant d'être tué par une frappe américaine.
  3. En Irak, l'Iran s'est appuyé sur les Forces de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi) pour combattre l'État islamique et peser sur Bagdad.
  4. La chute d'Assad en décembre 2024 a contraint Téhéran à évacuer environ 4 000 militaires de Syrie : un revers stratégique majeur.

Pendant plus d’une décennie, un homme a incarné la projection militaire de l’Iran au Levant : Qassem Soleimani, chef des forces Al-Qods, qui sillonnait Damas et Bagdad pour orchestrer la défense de ses alliés. Tué par une frappe américaine en 2020, il laissait derrière lui un réseau d’influence considérable. Cinq ans plus tard, ce réseau s’effondrait en Syrie, contraignant Téhéran à un repli humiliant. Récit d’une montée en puissance et de sa chute brutale.

Les forces Al-Qods, bras armé extérieur de Téhéran

Les forces Al-Qods sont l’une des cinq branches des Gardiens de la révolution islamique (IRGC), spécialisée dans la guerre non conventionnelle et le renseignement militaire1. Leur mission : appuyer les acteurs non étatiques alliés de l’Iran, du Hezbollah libanais aux milices chiites d’Irak et de Syrie, en passant par les Houthis1. Ce ne sont pas, au sens strict, des troupes d’invasion : ce sont des conseillers, des formateurs, des coordinateurs — un démultiplicateur de puissance qui permet à l’Iran d’agir par procuration.

Cette doctrine s’inscrit dans l’usage stratégique des forces mandataires : projeter sa puissance tout en limitant le risque d’une confrontation directe avec les grandes puissances. L’idée maîtresse est de combattre loin de ses frontières, de transformer les conflits voisins en glacis défensif et de garder une part de déni quant à son implication réelle.

Cette présence en Syrie et en Irak n’est pas le fruit du hasard : elle découle d’un vide de pouvoir creusé par les guerres civiles et l’effondrement des États. En Syrie, l’Iran intervient pour sauver un allié stratégique ; en Irak, l’émergence de l’État islamique en 2014 le pousse à protéger les sanctuaires chiites et ses propres intérêts. Pendant des années, ce modèle a fait de l’Iran un acteur incontournable de tous les conflits du Moyen-Orient, capable de peser sur le terrain sans y engager une armée régulière.

Soleimani, l’architecte du Levant

L’homme-clé de cette stratégie fut Qassem Soleimani, commandant des forces Al-Qods de 1998 à sa mort en 20202. Quand la guerre civile syrienne menace le régime de Bachar al-Assad, c’est lui qui prend personnellement en main l’assemblage d’une coalition de forces pro-Assad et pro-iraniennes1. Sous sa supervision affluent des milliers de membres des forces Al-Qods et de miliciens chiites irakiens entraînés par l’Iran ; des combattants chiites afghans et pakistanais, regroupés notamment dans la brigade Fatemiyoun, sont formés pour combattre en Syrie1. Cette capacité à mobiliser des combattants venus de toute la région illustre la profondeur du maillage construit par Téhéran.

Soleimani joue aussi un rôle décisif dans l’obtention de l’intervention militaire russe en Syrie en 2015, qui changera le cours de la guerre1. Son influence s’étend jusqu’à Bagdad, où il devient un acteur politique de premier plan, au point d’arbitrer la formation de gouvernements irakiens. Le 3 janvier 2020, une frappe américaine ordonnée par Donald Trump le tue à l’aéroport de Bagdad, en même temps qu’Abou Mahdi al-Mouhandis, chef des Forces de mobilisation populaire irakiennes2. Sa disparition prive l’Iran de son stratège le plus charismatique et déclenche une crise majeure avec Washington — mais elle ne démantèle pas le réseau qu’il avait patiemment bâti, repris par son successeur Esmaïl Ghaani.

L’Irak, du combat contre Daech au levier politique

En Irak, l’empreinte iranienne s’est forgée dans la lutte contre l’État islamique. Après la chute de Mossoul en 2014, Téhéran intensifie son soutien aux forces de sécurité et surtout aux Forces de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), coalition de milices majoritairement chiites1. Les forces Al-Qods y apportent formation, équipements et conseil tactique, contribuant à la reprise des territoires perdus.

Ce soutien a deux faces. Militairement, il a renforcé des forces locales décisives contre Daech, dotées par l’Iran d’équipements et d’un encadrement tactique éprouvé. Politiquement, il a offert à Téhéran un levier durable au sein de l’État irakien : intégrées officiellement aux forces de sécurité tout en conservant des loyautés propres, les milices du Hachd al-Chaabi pèsent sur les choix de Bagdad. Cette dépendance suscite un ressentiment croissant chez une partie des Irakiens, qui y voient une atteinte à leur souveraineté et un facteur d’attisement des tensions entre chiites et sunnites.

Ces ambivalences nourrissent les dynamiques complexes des relations entre l’Iran et l’Irak, faites de proximité religieuse et de méfiance nationaliste. Elles expliquent aussi la prudence de Téhéran : trop d’ingérence visible nourrit la contestation, trop peu affaiblit son influence. Aujourd’hui encore, les milices soutenues par l’Iran en Irak constituent le maillon le plus solide de son dispositif régional — celui sur lequel il devra s’appuyer pour compenser la perte syrienne.

Décembre 2024 : le corridor brisé

Le grand œuvre de Soleimani était un corridor terrestre reliant Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas — une voie d’approvisionnement et d’influence vitale pour l’« axe de la résistance ». En décembre 2024, ce corridor s’est rompu. Face à l’offensive éclair des rebelles syriens, l’Iran commence dès le 6 décembre à évacuer ses personnels : commandants des forces Al-Qods, diplomates de l’ambassade de Damas, combattants de la brigade Fatemiyoun3.

L’ampleur du repli est révélatrice. Les forces iraniennes évacuées se dirigent vers le Liban et l’Irak, signe que Téhéran cherche à préserver ce qu’il peut de son réseau4. Selon une déclaration du président russe Vladimir Poutine, environ 4 000 militaires iraniens ont été retirés de Syrie5. Le porte-parole du gouvernement iranien a confirmé le rapatriement de 4 000 ressortissants via une dizaine de vols opérés par la compagnie Mahan Air5. Le commandant en chef de l’IRGC, Hossein Salami, a assuré devant les députés qu’aucune force iranienne ne demeurait en Syrie, tout en niant que cela signifie un affaiblissement de Téhéran5.

Pour le centre de réflexion britannique Chatham House, la chute d’Assad a au contraire exposé l’étendue des dégâts subis par tout le réseau iranien : l’Iran a perdu en quelques jours sa principale tête de pont vers le monde arabe et des années d’investissements6. C’est un revers comparable, dans le rôle des milices soutenues par l’Iran en Syrie, à la perte d’un pilier entier de sa stratégie levantine. La voie d’approvisionnement vers le Hezbollah, déjà affaibli, s’en trouve gravement compromise.

Un modèle à reconstruire

L’histoire des forces de conseil iraniennes au Levant est celle d’un sommet suivi d’une chute. Pendant quinze ans, elles ont fait de l’Iran le faiseur de rois de la région, capables de sauver un régime et de vaincre Daech. Mais la mort de Soleimani puis l’effondrement syrien ont montré la fragilité d’un édifice reposant sur quelques hommes et un corridor unique. Le signal à surveiller est la manière dont Téhéran tentera de reconstituer son influence — probablement en se repliant sur l’Irak, son dernier grand point d’appui, et en repensant un modèle de projection que les revers de 2024 ont mis à nu.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que sont les forces Al-Qods ?

Les forces Al-Qods (ou Quds) sont la branche des Gardiens de la révolution iraniens chargée des opérations extérieures clandestines et de la guerre non conventionnelle. Elles soutiennent et encadrent des acteurs non étatiques alliés : Hezbollah, milices chiites d'Irak et de Syrie, Houthis.

Qui était Qassem Soleimani ?

Commandant des forces Al-Qods de 1998 à 2020, Soleimani fut l'architecte de l'influence militaire iranienne au Levant. Il a personnellement organisé la défense du régime Assad et la lutte contre Daech, avant d'être tué par une frappe américaine à Bagdad le 3 janvier 2020.

Quel rôle l'Iran a-t-il joué en Irak ?

L'Iran s'est appuyé sur les Forces de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), coalition de milices majoritairement chiites, pour combattre l'État islamique après 2014. Ces forces lui ont aussi servi de levier politique durable au sein de l'État irakien.

Que reste-t-il de la présence iranienne après 2024 ?

La chute d'Assad en décembre 2024 a contraint l'Iran à évacuer environ 4 000 militaires de Syrie, brisant son corridor terrestre vers le Liban. L'Irak demeure son principal point d'appui, mais l'ensemble du dispositif sort très affaibli de l'année 2024.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « A Look At Three Decades Of Iran’s Secretive Quds Force », Radio Free Europe/Radio Liberty, 2020. https://www.rferl.org/a/iran-quds-force-soleimani-explainer/30366930.html 2 3 4 5 6

  2. « Qassem Soleimani | Biography, Death, Quds Force, & Facts », Encyclopædia Britannica, 2024. https://www.britannica.com/biography/Qassem-Soleimani 2

  3. « Iran said to evacuate officials from Syria as Assad’s forces lose ground », The Times of Israel, 6 décembre 2024. https://www.timesofisrael.com/iran-said-to-evacuate-officials-from-syria-in-apparent-loss-of-faith-in-assad/

  4. « Iran begins to evacuate commanders as forces abandon Assad », Yahoo News / The Telegraph, décembre 2024. https://www.yahoo.com/news/iran-begins-evacuate-commanders-forces-132621914.html

  5. « What is Iran signalling since the fall of Syria’s Bashar al-Assad? », Al Jazeera, 10 décembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/12/10/what-is-iran-signalling-since-the-fall-of-syrias-bashar-al-assad 2 3

  6. « The fall of Assad has exposed the extent of the damage to Iran’s axis of resistance », Chatham House, décembre 2024. https://www.chathamhouse.org/2024/12/fall-assad-has-exposed-extent-damage-irans-axis-resistance

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail