Les milices pro-iraniennes en Syrie : la chute d'un empire
Pendant treize ans, l'Iran a fait de la Syrie sa base avancée. La chute d'Assad fin 2024 a tout balayé. Récit factuel d'un effondrement et de ses suites.

À retenir
- Dès 2011, l'Iran a mobilisé des milices chiites étrangères pour sauver le régime de Bachar al-Assad et étendre son influence.
- Brigades Fatemiyoun (Afghans) et Zainebiyoun (Pakistanais), encadrées par la force Qods, formaient le gros de ces troupes.
- La Syrie servait de base avancée, de couloir vers le Hezbollah et de gateway vers le monde arabe.
- La chute d'Assad le 8 décembre 2024 a provoqué le retrait massif des forces iraniennes et l'évacuation des milices.
- Bases détruites, investissements évaporés, nouveau pouvoir hostile : l'Iran a perdu son principal point d'ancrage au Levant.
Pendant treize ans, la Syrie fut le joyau de l’empire régional iranien. Téhéran y avait investi des milliards, déployé des dizaines de milliers de combattants et bâti un réseau de bases reliant ses frontières à la Méditerranée. En onze jours, à l’hiver 2024, tout s’est effondré. La chute de Bachar al-Assad n’a pas seulement renversé un régime : elle a fait s’écrouler l’un des piliers de la stratégie iranienne au Levant.
La Syrie, base avancée de l’Iran
Tout commence avec la guerre civile de 2011. Menacé par une révolte populaire qui se mue en conflit armé, le régime d’Assad vacille. L’Iran, qui voit en Damas un allié stratégique irremplaçable, vole à son secours. Dès 2013, il mobilise un dispositif considérable : conseillers militaires de la force Qods, Hezbollah libanais, et surtout des brigades de combattants chiites étrangers recrutés à travers la région.
Deux unités forment l’ossature de ces troupes : les Fatemiyoun, composés d’Afghans chiites, et les Zainebiyoun, formés de Pakistanais chiites, encadrés et équipés par les Gardiens de la Révolution1. À leurs côtés combattent de nombreuses milices syriennes et irakiennes locales. Cette architecture, héritée de la stratégie iranienne des forces proxies en Syrie, permet à Téhéran de sauver Assad tout en s’implantant durablement. La Syrie devient une base avancée, un couloir d’approvisionnement vers le Hezbollah et la porte d’entrée de l’Iran vers le monde arabe. Beaucoup de ces combattants étrangers sont recrutés parmi les réfugiés afghans et pakistanais vivant en Iran, attirés par une solde, un statut légal ou la promesse de défendre les lieux saints chiites1.
Un investissement colossal
Au fil des années, l’Iran transforme cette présence en infrastructure permanente. Il bâtit des bases dans des positions stratégiques, des dépôts et des usines d’armement destinés notamment à alimenter le Hezbollah, et tisse un réseau dense de milices locales et étrangères2. Cet effort représente des milliards de dollars et une décennie de patiente construction. La Syrie n’est plus seulement un théâtre d’opérations : c’est une pièce maîtresse de l’« axe de la résistance », le verrou qui relie l’Iran à la Méditerranée. Pour Téhéran, ce pays valait tous les sacrifices : sans la Syrie, le lien physique avec le Liban se rompait, et l’ensemble de l’architecture régionale perdait sa cohérence3.
Ces milices, au-delà du combat, s’enracinent dans le tissu local. Elles gèrent des zones, nouent des relations avec les populations, contrôlent des ressources. Mais cette domination a un coût pour les Syriens : accusations d’exactions, climat de peur, et un ressentiment qui couve. L’omniprésence iranienne, perçue comme une occupation par une partie de la population sunnite, prépare en creux le rejet qui éclatera au grand jour. Le rôle des forces de conseil iraniennes en Syrie et en Irak illustre cette imbrication profonde, devenue aussi une vulnérabilité.
L’effondrement de décembre 2024
Le 8 décembre 2024, l’impensable se produit. En une offensive éclair de onze jours, Hay’at Tahrir al-Cham (HTS), une milice sunnite issue d’Idleb, s’empare de Damas et renverse le régime4. L’Iran est pris de court : à la fin 2024, il ne maintenait plus en Syrie qu’une force de contingence destinée à protéger ses bases, et n’était pas préparé à l’avancée fulgurante des rebelles2. La rapidité de la débâcle stupéfie les observateurs.
La réaction iranienne est un repli en catastrophe. Téhéran retire la quasi-totalité de ses personnels de la force Qods et évacue les brigades étrangères : les combattants des Fatemiyoun et des Zainebiyoun sont exfiltrés vers l’Iran, ou passent en Irak, ou suivent le Hezbollah en repli vers le Liban5. Les bases que la force Qods et le Hezbollah occupaient sont, depuis la chute d’Assad, soit détruites par Israël, soit pillées par les rebelles de HTS désormais maîtres de Damas6. Des milliards de dollars d’investissement iranien s’évaporent presque du jour au lendemain, et l’Iran perd sa principale porte d’entrée vers le monde arabe6.
Comment expliquer une telle déroute ? Plusieurs facteurs se conjuguent. Le Hezbollah, principal pilier combattant de l’axe en Syrie, avait été décimé par Israël à l’automne 2024 et ne pouvait plus voler au secours d’Assad. L’Iran lui-même, sous pression, n’avait laissé sur place qu’une force réduite. Et le régime syrien, miné par la corruption et l’épuisement, s’est effondré de l’intérieur dès les premières percées rebelles. La rapidité de la chute a surpris jusqu’aux services de renseignement, révélant à quel point la domination iranienne reposait sur des fondations bien plus fragiles qu’il n’y paraissait.
Un retour quasi impossible
Pour Téhéran, la perte de la Syrie est stratégiquement dévastatrice. Elle rompt le corridor terrestre qui permettait d’acheminer armes et combattants jusqu’au Hezbollah, fragilisant du même coup l’allié libanais de l’Iran. Sans ce passage, toute la logistique de l’axe de la résistance se trouve compromise. Le coup est d’autant plus rude qu’il s’ajoute à l’affaiblissement du Hezbollah et au repli des milices irakiennes.
Le retour de l’Iran paraît, à court terme, très improbable. Le nouveau pouvoir issu de HTS nourrit une méfiance profonde envers Téhéran, et les responsables internationaux estiment que cette hostilité empêchera durablement la force Qods d’opérer secrètement pour rétablir ses lignes d’approvisionnement6. Le gouvernement syrien a d’ailleurs averti l’Iran de respecter la souveraineté du pays et de ne pas y semer le chaos4. Les milices irakiennes, qui pouvaient autrefois franchir aisément la frontière près d’Al-Qaïm, ont perdu cette capacité et auraient cessé leurs attaques, certaines se repliant même de la zone frontalière2. Cette recomposition rappelle l’incertitude qui pèse aussi sur les milices pro-iraniennes en Irak.
La fin d’une ère
L’histoire des milices pro-iraniennes en Syrie s’achève comme une tragédie stratégique. Ce qui fut, pendant plus d’une décennie, le symbole de la projection de puissance de Téhéran est devenu, en quelques jours, celui de sa vulnérabilité. La rapidité de l’effondrement a montré que l’édifice patiemment bâti reposait sur un socle fragile : la survie d’un régime honni par une large part de sa population, incapable de tenir sans béquilles étrangères.
Le signal à surveiller est la capacité de l’Iran à se réinventer sans la Syrie. Privé de son couloir levantin, Téhéran devra trouver d’autres voies — maritimes, aériennes, financières — pour soutenir ses alliés, ou se résoudre à une influence régionale durablement amputée. Certains craignent que ces combattants aguerris, désormais sans front, ne soient redéployés à l’intérieur même de l’Iran à des fins de répression. Pour les hommes des Fatemiyoun et des Zainebiyoun, souvent recrutés parmi les plus démunis, l’avenir est tout aussi incertain : sans guerre à mener, ils incarnent les restes d’un empire qui n’existe plus.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quel rôle les milices pro-iraniennes ont-elles joué en Syrie ?
À partir de 2011, l'Iran a mobilisé des milices chiites pour sauver le régime de Bachar al-Assad face à la rébellion. Encadrées par la force Qods, ces troupes ont combattu les rebelles et les djihadistes, permettant à Téhéran d'établir une présence militaire durable et un corridor vers le Hezbollah au Liban.
Qui composait ces milices ?
Au-delà du Hezbollah libanais, l'Iran a créé des brigades de combattants étrangers : les Fatemiyoun, formés d'Afghans chiites, et les Zainebiyoun, composés de Pakistanais chiites. S'y ajoutaient de nombreuses milices syriennes et irakiennes locales, financées et armées par Téhéran.
Qu'est-il arrivé après la chute d'Assad ?
Le 8 décembre 2024, le régime s'est effondré face à une offensive de HTS. L'Iran a retiré la quasi-totalité de ses personnels de la force Qods et évacué les brigades afghanes et pakistanaises vers l'Iran, l'Irak ou le Liban. Ses bases ont été détruites par Israël ou pillées par les nouveaux maîtres de Damas.
L'Iran peut-il revenir en Syrie ?
C'est très difficile. Le nouveau pouvoir, issu de HTS, nourrit une profonde méfiance envers Téhéran et entend l'empêcher d'opérer secrètement. La perte de la Syrie a rompu le corridor terrestre vers le Hezbollah et privé l'Iran de son principal point d'entrée vers le monde arabe.
Sources
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« From Syria to Balochistan: Fatemiyoun’s Role in Iran’s Internal Repression », Iran News Wire, 2025. https://irannewswire.org/from-syria-to-balochistan-fatemiyouns-role-2025/ ↩ ↩2
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« Iran-Backed Militias Face Crisis After Assad’s Fall in Syria », Foundation for Defense of Democracies, 8 janvier 2025. https://www.fdd.org/analysis/op_eds/2025/01/08/iran-backed-militias-face-crisis-after-assads-fall-in-syria/ ↩ ↩2 ↩3
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« Why Did Iran Allow Bashar al-Assad’s Downfall? », Carnegie Endowment for International Peace, décembre 2024. https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2024/12/why-did-iran-allow-assads-downfall ↩
-
« Golan Heights and South/West Syria », International Crisis Group, 2025. https://www.crisisgroup.org/trigger-list/iran-usisrael-trigger-list/flashpoints/golan-heights-and-southwest-syria ↩ ↩2
-
« What happened to Iranian proxies in Syria? », Voice of America, 2025. https://www.voanews.com/a/what-happened-to-iranian-proxies-in-syria-/7901149.html ↩
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« Iran’s Shadow Empire: The Islamic Revolutionary Guard Corps’ Military Infrastructure in Syria », Middle East Forum, 2025. https://www.meforum.org/mef-reports/irans-shadow-empire-the-islamic-revolutionary-guard-corps-military-infrastructure-in-syria ↩ ↩2 ↩3
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