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Iran-Irak : l'alliance forcée d'intimes rivaux

Pèlerinages, gaz, milices et urnes : entre Téhéran et Bagdad, tout les lie et tout les oppose. En 2025, l'Irak devient le dernier grand allié arabe de l'Iran.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Carte frontalière entre l'Iran et l'Irak avec les villes saintes de Najaf et Kerbala.
Carte frontalière entre l'Iran et l'Irak avec les villes saintes de Najaf et Kerbala. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Iran et Irak sont liés par la religion, le commerce et les milices, mais traversés de rivalités anciennes.
  2. Après la perte de la Syrie et l'affaiblissement du Hezbollah, l'Irak est devenu le principal allié arabe de Téhéran.
  3. Les sanctions américaines ont fait chuter les exportations d'énergie iraniennes vers l'Irak en 2025.
  4. Les élections de novembre 2025 et le bras de fer sur les milices cristallisent la lutte d'influence entre Téhéran et Washington.

Chaque automne, plusieurs millions d’Iraniens franchissent la frontière irakienne pour marcher vers Kerbala. En 2025, malgré la guerre et les turbulences régionales, le pèlerinage de l’Arbaeen a de nouveau drainé des foules immenses1. Cette image dit l’essentiel des relations entre Téhéran et Bagdad : un lien charnel, religieux, économique — et profondément ambivalent. Deux voisins que tout rapproche et que tout, parfois, oppose.

Le poids de l’histoire et de la foi

Le passé commun est lourd. La guerre Iran-Irak (1980-1988) a fait des centaines de milliers de morts et continue de hanter les imaginaires. Mais la chute de Saddam Hussein en 2003 a rebattu les cartes : l’arrivée au pouvoir d’élites chiites a ouvert à l’Iran un boulevard d’influence chez son ancien ennemi.

La religion est le ciment de cette proximité. L’Iran chiite et l’Irak, qui abrite les villes saintes de Najaf et Kerbala, partagent un héritage spirituel que le pèlerinage matérialise chaque année. Ce tourisme religieux renforce les liens culturels tout en irriguant les deux économies1. Les deux capitales cherchent d’ailleurs à amplifier ce flux : facilitation des visas, projets de liaisons et d’infrastructures, programmes communs destinés à doper commerce et tourisme religieux1. Le pèlerinage n’est pas qu’un acte de foi ; il est aussi une industrie et un instrument d’influence. Mais la même religion peut diviser : la minorité sunnite irakienne voit souvent dans l’ingérence iranienne une atteinte à sa place, et la rivalité Najaf-Qom traverse le clergé chiite lui-même, comme nous l’analysons à propos de l’influence culturelle de l’Iran dans le monde chiite.

L’Irak, dernier grand allié arabe

La géopolitique récente a donné à Bagdad une valeur nouvelle. Avec la chute d’Assad et l’affaiblissement du Hezbollah, l’Irak est devenu le principal allié arabe de Téhéran2. Les intérêts iraniens se concentrent désormais sur l’élévation de son influence en Irak, faute de pouvoir compter sur ses autres relais régionaux2. L’Irak constitue aussi un corridor logistique et un débouché commercial vital pour contourner les sanctions.

Cette dépendance est réciproque mais déséquilibrée. Bagdad doit composer avec Téhéran sans rompre avec Washington, en se proclamant neutre dans les conflits régionaux2. Cet exercice d’équilibriste, où l’Irak ménage deux protecteurs rivaux, est le fil rouge de toute sa diplomatie — et il rejoint la logique d’ensemble de l’approche iranienne de la sécurité régionale.

L’énergie, nerf de la guerre

C’est sur le terrain énergétique que la pression américaine a le plus mordu. En mars 2025, l’administration Trump a révoqué la dérogation qui permettait à l’Irak de payer ses importations d’électricité iranienne3. Le résultat fut spectaculaire : l’Iran a réduit ses livraisons d’électricité de 10 gigawatts à seulement 1,5, et coupé une large part du gaz promis3. Sur les cinq premiers mois de 2025, ses exportations vers l’Irak ont reculé de 18 %, le gaz chutant d’environ 1,6 à 0,95 milliard de dollars4.

Bagdad en a tiré les conséquences : l’Irak vise désormais à mettre fin à ses importations de gaz iranien — quelque 4 milliards de dollars — d’ici 2028, en diversifiant ses sources5. Le commerce global résiste néanmoins : les exportations non pétrolières iraniennes vers l’Irak ont atteint 6,72 milliards de dollars entre mars et novembre 20254. Cette bataille énergétique illustre la manière dont l’Iran instrumentalise ses ressources — et dont Washington cherche à les neutraliser.

Le paradoxe est cruel pour Bagdad : assis sur d’immenses réserves, l’Irak torche encore une partie de son propre gaz faute d’infrastructures, ce qui l’a rendu longtemps tributaire de son voisin pour produire son électricité. Sortir de cette dépendance suppose des années d’investissements dans la capture du gaz, les centrales et les interconnexions régionales. En attendant, chaque été de pénurie électrique rappelle aux Irakiens à quel point leur quotidien dépend des décisions prises à Téhéran — un levier que l’Iran a su, par le passé, doser au gré de ses intérêts. Ces relations s’inscrivent dans le tableau plus large des relations économiques de l’Iran avec ses voisins.

Milices et urnes : le double front

L’influence iranienne passe enfin par la politique et les armes. Les milices chiites, regroupées dans le Hashd al-Shaabi, sont à la fois un atout pour Téhéran et un défi pour la souveraineté irakienne, sujet que nous traitons en détail dans notre analyse du rôle des milices soutenues par l’Iran en Irak. Le Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani lui-même a reconnu combien leur activité menace la stabilité du pays et réclamé qu’elles cessent leurs opérations indépendantes2.

Les élections du 11 novembre 2025 ont cristallisé cette tension. Une semaine après le scrutin, les partis pro-iraniens réunis dans le Cadre de coordination ont annoncé former la plus grande coalition et revendiqué le droit de désigner le Premier ministre6. Or l’Iran et ses relais préféreraient un dirigeant faible, peu enclin à contester leur influence — tandis que Soudani cherche à s’imposer2. La compétition entre Téhéran et Washington pour l’avenir de l’Irak se jouait là, dans les couloirs des tractations gouvernementales6.

Le signal à surveiller

Les relations Iran-Irak resteront, par nature, un mélange d’intimité et de défiance. Mais l’équilibre se déplace : à mesure que la pression américaine rogne les leviers économiques de Téhéran et que Bagdad affirme sa volonté de neutralité, l’emprise iranienne devient plus politique que matérielle. Pour l’Iran, l’enjeu est de taille : avoir perdu la Syrie et vu le Hezbollah décliner, c’est faire de l’Irak non plus un relais parmi d’autres, mais le dernier maillon solide d’une chaîne d’influence en pleine recomposition. La question décisive des prochains mois tient à la formation du gouvernement irakien et au sort des milices : si Bagdad parvient à les encadrer, c’est tout le modèle d’influence iranien qui devra se réinventer. Sinon, l’Irak demeurera le pivot d’un axe régional en quête de second souffle. Une chose est sûre : jamais, depuis 2003, l’avenir des relations entre les deux voisins n’a autant dépendu d’un seul pays — l’Irak lui-même.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les relations Iran-Irak sont-elles si complexes ?

Les deux pays partagent une frontière, une religion majoritaire chiite et d'intenses échanges, mais aussi le souvenir d'une guerre meurtrière (1980-1988) et des rivalités persistantes. L'Irak doit ménager à la fois Téhéran et Washington, ce qui en fait un terrain d'équilibre permanent.

Quel poids économique l'Iran a-t-il en Irak ?

Considérable mais sous pression. Les exportations non pétrolières iraniennes vers l'Irak ont atteint 6,72 milliards de dollars sur huit mois en 2025. L'Irak a longtemps dépendu du gaz et de l'électricité iraniens, mais vise à mettre fin aux importations de gaz d'ici 2028.

Pourquoi l'Irak compte-t-il autant pour l'Iran aujourd'hui ?

Parce qu'après la chute du régime Assad fin 2024 et l'affaiblissement du Hezbollah, l'Irak est devenu le principal allié arabe de Téhéran. L'Iran y concentre désormais ses efforts d'influence politique, économique et religieuse pour compenser ses pertes ailleurs dans la région.

Les élections de 2025 ont-elles changé la donne ?

Elles ont ravivé la lutte d'influence. Tenues le 11 novembre 2025, elles ont vu les partis pro-iraniens du Cadre de coordination revendiquer la plus grande coalition et le droit de choisir le Premier ministre, tandis que Washington poussait au désarmement des milices alignées sur Téhéran.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Undeterred by regional turmoil, Arbaeen pilgrimage draws millions of Iranians to Iraq », Amwaj.media, 2025. https://amwaj.media/en/media-monitor/iran-arbaeen 2 3

  2. « Iraq’s Elections Promise More Politicking Than Change », Foreign Policy, 25 novembre 2025. https://foreignpolicy.com/2025/11/25/iraq-elections-trump-iran-sudani-savaya/ 2 3 4 5

  3. « Misery loves company: Iraq and Iran’s electricity and gas dependencies », Clingendael Institute, 2025. https://www.clingendael.org/publication/misery-loves-company-iraq-and-irans-electricity-and-gas-dependencies 2

  4. « Iran’s energy exports to Iraq sag amid US sanctions », Iran International, 22 septembre 2025. https://www.iranintl.com/en/202509227841 2

  5. « Iraq pledges to end $4 billion gas imports from Iran by 2028 as it races to diversify beyond oil », CNBC, 15 octobre 2025. https://www.cnbc.com/2025/10/15/iraq-end-iran-gas-imports-2028-diversifies-oil-tehran-opec-flaring.html

  6. « Iraq Elections Return Incumbents, Testing US and Iranian Influence », Royal United Services Institute, 2025. https://my.rusi.org/resource/iraq-elections-return-incumbents-testing-us-and-iranian-influence.html 2

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