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Milices pro-iraniennes en Irak : l'État dans l'État

Nées contre Daech, les milices du Hashd al-Shaabi sont devenues un pouvoir parallèle. En 2025, leur intégration à l'État irakien tourne au bras de fer décisif.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Combattants du Hashd al-Shaabi défilant avec des drapeaux lors d'une parade en Irak.
Combattants du Hashd al-Shaabi défilant avec des drapeaux lors d'une parade en Irak. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Hashd al-Shaabi est né en 2014 de la mobilisation contre l'État islamique, avec un fort soutien iranien.
  2. Reconnues par l'État, ces milices sont devenues un acteur hybride, à la fois force de sécurité et pouvoir politique et économique.
  3. En 2025, un projet de loi visant à institutionnaliser le PMF a déclenché un bras de fer avec Washington.
  4. Le gouvernement a retiré le texte en août 2025 ; le désarmement des factions les plus puissantes reste un tabou.

En 2014, alors que l’État islamique déferlait sur le nord de l’Irak, un appel à la mobilisation rassembla des dizaines de milliers de volontaires chiites. Onze ans plus tard, ces combattants forment un pouvoir à part entière, courtisé, redouté, et au cœur d’un bras de fer entre Bagdad, Téhéran et Washington. L’histoire du Hashd al-Shaabi est celle d’une milice devenue institution — sans jamais cesser d’être une milice.

D’une coalition de guerre à un acteur hybride

Le Hashd al-Shaabi, ou Forces de mobilisation populaire (PMF), est né de l’urgence. Face à la menace existentielle de Daech, le gouvernement irakien a appelé à la mobilisation en 2014, formalisant un ensemble de milices dont beaucoup étaient déjà soutenues par l’Iran. Leur connaissance du terrain et leur capacité à mobiliser rapidement furent décisives dans la reconquête des territoires perdus. Sur ce point, leur contribution à la défaite de l’État islamique est largement reconnue, et elle a nourri, chez une partie de la population chiite, une véritable légitimité populaire.

Mais cette page glorieuse a un revers. Pendant la reconquête, des rapports ont fait état d’exactions contre des populations sunnites, ternissant l’image des milices et attisant les tensions confessionnelles. Héroïnes pour les uns, symboles de division pour les autres : dès l’origine, le Hashd a porté cette ambivalence, qui pèse encore sur le débat irakien.

La victoire militaire a posé un problème politique : que faire de ces dizaines de milliers de combattants ? Selon les analystes, le PMF est passé d’une coalition de guerre à un acteur hybride, mêlant fonction sécuritaire, poids politique et intérêts économiques1. Reconnu officiellement comme force auxiliaire de l’État, il a gagné en légitimité tout en conservant ses propres chaînes de commandement — une ambiguïté qui structure tout le dossier. C’est la même logique qui anime les milices soutenues par l’Iran en Syrie et l’influence des milices au Liban.

Cet enracinement ne tient pas qu’aux armes. Au fil des ans, les factions du Hashd ont tissé un système de clientèle : emplois publics, marchés, contrôle de pans entiers de l’administration et de l’économie locale. Plusieurs travaux décrivent une bascule vers un modèle de patronage et de protection, où la milice offre revenus et sécurité en échange de loyauté, brouillant la frontière entre service de l’État et intérêt privé2. Cette emprise diffuse explique pourquoi le PMF est devenu si difficile à déloger : il ne se contente pas de tenir des positions militaires, il occupe le tissu social et institutionnel du pays.

Le levier iranien et la question de la souveraineté

Pour Téhéran, ces milices sont un atout stratégique majeur. Plusieurs factions reçoivent de l’Iran un soutien militaire, financier et idéologique, ce qui en fait un relais d’influence durable. Mais cette loyauté extérieure heurte de plein fouet la souveraineté irakienne : certains groupes agissent selon leur propre agenda, parfois en contradiction avec le gouvernement central.

Le débat dépasse les cercles d’experts. Le Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani a lui-même reconnu combien l’activité des milices met en danger la stabilité et la souveraineté de l’Irak, réclamant à plusieurs reprises l’arrêt de leurs opérations militaires indépendantes3. Cet enjeu est indissociable des relations complexes entre l’Iran et l’Irak, où le poids des armes pèse autant que celui du commerce.

2025 : la bataille de la loi

L’année 2025 a porté le conflit à son point d’incandescence. En mars, le gouvernement Soudani a introduit un projet de loi destiné à institutionnaliser le PMF au sein des forces de sécurité irakiennes. Le texte a connu deux lectures au Parlement, en mars puis en juillet 20251. Pour ses promoteurs, il s’agissait d’ancrer les milices dans l’État ; pour ses détracteurs, de graver dans le marbre un pouvoir parallèle.

Washington a réagi avec fermeté. Le secrétaire d’État Marco Rubio a fait part de ses inquiétudes, craignant que la législation « institutionnalise l’influence iranienne et des organisations armées sapant la souveraineté de l’Irak »4. Sous la double pression des objections américaines et des divisions internes, le gouvernement a finalement retiré le texte le 27 août 20255, la loi étant renvoyée après les élections du 11 novembre5.

Un pouvoir qui résiste

La séquence a aussi exposé les dérives de certaines factions. Fin juillet 2025, des brigades affiliées au Kataib Hezbollah ont attaqué une installation du ministère de l’Agriculture pour empêcher le limogeage d’un responsable acquis à leur cause, tuant un policier et un civil6. L’épisode illustre l’imbrication entre milices, administration et intérêts économiques, jusqu’au contrôle de zones agricoles.

Le désarmement, lui, reste un tabou. Le Kataib Hezbollah, l’une des milices les plus puissantes, a rejeté toute remise des armes6. Le moment est pourtant scruté de près : avec un Hezbollah libanais affaibli et la Syrie perdue, Téhéran concentre ses efforts sur l’Irak, ce qui rend ses relais locaux d’autant plus précieux — et leur encadrement d’autant plus sensible. Les travaux de la RAND rappellent que démobiliser et réintégrer de tels groupes est un processus long et risqué, qui suppose des incitations crédibles, un calendrier réaliste et un État capable d’offrir une alternative économique aux combattants7. Or l’Irak, fragilisé, peine à réunir ces conditions, et la lutte d’influence avec l’Iran complique encore l’équation, comme le montre l’ensemble de l’approche iranienne de la sécurité régionale.

Le signal à surveiller

Les milices pro-iraniennes d’Irak incarnent un dilemme classique : nées pour défendre l’État, elles menacent désormais de le supplanter. Leur intégration ordonnée serait un gage de stabilité ; leur autonomie persistante, une bombe à retardement. Toute la difficulté tient à ce que ces groupes sont à la fois un problème de sécurité, un acteur économique et une force électorale — trois dimensions qu’aucune réforme partielle ne peut traiter isolément. Le test des prochains mois tient à la formation du nouveau gouvernement et à la reprise — ou non — du projet de loi. Selon que Bagdad parviendra à encadrer ces forces ou y renoncera, l’Irak basculera vers la consolidation de sa souveraineté ou vers l’enracinement d’un État dans l’État.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Hashd al-Shaabi ?

Le Hashd al-Shaabi, ou Forces de mobilisation populaire (PMF), est une coalition de milices majoritairement chiites née en 2014 pour combattre l'État islamique. Beaucoup de ses composantes sont soutenues par l'Iran. Reconnue par l'État irakien, elle est devenue un acteur militaire, politique et économique de premier plan.

Quel rôle l'Iran joue-t-il auprès de ces milices ?

Téhéran fournit à plusieurs factions un soutien militaire, financier et idéologique, faisant d'elles un relais de son influence en Irak. Cette loyauté envers l'Iran nourrit les craintes sur la souveraineté irakienne, certaines milices agissant selon leur propre agenda plutôt que celui du gouvernement central.

Pourquoi la loi sur le PMF de 2025 fait-elle débat ?

Introduite en mars 2025, elle visait à institutionnaliser les milices dans l'appareil sécuritaire irakien. Washington y a vu une consécration de l'influence iranienne et des groupes armés menaçant la souveraineté de l'Irak. Face aux pressions et aux divisions, le gouvernement a retiré le texte en août 2025.

Le désarmement des milices est-il envisageable ?

Il se heurte à de fortes résistances. Le Kataib Hezbollah, l'une des factions les plus puissantes, a rejeté tout désarmement. La question est d'autant plus sensible que ces groupes sont armés, intégrés à l'économie et représentés en politique, ce qui rend leur démobilisation difficile et risquée.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Why the Popular Mobilisation Forces Matter: From a Wartime Coalition to a Hybrid Actor in Iraq », Indian Council of World Affairs, 2025. https://www.icwa.in/show_content.php?lang=1&level=3&ls_id=14098&lid=8554 2

  2. « A Turn to Patronage and Protection », Carnegie Endowment for International Peace, avril 2025. https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2025/04/a-turn-to-patronage-and-protection?lang=en

  3. « Iraq’s Elections Promise More Politicking Than Change », Foreign Policy, 25 novembre 2025. https://foreignpolicy.com/2025/11/25/iraq-elections-trump-iran-sudani-savaya/

  4. « US expresses concern over Iraqi legislation enshrining militias as independent security force », Foundation for Defense of Democracies, 25 juillet 2025. https://www.fdd.org/analysis/2025/07/25/us-expresses-concern-over-iraqi-legislation-enshrining-militias-as-independent-security-force/

  5. « Will Iraq integrate the Popular Mobilization Forces into the state? », Al Jazeera, 18 août 2025. https://www.aljazeera.com/features/2025/8/18/will-iraq-integrate-the-pmf-into-state-insitutions 2

  6. « If Iraq Passes the New PMF Law, the U.S. Response Should Be Severe », The Washington Institute, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/if-iraq-passes-new-pmf-law-us-response-should-be-severe 2

  7. « The Future of the Iraqi Popular Mobilization Forces: Lessons from Historical Disarmament, Demobilization, and Reintegration Efforts », RAND Corporation, 2024. https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA722-1.html

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