Les forces proxies iraniennes en Syrie, d'Assad à la débâcle
De 2011 à la chute d'Assad en décembre 2024, l'Iran a bâti en Syrie un empire militaire de bases et de milices. Récit factuel d'un effondrement stratégique.

À retenir
- Déployée en Syrie dès 2011, la force Qods du CGRI y a recruté, financé et encadré des dizaines de milliers de combattants chiites étrangers.
- Avant la chute d'Assad, l'Iran aurait disposé d'un vaste réseau de bases et de points militaires, faisant de la Syrie une base avancée.
- Le corridor terrestre reliant Téhéran à Beyrouth, via Bagdad et Damas, était le cœur de la stratégie iranienne au Levant.
- L'effondrement du régime en décembre 2024 a provoqué le retrait des forces iraniennes et fragilisé tout l'« axe de la résistance ».
Pendant treize ans, la Syrie fut la pièce maîtresse de la projection iranienne au Levant : un terrain où Téhéran installa des bases, arma des milices et tailla un corridor jusqu’à la Méditerranée. Puis, en quelques jours de décembre 2024, tout s’est effondré. Le régime de Bachar al-Assad est tombé, et les forces iraniennes ont plié bagage. Retour sur un dispositif tentaculaire et sur sa chute brutale.
Une force dépêchée dès les premières heures de la guerre
Quand la révolte syrienne dégénère en guerre civile en 2011, l’Iran y voit une menace existentielle : la perte d’Assad couperait son seul allié arabe et l’accès au Hezbollah. La force Qods, branche extérieure du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) spécialisée dans la guerre non conventionnelle, se déploie en Syrie dès 20111. Son commandant d’alors, Qassem Soleimani, devient le véritable architecte de l’effort iranien, coordonnant sur le terrain l’ensemble des forces supplétives jusqu’à sa mort dans une frappe américaine le 3 janvier 20202.
Le rôle officiel des Gardiens est présenté comme « consultatif » : conseil, formation, encadrement. Dans les faits, la force Qods recrute, finance et commande directement des milices entières. C’est le modèle iranien par excellence — agir par procuration pour projeter sa puissance tout en limitant le risque d’engagement direct, une logique analysée dans notre étude sur l’utilisation stratégique par l’Iran de forces mandataires.
Une armée de supplétifs venus de toute la région
L’originalité du dispositif syrien tient à la composition de ses troupes. Faute de soldats iraniens en nombre, la force Qods a importé des combattants chiites de toute la région. Deux brigades emblématiques en sont nées : le Liwa Fatemiyoun, fondé en 2013 et composé d’Afghans chiites souvent réfugiés en Iran, et le Liwa Zaynabiyoun, formé de Pakistanais chiites en 20151. Toutes deux étaient dirigées par des officiers de la force Qods et opéraient depuis l’Iran1.
Au plus fort du conflit, Téhéran aurait déployé en Syrie entre 20 000 et 30 000 supplétifs régionaux, venus du Moyen-Orient, d’Afghanistan et du Pakistan1. Le coût humain fut lourd : selon un responsable de la brigade cité par le Middle East Institute, le seul Liwa Fatemiyoun a reconnu environ 2 000 morts et 8 000 blessés à la fin de 20173. Le recensement de ces pertes, mené très tôt par des chercheurs à partir des avis de décès et des funérailles, donne un aperçu du lourd tribut payé par cet écheveau de nationalités au service de Damas4.
À ces brigades s’ajoutaient le Hezbollah libanais, fer de lance de plusieurs offensives, et une myriade de milices syriennes locales encadrées par les Gardiens. Le mérite de Soleimani fut précisément d’assembler cette mosaïque hétéroclite en un instrument cohérent au service de la politique étrangère iranienne2. Ce maillage est détaillé dans notre dossier sur le rôle des milices soutenues par l’Iran en Syrie.
Une base avancée et un corridor vers la Méditerranée
Avec le temps, la présence iranienne s’est institutionnalisée. À partir de 2018 et jusqu’à l’effondrement du régime, le CGRI et ses milices ont édifié une infrastructure militaire parallèle qui a transformé la Syrie en base avancée iranienne, selon un rapport du Middle East Forum5. En 2023, l’Iran y aurait maintenu 55 bases militaires et plus de 500 autres points militaires, concentrés autour d’Alep, de Deir ez-Zor et de la banlieue de Damas5.
L’enjeu dépassait la seule survie d’Assad. Téhéran cherchait à consolider un corridor terrestre reliant l’Iran à Beyrouth, via Bagdad et Damas — une voie permettant d’acheminer armes et combattants jusqu’au Hezbollah sans dépendre des airs ni de la mer. Ce corridor faisait le lien avec le réseau irakien, exploré dans notre analyse du rôle des milices soutenues par l’Iran en Irak, et formait l’épine dorsale logistique de l’« axe de la résistance ». Sa sécurisation justifiait la mobilisation des forces de conseil iraniennes en Syrie et en Irak.
L’année 2024 : l’usure puis l’effondrement
Le tournant intervient en 2024. La confrontation directe avec Israël s’intensifie. À l’automne, Israël décapite le commandement du Hezbollah au Liban : son secrétaire général Hassan Nasrallah est tué dans une frappe sur la banlieue sud de Beyrouth le 27 septembre, aux côtés de plusieurs commandants et d’un adjoint du CGRI6. L’allié libanais, pilier du dispositif syrien, est sonné. Le 1ᵉʳ octobre, l’Iran riposte par environ 200 missiles balistiques contre Israël, en représailles aux assassinats de responsables du Hezbollah et du Hamas6.
Affaibli, distrait sur plusieurs fronts, l’Iran ne peut plus tenir la Syrie. Fin novembre, une offensive éclair des rebelles balaie les lignes du régime. Le 6 décembre 2024, l’Iran et ses supplétifs amorcent leur retrait ; le 8 décembre, Damas tombe7. Les forces iraniennes se replient vers l’Irak, la Russie vers ses enclaves côtières de Lattaquié et Tartous7. Le commandant du CGRI, Hossein Salami, reconnaît publiquement l’« événement amer » de Syrie une semaine plus tard7. Carnegie souligne d’ailleurs que, dans les derniers temps, Assad lui-même bridait la force Qods, refusant qu’elle ouvre un front contre Israël depuis le Golan8.
Un revers stratégique aux ondes de choc régionales
La chute d’Assad n’est pas un simple repli tactique : c’est l’effondrement d’un projet régional patiemment bâti. En perdant la Syrie, l’Iran a perdu son corridor terrestre, ses bases avancées et sa profondeur stratégique au Levant. Le Belfer Center de Harvard y voit une « dégradation » profonde du modèle de procuration iranien, dont la cohérence reposait précisément sur la continuité géographique entre Téhéran et la Méditerranée9.
Cet effondrement nourrit aussi un débat à Téhéran sur la pertinence même du modèle. Investir des milliards et des milliers de vies dans un allié qui s’évapore en dix jours interroge le rendement de la stratégie de procuration. Certains analystes y lisent la fin d’un cycle ; d’autres, une simple parenthèse, l’Iran ayant déjà survécu à des revers majeurs.
Reste une question ouverte : l’Iran peut-il reconstituer son influence autrement ? Privé de la Syrie, affaibli au Liban, il lui faudra s’appuyer davantage sur ses réseaux irakiens et sur d’autres leviers. Le signal à surveiller est la capacité de Téhéran à rouvrir, ou non, une voie d’approvisionnement vers le Hezbollah. De sa réponse dépendra, pour une large part, l’avenir de l’« axe de la résistance ».
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la force Qods ?
C'est la branche du Corps des Gardiens de la Révolution islamique chargée des opérations extérieures et de la guerre non conventionnelle. Elle recrute, finance et encadre des acteurs non étatiques alliés de Téhéran, du Hezbollah libanais aux milices chiites d'Irak, de Syrie et d'Afghanistan.
Quelles milices l'Iran a-t-il déployées en Syrie ?
Outre le Hezbollah libanais, la force Qods a créé et encadré des brigades de combattants étrangers : le Liwa Fatemiyoun, formé d'Afghans chiites en 2013, et le Liwa Zaynabiyoun, composé de Pakistanais chiites en 2015. S'y ajoutent de nombreuses milices syriennes et irakiennes locales.
Pourquoi le corridor terrestre était-il si important ?
Ce passage reliant l'Iran à la Méditerranée, via l'Irak et la Syrie, permettait à Téhéran d'acheminer armes, combattants et ravitaillement jusqu'au Hezbollah au Liban, sans dépendre des routes maritimes. Il constituait l'épine dorsale logistique de l'« axe de la résistance ».
Que reste-t-il de la présence iranienne après la chute d'Assad ?
Très peu. Lors de l'effondrement du régime, début décembre 2024, les forces iraniennes se sont repliées vers l'Irak, abandonnant bases et infrastructures. La perte de la Syrie a rompu le corridor terrestre et porté un coup sévère à toute l'architecture régionale de l'Iran.
Sources
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Combating Terrorism Center at West Point, « The Quds Force in Syria: Combatants, Units, and Actions », CTC West Point, 2023. https://ctc.westpoint.edu/the-quds-force-in-syria-combatants-units-and-actions/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Council on Foreign Relations, « The Islamic Revolutionary Guard Corps (IRGC) », CFR Backgrounder, 2024. https://www.cfr.org/backgrounders/irans-revolutionary-guards ↩ ↩2
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Middle East Institute, « The Fatemiyoun Division: Afghan fighters in the Syrian civil war », MEI, consulté en 2026. https://www.mei.edu/publications/fatemiyoun-division-afghan-fighters-syrian-civil-war ↩
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FDD’s Long War Journal, « Analysis: Shiite Afghan casualties of the war in Syria », Long War Journal, mars 2015. https://www.longwarjournal.org/archives/2015/03/analysis-shiite-afghan-casualties-of-the-war-in-syria.php ↩
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Middle East Forum, « Iran’s Shadow Empire: The IRGC’s Military Infrastructure in Syria », MEF Reports, 2024. https://www.meforum.org/mef-reports/irans-shadow-empire-the-islamic-revolutionary-guard-corps-military-infrastructure-in-syria ↩ ↩2
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The Iran Primer (United States Institute of Peace), « Nasrallah Assassination: The News », USIP Iran Primer, septembre 2024. https://iranprimer.usip.org/blog/2024/sep/30/nasrallah-assassination-news ↩ ↩2
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Irregular Warfare Initiative, « The Fall of Assad’s Regime Shakes Iran’s Proxy Network Across the Middle East », Irregular Warfare Initiative, 2025. https://irregularwarfare.org/articles/assad-fall-iran-irregular-warfare/ ↩ ↩2 ↩3
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Carnegie Endowment for International Peace, « Why Did Iran Allow Bashar al-Assad’s Downfall? », Carnegie / Diwan, décembre 2024. https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2024/12/why-did-iran-allow-assads-downfall ↩
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Belfer Center for Science and International Affairs, « The Degradation of Iran’s Proxy Model », Harvard Kennedy School, 2025. https://www.belfercenter.org/research-analysis/degradation-irans-proxy-model ↩
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