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Énergie iranienne : moderniser sous pression, survivre aux sanctions

Pénuries d'électricité, frappes sur South Pars, pétrole bradé à la Chine : comment l'Iran tente de moderniser un secteur énergétique exsangue tout en gardant sa capacité.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Torchères et installations pétrolières iraniennes au crépuscule dans le golfe Persique.
Torchères et installations pétrolières iraniennes au crépuscule dans le golfe Persique. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran a porté sa production pétrolière à 3,2-4 millions de barils par jour en 2024-2025, exportant jusqu'à 1,7 million de barils dont près de 90 % vers la Chine.
  2. Le pays vit pourtant une crise énergétique interne aiguë : déficit électrique d'environ un tiers de la demande et coupures touchant 70 % du territoire début 2025.
  3. Les frappes israéliennes de juin 2025 sur le champ gazier géant de South Pars ont visé le cœur d'un système où le gaz fournit 80 % de l'électricité.
  4. La modernisation passe par le raffinage (Persian Gulf Star), des contrats gaziers domestiques de 17 milliards de dollars et un timide essor du solaire.

Sur le papier, l’Iran a tout d’une superpuissance énergétique : deuxième réserve mondiale de gaz, parmi les premières de pétrole. Dans les faits, à l’hiver 2025, des dizaines de millions d’Iraniens grelottaient dans le noir, victimes de coupures à répétition. Voilà le grand paradoxe de Téhéran : un pays qui exporte des millions de barils mais peine à éclairer ses propres villes, sommé de moderniser un appareil énergétique exsangue tout en gardant intacte sa capacité de rebond.

Produire plus, vendre malgré tout

Le premier réflexe des sanctions occidentales était d’étrangler les recettes pétrolières iraniennes. Le résultat est plus nuancé. Loin de s’effondrer, la production a grimpé d’environ 2,9 millions de barils par jour en 2019 à une fourchette de 3,2 à 4 millions en 20241. Le pays a exporté jusqu’à 1,7 million de barils quotidiens, dont près de 90 % vers un seul client : la Chine1.

La recette tient en un mot : la décote. Le brut iranien s’écoule auprès des raffineurs chinois avec un rabais pouvant atteindre 7 à 8 dollars sous les références mondiales2. Fin 2025, Pékin importait jusqu’à 1,4 million de barils par jour d’Iran, soit environ 13 % de ses achats de brut1. Ces revenus — l’épine dorsale du budget de l’État — expliquent que le pétrole et le gaz restent les leviers stratégiques de Téhéran. Mais cette dépendance à un client unique est aussi une vulnérabilité : Washington a multiplié les trains de sanctions visant le réseau de pétroliers fantômes iraniens, jusqu’à un douzième volet annoncé en 20263.

La crise interne, talon d’Achille

Le vrai point faible n’est pas l’export : c’est la maison Iran elle-même. Le pays affronte ce que les analystes décrivent comme une « fonte » énergétique, conjuguant pénuries d’électricité, de gaz et de carburants raffinés4. Un déficit électrique d’environ 25 000 MW est projeté pour 2025-2026, soit près d’un tiers de la consommation nationale4. Dès février 2025, plus de 70 % du territoire avait connu des coupures imprévues, certaines durant des heures, voire des jours4.

Les causes sont structurelles. Le gaz fournit environ 80 % de l’électricité iranienne, or les infrastructures sont vieillissantes, les tarifs subventionnés à l’extrême et la contrebande détourne près de 20 % de la production de carburant vers l’étranger4. Les pertes économiques des coupures atteignent près de 18 000 milliards de tomans par jour, dont plus de la moitié frappe l’industrie5. Cette fragilité interne pèse autant que les sanctions internationales sur l’économie iranienne : elle ronge la base industrielle censée porter toute modernisation.

Le cercle est vicieux. Les subventions massives sur l’essence et le gaz, héritées d’une logique de redistribution populaire, encouragent un gaspillage colossal et privent l’État des recettes nécessaires pour rénover le réseau. Tant que le prix de l’énergie restera artificiellement bas, la demande continuera de croître plus vite que l’offre, condamnant le pays à alterner pénuries hivernales de gaz et coupures estivales d’électricité. Réformer ces subventions est politiquement explosif : les rares tentatives passées ont déclenché des vagues de contestation, ce qui dissuade tout gouvernement de s’y attaquer frontalement.

South Pars dans le viseur

À cette crise rampante s’est ajouté un choc brutal. Le 14 juin 2025, lors de l’affrontement direct avec Israël, des frappes ont déclenché une explosion et un incendie sur une installation de traitement gazier liée au champ géant de South Pars6. La phase 14 a été endommagée et une plateforme offshore produisant 12 millions de mètres cubes par jour mise à l’arrêt7.

La cible n’avait rien d’anodin. South Pars est le plus grand champ gazier au monde et la source des deux tiers de la production gazière iranienne7. Avec 80 % de l’électricité du pays issue du gaz, viser ce nœud revenait à menacer directement l’alimentation des foyers et des usines7. L’épisode a rappelé une vérité crue : la modernisation énergétique iranienne ne se joue pas seulement contre la bureaucratie et les sanctions, mais aussi sous la menace permanente d’une escalade militaire que sa dissuasion n’a pas suffi à neutraliser. Cette vulnérabilité pèse jusque dans ses débouchés régionaux, notamment ses exportations de gaz vers la Turquie voisine.

Raffiner, forer, capter le soleil

Face à ces vents contraires, Téhéran joue trois cartes. La première est le raffinage. La gigantesque raffinerie Persian Gulf Star, alimentée par environ 600 000 barils par jour de condensats de South Pars, produit aujourd’hui quelque 45 millions de litres d’essence par jour et constitue le pilier de l’autosuffisance iranienne en carburant8. L’objectif affiché est de porter la capacité de raffinage de 2,2 à 3,5 millions de barils par jour, une hausse de plus de 50 %9.

La deuxième carte est le maintien des capacités gazières. En mars 2025, le président Massoud Pezeshkian a assisté à la signature de sept contrats d’une valeur de 17 milliards de dollars, confiés à des entreprises domestiques, pour rehausser la pression du champ de South Pars dont la production décline9. Faute d’accès aux majors occidentales, l’Iran mise sur ses propres ingénieurs — et sur ses partenaires, comme l’illustre son tournant vers la Chine et la Russie pour la technologie et les débouchés.

La troisième carte, plus modeste, est le renouvelable. Avec environ 300 jours de soleil par an, le potentiel solaire iranien est estimé à 12 000 MW10. Mais la réalité reste maigre : la capacité renouvelable installée plafonne autour de 2 550 MW, à peine 1 % de la production électrique10. Le solaire est présenté comme une priorité ; il demeure un appoint.

Tenir la position en attendant le dégel

L’horizon politique s’est encore assombri en septembre 2025, quand la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont activé le mécanisme de « snapback » rétablissant les sanctions onusiennes levées par l’accord de 20153. Le pari iranien reste pourtant le même : préserver l’outil de production — puits, raffineries, savoir-faire — pour être prêt le jour où s’ouvrirait une fenêtre diplomatique et un retour sur les marchés mondiaux.

C’est une stratégie d’attente sous tension. À court terme, Téhéran cherche aussi des bouées de sauvetage régionales, en discutant importations et échanges avec la Turquie et l’Azerbaïdjan pour passer l’hiver11. Le signal à surveiller n’est donc pas le prochain record d’exportation vers la Chine, mais la capacité du pays à éclairer ses villes : tant que l’Iran ne réglera pas sa crise électrique intérieure, sa puissance énergétique restera une promesse plus qu’une réalité.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'Iran produit-il encore beaucoup de pétrole malgré les sanctions ?

Oui. Loin de s'effondrer, la production a grimpé d'environ 2,9 millions de barils par jour en 2019 à une fourchette de 3,2 à 4 millions en 2024-2025. Le pays exporte jusqu'à 1,7 million de barils par jour, écoulés à près de 90 % vers la Chine grâce à de fortes décotes.

Pourquoi l'Iran subit-il des coupures d'électricité s'il regorge d'énergie ?

C'est le paradoxe iranien. Le gaz fournit environ 80 % de l'électricité, mais les infrastructures vieillissantes, les subventions massives et le sous-investissement créent un déficit d'environ 25 000 MW. Début 2025, plus de 70 % du pays a connu des coupures, parfois de plusieurs heures ou jours.

Qu'a visé Israël en frappant South Pars en juin 2025 ?

South Pars est le plus grand champ gazier au monde et la source des deux tiers de la production gazière iranienne, consommée nationalement. La frappe du 14 juin 2025 a touché une installation de traitement de la phase 14, menaçant directement l'alimentation électrique du pays.

L'Iran investit-il dans les énergies renouvelables ?

Timidement. Avec environ 300 jours de soleil par an, le potentiel solaire est estimé à 12 000 MW. Mais la capacité renouvelable installée plafonne autour de 2 550 MW, soit à peine 1 % de la production électrique. Les sanctions et le manque de financements freinent l'essor.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Reuters / OilPrice, « Iran’s Oil Output Faces a New Test After Venezuela », OilPrice.com, janvier 2026. https://oilprice.com/Energy/Energy-General/Irans-Oil-Output-Faces-a-New-Test-After-Venezuela.html 2 3

  2. « China Oil Imports from Iran 2025: 14.8% of Total Crude Supply », China Data Portal, 2025. https://chinadata.live/data/china-iran-oil-imports/

  3. U.S. Department of State, « United States Sanctions Network Facilitating Iran’s Illicit Oil Trade », state.gov, mai 2026. https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/05/united-states-sanctions-network-facilitating-irans-illicit-oil-trade/ 2

  4. Carnegie Endowment, « Iran’s Energy Dilemma: Constraints, Repercussions, and Policy Options », Carnegie / Sada, juin 2025. https://carnegieendowment.org/sada/2025/06/irans-energy-dilemma-constraints-repercussions-and-policy-options?lang=en 2 3 4

  5. Foundation for Defense of Democracies, « Iran’s Energy Crisis », FDD, 20 janvier 2025. https://www.fdd.org/analysis/op_eds/2025/01/20/irans-energy-crisis/

  6. « Israel Strikes Refinery at Iran’s Giant South Pars Gas Field », Bloomberg, 14 juin 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-06-14/israel-strikes-refinery-at-iran-s-giant-south-pars-gas-field

  7. « Which Iranian oil and gas facilities has Israel hit? Why do they matter? », Al Jazeera, 15 juin 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/6/15/which-iranian-oil-and-gas-fields-has-israel-hit-and-why-do-they-matter 2 3

  8. « Persian Gulf Star Manages 9 Million Liters of the Country’s Daily Gasoline Consumption Through Energy Self-Sufficiency », Titr Sanat, 2025. https://titrsanat.ir/en/persian-gulf-star-manages-9-million-liters-of-the-countrys-daily-gasoline-consumption-through-energy-self-sufficiency/

  9. « Iran Oil and Gas Market Report 2025 – Trends, Forecast, Key Players & Opportunities », OG Analysis, 2025. https://www.oganalysis.com/industry-reports/iran-oil-and-gas-market 2

  10. « Iran unable to meet one-third of its power demand, warns industry chief », Iran International, 9 mars 2025. https://www.iranintl.com/en/202503099951 2

  11. Stimson Center, « Iran Turns to Turkey and Azerbaijan Amid Energy Shortages », Stimson, 2025. https://www.stimson.org/2025/iran-turns-to-turkey-and-azerbaijan-amid-energy-shortages/

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