Israël : le système électoral qui rend tout gouvernement fragile
Représentation proportionnelle, seuil de 3,25 %, coalitions instables : pourquoi Israël a connu cinq élections en moins de quatre ans et reste ingouvernable.

À retenir
- Israël élit ses 120 députés à la proportionnelle intégrale, à l'échelle nationale, sur listes fermées : on vote pour un parti, pas pour un candidat.
- Le seuil d'entrée à la Knesset, longtemps à 1 %, a été relevé à 3,25 % en 2014, soit environ quatre sièges.
- Aucun parti n'a jamais obtenu la majorité absolue : le gouvernement de coalition est la règle depuis 1948.
- Entre avril 2019 et novembre 2022, le pays a voté cinq fois sans parvenir à une stabilité durable.
- Les partis ultra-orthodoxes Shas et Judaïsme unifié de la Torah jouent souvent les faiseurs de rois — au cœur de la crise de 2025 sur la conscription.
Cinq élections législatives en moins de quatre ans, des gouvernements qui s’effondrent en quelques mois, des négociations interminables : depuis 2019, Israël semble incapable de se doter d’un pouvoir stable. Derrière ce vertige démocratique se cache une mécanique électorale singulière, conçue pour faire entendre toutes les voix — quitte à rendre le pays presque ingouvernable.
La proportionnelle intégrale, une exception démocratique
Le système israélien repose sur un principe simple et radical : la représentation proportionnelle à l’échelle nationale. Les électeurs ne votent pas pour un candidat de leur circonscription, mais pour une liste de parti fermée1. Les 120 sièges de la Knesset sont ensuite répartis au prorata des suffrages, selon la méthode D’Hondt, qui favorise légèrement les grandes formations1.
L’avantage est démocratique : même un petit parti peut décrocher des élus et porter sa cause au parlement. Les minorités — arabes, religieuses, immigrées — trouvent ainsi une représentation directe que des scrutins majoritaires leur refuseraient. L’inconvénient est structurel : depuis la fondation de l’État en 1948, aucun parti n’a jamais remporté la majorité absolue des sièges lors d’un scrutin national1. Le pays vit donc en permanence sous le régime de la coalition, un système multipartite où gouverner suppose toujours de composer avec d’autres1.
Cette mécanique a une conséquence redoutable : le vainqueur des urnes n’est pas toujours celui qui gouverne. Ce qui compte, c’est la capacité à réunir au moins 61 députés sur 120, fût-ce au prix d’alliances contre nature. Le chef du plus grand parti reçoit certes en priorité du président le mandat de former le gouvernement, mais s’il échoue, un rival peut prendre le relais. Cette fragmentation nourrit aussi l’influence des partis religieux dans la politique de coalition.
Le seuil électoral, un curseur très politique
Pour limiter l’émiettement, Israël a instauré un seuil d’entrée. Son histoire raconte les tâtonnements du pays : fixé à 1 % jusqu’aux élections de 1988, il est passé à 1,5 % de 1992 à 2003, puis à 2 % pendant trois scrutins, avant d’être relevé à 3,25 % en mars 2014, dans le cadre des « lois de gouvernance »2. Ce seuil correspond aujourd’hui à environ quatre sièges3.
Chaque relèvement a fait des victimes. En 1992, des dizaines de milliers de voix se sont perdues lorsque deux partis présents dans la Knesset précédente n’ont pas franchi la barre2. Le relèvement de 2014 a produit, lors des élections de 2015, le plus petit nombre de partis depuis 19922. Surtout, il a poussé de petites formations à fusionner : des partis arabes aux orientations très différentes se sont regroupés dans une Liste arabe unifiée pour survivre, des « alliés improbables » réunis par la seule nécessité de dépasser le seuil2. Le curseur n’est jamais neutre : il redessine la carte politique à chaque réforme.
Quand le pays vote sans fin
La fragilité du système a éclaté au grand jour entre 2019 et 2022. Israël a alors organisé cinq scrutins : avril 2019, septembre 2019, mars 2020, mars 2021 et novembre 20224. Une séquence inédite, vécue comme une paralysie de trois ans et demi4.
Le blocage tenait à une équation insoluble. L’aile libérale du parlement refusait de gouverner avec Benyamin Netanyahou, mis en cause par la justice, tandis que le Likoud refusait de l’écarter de sa tête4. Aucun camp ne pouvait réunir seul les 61 sièges nécessaires. Le gouvernement d’union conclu en 2020 entre Netanyahou et Benny Gantz s’est dissous dès décembre de la même année ; la coalition hétéroclite dirigée par Naftali Bennett et Yaïr Lapid en 2021, allant de la droite à la gauche, a explosé en juin 20224. Le cinquième scrutin a finalement donné une majorité au camp national : après deux mois de négociations, le 37e gouvernement a prêté serment le 29 décembre 20225. Cette instabilité chronique pèse sur le pilotage de dossiers majeurs, du budget à la défense antimissile.
Les ultra-orthodoxes, faiseurs de rois
Dans ce paysage morcelé, de petits partis pèsent d’un poids démesuré. C’est le cas des formations ultra-orthodoxes (haredim) : le Shas, fondé en 1984 par le rabbin Ovadia Yossef pour représenter les juifs séfarades et mizrahim, et le Judaïsme unifié de la Torah (UTJ), né en 1992 de l’alliance de deux partis ashkénazes6. Aucun n’a jamais obtenu de majorité, mais tous deux sont des piliers des gouvernements depuis des décennies, parce que le mode de scrutin transforme les petites listes en faiseurs de rois6.
Leur logique d’entrée au gouvernement est claire : obtenir des financements pour leurs écoles, leurs institutions sociales et leurs réseaux d’aide6. En 2022, Shas et UTJ détenaient 18 des 64 sièges de la coalition de Netanyahou6. Leur flexibilité historique sur la question palestinienne leur a longtemps permis de s’allier aussi bien à la gauche qu’à la droite, pourvu que leurs priorités religieuses soient satisfaites6. Ce pragmatisme fait d’eux des partenaires courtisés par tous les camps.
Cette influence cristallise les tensions entre Israéliens laïques et religieux, en particulier sur une question explosive : le service militaire, dont les jeunes ultra-orthodoxes étudiant la Torah étaient traditionnellement dispensés. C’est tout l’enjeu de l’intégration des Haredim dans l’armée, qui rejaillit aussi sur le service militaire et le leadership politique.
Une instabilité qui ne désarme pas
Le système n’a pas fini de produire des secousses. En juin 2024, la Cour suprême a jugé que les ultra-orthodoxes pouvaient être enrôlés, déclenchant une vive opposition au sein de la communauté haredie7. Selon les estimations citées par la presse, quelque 80 000 hommes ultra-orthodoxes âgés de 18 à 24 ans seraient en âge de servir sans s’être engagés7. La crise a rebondi en juillet 2025, lorsque Shas et UTJ ont menacé de quitter la coalition faute de loi exemptant leurs fidèles de la conscription8.
L’épisode résume la fragilité structurelle d’Israël : un mode de scrutin qui maximise la représentation au prix de la stabilité, et confère à des partis charnières un pouvoir d’arbitrage considérable. Des réformes ont été proposées de longue date — relever encore le seuil, introduire une dose de scrutin majoritaire —, mais elles se heurtent à la résistance des petites formations et au consensus introuvable d’un parlement fragmenté. Le signal à surveiller dans les mois à venir : la capacité du pays à trancher la question de la conscription sans déclencher, une fois de plus, une dissolution anticipée.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Comment fonctionne le scrutin israélien ?
Israël pratique la représentation proportionnelle intégrale à l'échelle nationale, sur listes fermées. Les électeurs votent pour un parti, et non pour un candidat. Les 120 sièges de la Knesset sont répartis selon la part de voix obtenue, à condition de franchir le seuil de 3,25 %, via la méthode D'Hondt.
Qu'est-ce que le seuil électoral en Israël ?
C'est le pourcentage minimal de voix qu'un parti doit obtenir pour entrer à la Knesset. Fixé à 1 % jusqu'en 1988, il est passé à 1,5 %, puis 2 %, avant d'être relevé à 3,25 % en 2014. Sous ce seuil, les voix sont perdues, ce qui pousse les petits partis à s'allier.
Pourquoi Israël a-t-il connu cinq élections en quatre ans ?
Entre avril 2019 et novembre 2022, le pays a voté cinq fois. Le blocage tenait largement au refus d'une partie du parlement de gouverner avec Benyamin Netanyahou, tandis que son camp refusait de l'écarter. Aucun bloc ne parvenait à réunir une majorité stable de 61 sièges.
Pourquoi les partis ultra-orthodoxes sont-ils si influents ?
Bien qu'ils n'aient jamais remporté de majorité, Shas et le Judaïsme unifié de la Torah sont des partenaires de coalition de longue date. Le mode de scrutin permet à ces petits partis de devenir faiseurs de rois et d'obtenir des financements pour leurs écoles, leurs institutions et des dérogations, notamment sur le service militaire.
Sources
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My Jewish Learning, « Israeli Electoral System », My Jewish Learning. https://www.myjewishlearning.com/article/israeli-electoral-system/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Israel Democracy Institute, « The Electoral Threshold, Wasted Votes, and Proportionality », IDI, 2019. https://en.idi.org.il/articles/5225 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Israel Policy Forum, « Crossing the Threshold: Israel’s Electoral Threshold Explained », Israel Policy Forum, 19 février 2019. https://israelpolicyforum.org/2019/02/19/crossing-the-threshold-israels-electoral-threshold-explained/ ↩
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Voice of America, « Explainer: Israel Ballot Is Round Five in Netanyahu’s Fight for Survival », VOA News, 2022. https://www.voanews.com/amp/explainer-israel-ballot-is-round-five-in-netanyahu-s-fight-for-survival/6809471.html ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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OSW Centre for Eastern Studies, « Netanyahu for the sixth time: the new Israeli government », OSW Commentary, 18 janvier 2023. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2023-01-18/netanyahu-sixth-time-new-israeli-government ↩
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Council on Foreign Relations, « Why Israel Wants to Draft the Ultra-Orthodox Into the Military », CFR, 2024. https://www.cfr.org/in-brief/why-israel-wants-draft-ultra-orthodox-military ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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Middle East Eye, « Why are ultra-Orthodox Jews against conscription? », Middle East Eye, 2024. https://www.middleeasteye.net/explainers/israel-gaza-ultra-orthodox-jews-haredim-oppose-conscription ↩ ↩2
-
The Times of Israel, « Coalition MKs tear into Haredi draft exemption bill, throwing it into uncertainty », The Times of Israel, 2025. https://www.timesofisrael.com/coalition-mks-tear-into-haredi-draft-exemption-bill-throwing-it-into-uncertainty/ ↩
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