Mozambique : l'opacité qui peut dévorer la rente gazière
Relance du GNL de Cabo Delgado, dette cachée, transition Chapo : pourquoi le manque de transparence menace les bénéfices à long terme de la rente gazière.

À retenir
- TotalEnergies a levé la force majeure en novembre 2025 et relancé son projet gazier de 20,5 milliards de dollars à Cabo Delgado, avec un premier GNL attendu en 2029.
- Le Mozambique conteste 2 milliards de dollars de coûts réclamés par le consortium pour la période d'arrêt : une décision fiscale qui peut repousser de années le moment où le pays profitera de son gaz.
- Le souvenir de la « dette cachée » de 2 milliards de dollars (2013-2016) hante chaque débat : un scandale qui a précipité près de deux millions de personnes dans la pauvreté.
- Les ONG de transparence (CIP, Global Witness) dénoncent le secret des contrats ; Maputo et l'entreprise mettent en avant l'emploi et le développement local.
- Avec une dette publique proche de 91 % du PIB et une insurrection jihadiste persistante, l'opacité est le risque qui peut transformer la manne en passif durable.
Sur la côte sauvage de Cabo Delgado, à la pointe nord du Mozambique, les grues ont recommencé à tourner. Après quatre ans de gel, TotalEnergies a relancé fin 2025 l’un des plus gros chantiers énergétiques d’Afrique : un complexe de gaz naturel liquéfié à 20,5 milliards de dollars. Maputo y voit la promesse d’une nation transformée. Mais au pays de la « dette cachée », une question taraude experts et citoyens : qui verra vraiment la couleur de cet argent — et qui en gardera le secret ?
Le réveil d’un géant gazier
Le 7 novembre 2025, le consortium piloté par TotalEnergies a levé la force majeure déclarée en 2021, ouvrant la voie au redémarrage complet des activités à terre et en mer sur le site d’Afungi. Le 29 janvier 2026, le PDG Patrick Pouyanné et le président Daniel Chapo confirmaient officiellement la reprise. Sur le terrain, plus de 4 000 personnes sont déjà mobilisées, dont plus de 3 000 Mozambicains ; le chantier affiche 40 % d’avancement, et le premier gaz liquéfié est attendu en 20291.
Le budget total du projet a été révisé à 20,5 milliards de dollars, dont 15,5 milliards correspondant à l’enveloppe d’origine et 4,5 milliards de dépenses engagées pendant les quatre années d’arrêt2. Pour le financement, une pièce maîtresse est venue de Washington : en mars 2025, le conseil de l’agence américaine de crédit à l’exportation, l’EXIM Bank, a approuvé un prêt de 4,7 milliards de dollars — l’un des plus gros engagements de l’agence en Afrique, accordé sous l’administration Trump3.
Le potentiel est colossal. Sur la durée de vie des projets du bassin du Rovuma — une trentaine d’années — le Mozambique pourrait engranger plusieurs dizaines de milliards de dollars de recettes publiques. Encore faut-il que cette manne arrive jusqu’au Trésor, et qu’elle y soit gérée au grand jour.
Le bras de fer des 2 milliards « cachés » dans les coûts
Premier signal d’alerte, déjà : un litige feutré sur les chiffres. Fin mai 2026, Maputo conteste environ 2 milliards de dollars de coûts que TotalEnergies et ses partenaires affirment avoir engagés durant l’arrêt du chantier, comme l’a rapporté l’agence financière Bloomberg4. La querelle paraît technique. Elle est en réalité décisive.
Dans ce type de contrat, l’opérateur récupère ses dépenses (le cost recovery) avant que l’État ne touche sa part. Plus les coûts admis sont élevés, plus le moment où le pays commence réellement à profiter de son gaz est repoussé. Le Centre pour l’intégrité publique (CIP), une ONG anticorruption mozambicaine indépendante et non partisane, le dit sans détour : reconnaître ces 4,5 milliards de coûts pourrait retarder « de années, voire de décennies » le moment où le pays bénéficiera de ses propres ressources. Selon le CIP, l’État s’apprête peut-être à prendre « l’une des décisions fiscales les plus coûteuses de son histoire récente, sans contrôle public suffisant et avec des informations critiques hors de portée des citoyens »5.
Sur le même registre, le négociateur public part avec un handicap : l’architecture fiscale actuelle, dominée par le mécanisme de récupération des coûts et le report de l’impôt sur les sociétés, promet à l’État une part « modeste » des revenus bruts pendant une longue période — et expose ses recettes aux soubresauts des cours mondiaux du GNL, sur lesquels le pays n’a aucune prise5.
L’ombre de la « dette cachée »
Si l’opacité inquiète autant ici, c’est qu’elle a déjà coûté une fortune au pays. Entre 2013 et 2016, des responsables mozambicains ont contracté en secret environ 2 milliards de dollars de prêts auprès du Crédit Suisse et de la banque russe VTB, au nom de trois entreprises publiques, officiellement pour financer une flotte de pêche au thon et la sécurité maritime. Quand les sociétés ont fait défaut, l’État s’est retrouvé sur le crochet. La révélation de cette « dette cachée » en 2016 a déclenché le gel de l’aide internationale et une crise financière qui, selon certaines estimations, a précipité près de deux millions de Mozambicains dans la pauvreté6.
La justice a fini par s’en mêler, de New York à Maputo. En janvier 2025, l’ancien ministre des Finances Manuel Chang a été condamné par un tribunal américain à deux ans et demi de prison supplémentaires pour avoir accepté des pots-de-vin en échange de cet endettement secret7. À Londres, la Haute Cour a accordé au Mozambique une réparation de plusieurs milliards de dollars contre le constructeur naval Privinvest, jugé responsable de corruption8. Cette mémoire-là est vive : elle explique pourquoi chaque dollar de la rente gazière est désormais scruté, et pourquoi le secret entourant les nouveaux contrats nourrit une défiance tenace.
Deux récits qui s’affrontent
Autour du gaz, deux histoires se télescopent. La première est celle de Maputo et de l’entreprise. Dans la communication officielle, la reprise est une consécration. Le président Chapo a salué « une étape importante pour l’économie nationale », qui « réaffirme la confiance des partenaires internationaux » et consolide « le positionnement du Mozambique comme pôle énergétique régional ». TotalEnergies, de son côté, met en avant l’embauche d’environ 17 000 travailleurs au pic du chantier — en majorité des résidents de Cabo Delgado — et un vaste programme de développement socio-économique censé créer plus de 8 000 emplois hors projet9.
La seconde histoire est celle des organisations de transparence et de défense des droits, nettement plus sombre. Un collectif de 124 organisations de la société civile a appelé les institutions financières à se retirer du projet, invoquant les attaques persistantes, des atteintes aux droits humains et le peu de retombées pour les communautés locales. TotalEnergies est par ailleurs visée par une plainte déposée en France par l’ONG European Center for Constitutional and Human Rights, qui l’accuse de complicité dans la détention et l’exécution de civils près du site d’Afungi en 2021 — accusations que le groupe conteste10. Signe des doutes persistants, l’entreprise s’est retirée fin 2025 d’une police d’assurance-crédit à l’exportation néerlandaise de 640 millions de dollars10.
Entre ces deux récits, l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa), centre de recherche basé à Pretoria, trace une ligne de crête : sans transparence ni contrôle solides, prévient-il, le Mozambique « risque d’accepter des termes financiers défavorables qui pourraient réduire substantiellement les bénéfices à long terme de ses ressources gazières »11.
L’enclave et l’insurrection
Le gaz mozambicain a un défaut de naissance : il jaillit au cœur d’une guerre. Depuis 2017, Cabo Delgado est le théâtre d’une insurrection affiliée à l’organisation État islamique. Elle a déjà déplacé environ 1,3 million de personnes selon l’ONU, et la violence n’a pas désarmé : à l’été 2025, une nouvelle vague d’attaques a chassé des dizaines de milliers d’habitants, et en septembre une trentaine d’assauts ont tué au moins 39 civils12. Plus de 5 000 soldats rwandais restent déployés pour sécuriser la zone gazière — une dépendance sécuritaire qui en dit long sur la fragilité de l’État. L’ISS Africa souligne d’ailleurs que l’insurrection est nourrie avant tout par des facteurs locaux : l’exclusion sociale, politique et économique d’une région pauvre par le pouvoir central12.
Pour protéger le chantier, le consortium a opté pour une enclave hyper-sécurisée : une zone clôturée, isolée des communautés alentour. Le modèle se défend sur le plan de la sûreté, mais il a un revers que l’ISS Africa pointe du doigt : il limite l’accès des entreprises locales aux marchés du projet et réduit d’autant les retombées directes pour les populations voisines11. Autrement dit, le gaz risque de prospérer derrière des barbelés, pendant que la colère qui alimente l’insurrection continue de couver à l’extérieur. Cette logique d’enclavement n’est pas propre au Mozambique : on la retrouve sur d’autres théâtres de l’expansion jihadiste en Afrique, où la prédation des ressources et l’abandon des périphéries se nourrissent mutuellement.
Un fonds souverain sous surveillance
Pour conjurer la malédiction des ressources, Maputo a créé un fonds souverain, alimenté par 40 % des recettes gazières. Le premier versement, environ 110 millions de dollars, a été déposé à la Banque du Mozambique en décembre, et le fonds a continué d’être abondé en 202613. Sur le papier, la gouvernance est exemplaire : supervision parlementaire, audits indépendants, publication périodique d’informations.
Le Fonds monétaire international, qui suit le pays de près, tempère néanmoins l’optimisme. Dans sa consultation au titre de l’article IV conclue en février 2026, l’institution estime la dette publique à environ 91 % du PIB et relève des arriérés de service de la dette ; surtout, elle juge que le renforcement des réformes de gouvernance sera « fondamental » pour préserver l’intégrité du fonds souverain et garantir un usage efficace des revenus tirés des ressources naturelles13. Les recettes gazières actuelles restent d’ailleurs dérisoires : le pays n’attend que 76,8 millions de dollars en 2026, en recul pour la deuxième année consécutive, la vraie production n’étant pas attendue avant la fin de la décennie13. Le risque que la rente se dilue dans l’opacité n’a rien d’abstrait : il rejoint les interrogations plus larges sur l’incertitude des grands investissements pétroliers et gaziers de long terme à l’heure de la transition énergétique.
Une transition politique qui fragilise les garde-fous
Reste le contexte politique, et il n’aide pas. Daniel Chapo, du Frelimo au pouvoir sans interruption depuis l’indépendance, a prêté serment le 15 janvier 2025 après une présidentielle contestée, créditée d’environ 65 % des voix. Son rival Venâncio Mondlane récuse le résultat ; des observateurs internationaux et l’Union européenne ont pointé des irrégularités. Selon l’organisation de la société civile Plataforma Decide, plus de 300 personnes ont été tuées dans les heurts avec les forces de sécurité depuis le scrutin du 9 octobre14.
Une crise de légitimité de cette ampleur n’est pas un détail pour la gouvernance de la rente. Un pouvoir contesté est tenté de verrouiller l’information plutôt que de l’ouvrir, et un Parlement dominé par le parti au pouvoir offre un contrôle d’autant moins crédible. La trajectoire mozambicaine s’inscrit dans une instabilité régionale plus large, que l’on observe à l’échelle de toute l’Afrique subsaharienne en 2026 — et où la compétition des puissances pour les ressources, illustrée par l’expansion de l’influence russe en Afrique, ajoute une couche d’opacité supplémentaire.
Le vrai test : ouvrir les livres avant 2029
D’ici 2029, le Mozambique jouera sa partie la plus délicate, non pas sur le terrain — TotalEnergies a montré qu’elle savait construire derrière des barbelés — mais sur celui des comptes. Le signal à surveiller n’est ni le rythme des grues ni les communiqués triomphants, mais un test simple : Maputo publiera-t-il les contrats, les coûts admis et les flux du fonds souverain avant que le premier méthanier ne lève l’ancre ? Le pays a déjà perdu deux milliards de dollars dans le noir une fois. Il dispose d’institutions de contrôle, d’un fonds souverain et d’ONG vigilantes pour ne pas recommencer. La rente gazière peut financer des écoles et des routes, ou se volatiliser dans les marges d’un contrat illisible. Entre les deux, il n’y aura qu’une variable décisive : la lumière que le pouvoir acceptera, ou non, de faire sur ses propres affaires.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Où en est le projet gazier de TotalEnergies au Mozambique ?
Le consortium a levé la force majeure le 7 novembre 2025 et relancé le chantier de Cabo Delgado, doté d'un budget de 20,5 milliards de dollars. Plus de 4 000 personnes y travaillent déjà et le premier gaz liquéfié est attendu en 2029.
Qu'est-ce que la « dette cachée » mozambicaine ?
Entre 2013 et 2016, des responsables ont contracté en secret environ 2 milliards de dollars de prêts garantis par l'État auprès de banques étrangères. Révélée en 2016, l'affaire a déclenché une crise financière et précipité près de deux millions de personnes dans la pauvreté.
Pourquoi parle-t-on d'un risque d'opacité pour la rente gazière ?
Les contrats, les coûts récupérables et le calendrier fiscal restent largement soustraits au regard public. Sans transparence, le Mozambique risque d'accepter des termes défavorables qui repousseraient de années le moment où le pays tirera un vrai bénéfice de son gaz.
Qui dirige le Mozambique en 2026 ?
Daniel Chapo, du parti au pouvoir Frelimo, a prêté serment le 15 janvier 2025 après une présidentielle contestée. Son rival Venâncio Mondlane récuse le résultat ; les violences post-électorales ont fait, selon des organisations locales, plus de 300 morts.
Sources
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JPT (Journal of Petroleum Technology), « TotalEnergies CEO, Mozambique President Confirm Mozambique LNG Restart », JPT / SPE, février 2026. https://jpt.spe.org/totalenergies-ceo-mozambique-president-confirm-mozambique-lng-restart ↩
-
Gas Compression Magazine, « TotalEnergies Restarts Mozambique LNG Project », 31 janvier 2026. https://gascompressionmagazine.com/2026/01/31/totalenergies-restarts-mozambique-lng-project/ ↩
-
Bloomberg, « Total’s Mozambique LNG Gets $4.7 Billion Loan from US Exim », Bloomberg, 14 mars 2025. https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-03-14/us-exim-approves-4-7-billion-loan-for-total-s-mozambique-lng ↩
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Bloomberg, « Mozambique Disputes $2 Billion Claims for Total LNG Project », Bloomberg, 27 mai 2026. https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-05-27/mozambique-disputes-2-billion-claims-for-total-lng-project ↩
-
CIP – Centro de Integridade Pública (ONG anticorruption mozambicaine), « What Does Rovuma Gas Actually Bring to Mozambique? » et « Will Rovuma Gas Transform Mozambique? », mai 2026. https://www.cipmoz.org/2026/05/12/what-does-rovuma-gas-actually-bring-to-mozambique-2/ ↩ ↩2
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Spotlight on Corruption, « Mozambique wins court claim over corrupt Tuna Bonds », 2024. https://www.spotlightcorruption.org/mozambique-court-corrupt-tuna-bonds/ ↩
-
U.S. News & World Report (Associated Press), « Mozambique’s Ex-Finance Minister Gets Another 2.5 Years Behind Bars in ‘Tuna Bonds’ Corruption Case », 17 janvier 2025. https://www.usnews.com/news/business/articles/2025-01-17/mozambiques-ex-finance-minister-faces-sentencing-in-new-york-in-tuna-bonds-corruption-case ↩
-
SeafoodSource, « Mozambique wins USD 3.1 billion in lawsuit over ‘tuna bond’ scandal », 2024. https://www.seafoodsource.com/news/supply-trade/mozambique-wins-usd-3-1-billion-in-lawsuit-over-tuna-bond-scandal ↩
-
TotalEnergies (communication de l’entreprise), « Mozambique LNG announces the full restart of all its activities onshore and offshore in Mozambique », 29 janvier 2026. https://totalenergies.com/news/press-releases/mozambique-lng-announces-full-restart-all-its-activities-onshore-and-offshore ↩
-
Both ENDS / Friends of the Earth (ONG environnementales et de droits humains), « Debate: Fossil disaster in Mozambique », et plainte de l’ECCHR rapportée par Human Rights Research Center, 2025. https://www.bothends.org/en/Whats-new/Events/Debate-Fossil-disaster-in-Mozambique/ ↩ ↩2
-
Institute for Security Studies (ISS Africa, centre de recherche basé à Pretoria), « Mozambique’s LNG renewal: opportunity amid security and secrecy risks », mars 2026. https://issafrica.org/iss-today/mozambique-s-lng-renewal-opportunity-amid-security-and-secrecy-risks ↩ ↩2
-
Al Jazeera, « UN says nearly 60,000 displaced by heavy fighting in northern Mozambique », 5 août 2025 ; Africa Defense Forum, « Eight Years on, Cabo Delgado Insurgency Persists », octobre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/8/5/un-says-nearly-60000-displaced-by-heavy-fighting-in-northern-mozambique ↩ ↩2
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Fonds monétaire international, « IMF Executive Board Concludes 2025 Article IV Consultation with the Republic of Mozambique », 14 février 2026 ; Ecofin Agency, « Mozambique Sees $76.8 Million Gas Revenue in 2026 », 2026. https://www.imf.org/en/news/articles/2026/02/14/pr-26052-mozambique-imf-executive-board-concludes-2025-article-iv-consultation-with-mozambique ↩ ↩2 ↩3
-
Al Jazeera, « Chapo sworn in following Mozambique’s disputed presidential election », 15 janvier 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/1/15/chapo-sworn-in-following-mozambiques-disputed-presidential-election ↩
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