Génocide herero et nama : la négociation finale qui divise la Namibie
Réparations du génocide herero et nama (1904-1908) : déclaration conjointe avec l'Allemagne, 1,1 milliard d'euros contesté et le refus des communautés concernées.

À retenir
- Entre 1904 et 1908, l'armée coloniale allemande extermine environ 80 % des Ovaherero et la moitié des Nama, dans ce que les historiens nomment le premier génocide du XXe siècle.
- En 2021, Berlin reconnaît un génocide « du point de vue actuel » et propose 1,1 milliard d'euros d'aide au développement sur trente ans — mais refuse le mot « réparations » et toute obligation juridique.
- Le 19 décembre 2024, les deux gouvernements concluent une déclaration conjointe révisée ; Windhoek annonce en avril 2026 que le dossier est « à portée de main ».
- Les autorités traditionnelles ovaherero et nama rejettent l'accord : exclues de la table, elles opposent leur mot d'ordre « rien sur nous sans nous » et ont saisi la justice namibienne.
- Reconnaissance symbolique sans réparation juridique, question des terres confisquées et site mémoriel de Shark Island menacé : le différend reste ouvert.
Pour atteindre une faible couverture réseau, il fallait gagner la rive du fleuve. Mais ici, le rendez-vous est ailleurs : sur les hauts plateaux du centre de la Namibie, des familles ovaherero ne savent toujours pas où reposent leurs ancêtres, déportés voici plus d’un siècle vers des îlots-prisons de l’Atlantique. Le 28 mai 2025, le pays a observé sa toute première Journée du souvenir du génocide. La présidente Netumbo Nandi-Ndaitwah y a réclamé réparation pour au moins 70 000 autochtones tués par les troupes allemandes entre 1904 et 19081. Un an plus tard, Windhoek annonce que l’accord avec Berlin est « à portée de main »2. Mais les héritiers directs des victimes, eux, jurent qu’ils ne signeront rien.
Le premier génocide du XXe siècle
L’histoire commence par une dépossession. L’Allemagne colonise l’Afrique du Sud-Ouest en 1884. Terres confisquées, bétail volé, travail forcé : en janvier 1904, le peuple herero, mené par le chef Samuel Maharero, se soulève, bientôt rejoint par les Nama. La réponse impériale bascule de la guerre à l’extermination. En octobre 1904, le général Lothar von Trotha édicte le Vernichtungsbefehl, l’ordre d’anéantissement : tout Herero présent sur le territoire doit être abattu3. Les survivants sont repoussés dans le désert du Kalahari, où ils meurent de soif, de faim ou aux puits empoisonnés.
Puis viennent les camps. Sur Shark Island, au large de Lüderitz — surnommée « l’île de la mort » —, et dans d’autres camps de concentration, la mortalité atteint 47 à 74 %3. Des détenues sont forcées de bouillir les crânes de leurs propres morts et d’en gratter la chair : environ trois cents crânes sont expédiés en Allemagne pour des « recherches » raciales, dont celles du médecin Eugen Fischer, qui inspireront plus tard les théoriciens nazis3. Au total, près de 80 % des Ovaherero et la moitié des Nama sont exterminés4. Les historiens y voient le premier génocide du XXe siècle, matrice des atrocités à venir. C’est ce passé que la diplomatie tente aujourd’hui de solder.
Une déclaration conjointe, deux États, zéro signature des victimes
La négociation entre les deux gouvernements traîne depuis 2015. En mai 2021, elle accouche d’un texte que Berlin présente comme historique : l’Allemagne reconnaît que les atrocités commises « seraient aujourd’hui qualifiées de génocide » et accepte une « obligation morale, historique et politique » de présenter des excuses5. En contrepartie, les deux États créent un « programme de reconstruction et de développement » doté de 1 050 millions d’euros sur trente ans au maximum, plus 50 millions pour la mémoire, la recherche et l’éducation — soit 1,1 milliard d’euros au total5.
Le 19 décembre 2024, après une révision, les cabinets namibien et allemand annoncent avoir conclu la déclaration conjointe sur le génocide, les excuses et la « réparation »5. Berlin prépare un discours d’excuses pour le président Frank-Walter Steinmeier, que Windhoek doit relire avant qu’il ne soit prononcé devant les communautés concernées5. Sur le papier, le dossier semble mûr. Dans les faits, les premiers intéressés n’ont pas posé leur nom au bas du texte. Et pour cause : ils n’ont jamais été assis à la table.
« Rien sur nous sans nous » : le refus des héritiers
C’est le cœur de la fracture. Les principales organisations des descendants — l’Autorité traditionnelle ovaherero et l’Association des chefs traditionnels nama — dénoncent un accord conclu par-dessus leur tête. Leur mot d’ordre, emprunté à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, est devenu un cri de ralliement : « tout ce qui se décide sur nous, sans nous, est contre nous »6. Dès l’initiation du texte en mai 2021, les deux instances l’avaient qualifié de « coup de communication » allemand et d’« acte de trahison » du gouvernement namibien7.
Le rejet ne faiblit pas. En 2025, l’Association traditionnelle nama a écarté la déclaration révisée comme elle avait écarté la première, accusant les deux capitales de vouloir faire signer le texte avant l’échéance fixée8. L’Autorité ovaherero a saisi la Haute Cour de Namibie pour faire déclarer la déclaration contraire à la Constitution du pays et à une motion votée par l’Assemblée nationale en 20067. Un nouveau mouvement de descendants a même émergé, qualifiant l’accord non de réparation mais de simple « aide au développement entre deux États souverains », et appelant à fédérer aussi les communautés damara, san et baster touchées par la violence coloniale9. Pour Amnesty International, la négociation a violé le droit à une participation « pleine, effective et significative » des Ovaherero et des Nama10.
Réconciliation contre réparation : la bataille des mots
Derrière la querelle de procédure se cache une bataille juridique sur un seul mot. Berlin refuse obstinément le terme de « réparations ». La communication officielle allemande martèle que la reconnaissance du génocide n’emporte « aucune prétention juridique à indemnisation », au motif que l’interdiction du génocide en droit international « n’existait pas dans les années 1904 à 1908 »11. D’où l’ajout, dans le texte, de la formule « du point de vue actuel » : le génocide est admis dans un sens historique et politique, pas légal11.
L’enjeu financier éclaire ce verrou sémantique. Les 1,1 milliard d’euros promis correspondent à peu près à ce que la coopération allemande a déjà dépensé en Namibie depuis l’indépendance de 199011 : une aide rebaptisée, non une dette acquittée. Du côté namibien, la vice-présidence avait reconnu que les deux gouvernements s’étaient « trompés » en présentant des réparations comme de simples « subventions »8. La version révisée pousse plus loin la gymnastique lexicale : Windhoek et Berlin se seraient entendus sur l’expression « expiation de la faute » plutôt que « réparations », assortie d’un montant accru mais tenu secret et d’un déboursement accéléré8. Le quotidien The Namibian, principal journal de référence du pays, résume la manœuvre d’une formule cinglante : l’accord a été « rehaussé » vers un montant « vague »12.
La question des terres, angle mort de l’accord
L’argent ne dit pas tout. Plus d’un siècle après la spoliation, les Ovaherero et les Nama restent privés de l’accès à une partie de leurs terres ancestrales et de leurs sites sacrés, aujourd’hui propriété d’agriculteurs souvent germanophones2. Or la déclaration conjointe ne prévoit ni restitution foncière, ni mécanisme de retour : elle indique seulement que les descendants de la diaspora bénéficieront des programmes s’ils reviennent s’installer en Namibie8. Pour des communautés dont la dépossession territoriale fut le moteur même du génocide, l’omission est lourde de sens.
Le passé mémoriel se heurte par ailleurs au présent économique. À Lüderitz, l’expansion portuaire et les grands projets d’hydrogène vert — dont la coentreprise Hyphen, plusieurs milliards de dollars, décision d’investissement attendue fin 2026 — menacent directement le site de Shark Island, où des milliers de prisonniers herero et nama furent exterminés13. Des militants réclament l’arrêt des travaux et dénoncent un « colonialisme énergétique », la ruée européenne sur l’énergie verte prolongeant, selon eux, les injustices coloniales13. Le débat rejoint la compétition mondiale autour de la transition décrite dans notre analyse de l’influence du Brésil dans les négociations climatiques.
Un précédent que l’Afrique surveille
La portée du dossier dépasse les frontières namibiennes. Si Berlin concède une réparation pleine et entière, d’autres anciennes puissances coloniales redoutent l’effet de contagion ; si l’Allemagne s’en tient à une « aide » sans obligation juridique, le précédent fixe au contraire un plafond commode pour toutes les demandes africaines. Le Centre international pour la justice transitionnelle souligne que la Namibie est devenue un cas-test mondial de la justice réparatrice1. La date du 28 mai n’a rien d’anodin : c’est le jour où, en 1907, sous la pression internationale, l’Allemagne décida de fermer ses camps de concentration1.
Ce différend mémoriel s’inscrit dans une recomposition plus large des partenariats du continent, des dynamiques de l’Afrique subsaharienne en 2026 à la concurrence des grandes puissances, qu’il s’agisse de l’influence russe en Afrique ou du poids de l’influence économique de la Chine — autant de leviers qui modifient le rapport de force face aux anciennes métropoles, et que prolonge notre lecture de l’évolution des conflits et des stratégies en Afrique.
Reste le signal à surveiller. En avril 2026, Nandi-Ndaitwah a assuré que le dossier était « presque finalisé » et « à portée de main », visant une conclusion avant la fin de l’année2. Mais entre la « déclaration conjointe » que les deux gouvernements veulent parapher et le « rien sur nous sans nous » des héritiers, l’écart n’est pas comblé. Le vrai test ne sera pas la signature d’un texte, ni même le discours d’excuses de Steinmeier : ce sera de savoir si les Ovaherero et les Nama y reconnaissent enfin leur propre histoire — ou s’ils y voient, une fois encore, un accord d’État conclu sans eux.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi l'Allemagne refuse-t-elle le terme de « réparations » ?
Berlin reconnaît une responsabilité « morale, historique et politique », mais soutient que la Convention de 1948 sur le génocide ne s'applique pas rétroactivement à des faits de 1904-1908. Reconnaître une obligation juridique ouvrirait la voie à des demandes d'indemnisation chiffrées ; l'Allemagne préfère donc parler d'aide au développement et de réconciliation.
Que signifie le mot d'ordre « rien sur nous sans nous » ?
Les autorités traditionnelles ovaherero et nama estiment avoir été exclues d'une négociation qui les concerne au premier chef. Leur slogan, inspiré de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, exige une participation pleine et effective des descendants à tout mécanisme de réparation, et non un accord conclu par-dessus leur tête entre deux États.
Combien l'Allemagne propose-t-elle de verser ?
La déclaration de 2021 prévoyait 1,1 milliard d'euros sur trente ans : 1 050 millions pour des programmes de reconstruction et de développement, 50 millions pour la mémoire et la recherche. La version révisée évoque un montant accru mais non chiffré publiquement, et un déboursement accéléré ; le terme retenu n'est pas « réparations ».
Où en sont les négociations en 2026 ?
En avril 2026, la présidente Netumbo Nandi-Ndaitwah a déclaré que le dossier était « presque finalisé » et « à portée de main », une conclusion espérée avant la fin de l'année. La déclaration révisée a été examinée par le cabinet, le forum des chefs et un comité technique, mais aucun texte n'est signé et les communautés concernées maintiennent leur rejet.
Sources
-
International Center for Transitional Justice, « Namibia Pushes for German Reparations on First Genocide Remembrance Day », ICTJ, 28 mai 2025. https://www.ictj.org/latest-news/namibia-pushes-german-reparations-first-genocide-remembrance-day ↩ ↩2 ↩3
-
The Namibian, « Genocide issue nearly finalised – Nandi-Ndaitwah », The Namibian, 9 avril 2026. https://www.namibian.com.na/genocide-issue-nearly-finalised-nandi-ndaitwah/ ↩ ↩2 ↩3
-
World Without Genocide, « Namibia – The Herero and Nama », World Without Genocide (Mitchell Hamline School of Law), 2023. https://worldwithoutgenocide.org/genocides-and-conflicts/herero-and-nama ↩ ↩2 ↩3
-
Al Jazeera, « Namibia marks inaugural Genocide Remembrance Day with call for reparations », Al Jazeera, 28 mai 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/5/28/namibia-marks-inaugural-genocide-remembrance-day-with-call-for-reparations ↩
-
The Conversation, « Germany’s genocide in Namibia: deal between the two governments falls short of delivering justice », The Conversation, 8 janvier 2025. https://theconversation.com/germanys-genocide-in-namibia-deal-between-the-two-governments-falls-short-of-delivering-justice-246719 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
European Center for Constitutional and Human Rights, « The “reconciliation agreement” – A lost opportunity », ECCHR, 2023. https://www.ecchr.eu/fileadmin/Hintergrundberichte/ECCHR_GER_NAM_Statement.pdf ↩
-
D+C – Development and Cooperation, « No real reconciliation for the Ovaherero and Nama », D+C / KfW, 2025. https://www.dandc.eu/en/article/germany-and-namibias-joint-declaration-regarding-genocide-former-colony-south-west-africa ↩ ↩2
-
The Namibian, « Nama Traditional Association rejects agreement on 1904-1908 genocide reparations », The Namibian, 2025. https://www.namibian.com.na/nama-traditional-association-rejects-agreement-on-1904-1908-genocide-reparations/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
New Era, « New genocide movement emerges …rejects joint declaration », New Era, 2026. https://neweralive.na/new-genocide-movement-emerges-rejects-joint-declaration/ ↩
-
Amnesty International, « Namibia: Germany must deliver reparatory justice for its brutal colonial past », Amnesty International, 10 octobre 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/10/namibia-germany-must-deliver-reparatory-justice-for-its-brutal-colonial-past/ ↩
-
GPIL – German Practice in International Law, « Reconciliation Without Reparation: The German-Namibian Joint Declaration on Our Colonial Past », Universität Bonn, 2023. https://gpil.jura.uni-bonn.de/2023/04/reconciliation-without-reparation-the-german-namibian-joint-declaration-on-our-colonial-past/ ↩ ↩2 ↩3
-
The Namibian, « Genocide deal upgraded to ‘vague’ amount », The Namibian, 2025. https://www.namibian.com.na/genocide-deal-upgraded-to-vague-amount/ ↩
-
The Conversation, « Namibia’s Shark Island: Europe’s push for green hydrogen risks compromising sites of colonial genocide », The Conversation, 2024. https://theconversation.com/namibias-shark-island-europes-push-for-green-hydrogen-risks-compromising-sites-of-colonial-genocide-239549 ↩ ↩2
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


