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La concentration du pouvoir et la question dynastique

En Ouzbékistan, Mirziyoyev a réinitialisé ses mandats en 2023 et place sa fille à la tête de l'administration présidentielle : la succession dynastique prend forme.

Par ISS1 juin 2026Lecture 9 min
Tachkent, symbole du pouvoir présidentiel ouzbek : une capitale modernisée sous l'emprise d'un régime qui se referme sur lui-même.
Tachkent, symbole du pouvoir présidentiel ouzbek : une capitale modernisée sous l'emprise d'un régime qui se referme sur lui-même. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. En avril 2023, un référendum constitutionnel a réinitialisé le compteur des mandats présidentiels de Mirziyoyev et allongé chaque mandat de cinq à sept ans, lui ouvrant théoriquement la voie jusqu'en 2037.
  2. Saida Mirziyoyeva, fille aînée du président, dirige désormais l'administration présidentielle — le poste le plus influent du pays après la présidence.
  3. La répression des manifestations de Karakalpakstan en 2022 (au moins 21 morts) a marqué un tournant : Mirziyoyev s'est rapproché des méthodes de l'ère Karimov, renforçant sa méfiance envers la bureaucratie officielle au profit du cercle familial.
  4. Sur la scène internationale, Tachkent pratique un équilibre entre Moscou, Pékin et Bruxelles : une position confortable tant que les grandes puissances se concurrencent pour ses faveurs.
  5. La question de la succession — dynastique ou institutionnelle — est le principal signal à surveiller pour l'avenir du pays.

Tachkent, printemps 2023. Le président Shavkat Mirziyoyev soumet à référendum une refonte en profondeur de la Constitution. Le texte est approuvé par 90,2 % des voix1. Dans la foulée, les mandats présidentiels passent de cinq à sept ans et, surtout, le compteur des termes de Mirziyoyev est remis à zéro : l’homme au pouvoir depuis 2016 peut ainsi briguer deux mandats supplémentaires et rester aux commandes jusqu’en 2037. Ce tour de passe-passe constitutionnel, légitimé par les urnes mais dénoncé par les observateurs de l’OSCE comme dépourvu d’opposition réelle2, résume en quelques semaines la trajectoire d’un régime en train de se métamorphoser : plus concentré, plus familial, et de moins en moins enclin aux promesses de réforme qui avaient fait la réputation internationale du président.

Du protégé de Karimov au maître de Tachkent

Shavkat Mirziyoyev n’a pas renversé Islam Karimov : il en a été l’héritier désigné. Premier ministre depuis 2003, il prend la tête du pays à la mort du fondateur de l’État ouzbek en septembre 2016. Les premiers mois de sa présidence sidèrent les observateurs. Libération de centaines de prisonniers politiques, ouverture aux investisseurs étrangers, assouplissement du contrôle des changes, réhabilitation partielle de la presse : Mirziyoyev se présente en réformateur pragmatique, rompu aux réalités du pouvoir mais soucieux d’image internationale3.

Cette parenthèse libérale dure ce que durent les opportunités. La répression des manifestations de Karakalpakstan, en juillet 2022, en marque la fin symbolique. Lorsque des milliers d’habitants de cette région semi-autonome descendent dans les rues de Nukus pour défendre leur droit à l’autodétermination — menacé par un premier projet de révision constitutionnelle — les forces de sécurité répondent par la force. Bilan officiel : 21 morts, 274 blessés, plus de 500 arrestations4. Le recours aux armes à feu contre des manifestants pacifiques rappelle les méthodes de son prédécesseur. Amnesty International et Human Rights Watch documentent des cas de torture en détention.

Cet épisode est décisif. Selon l’analyse du Carnegie Endowment for International Peace, la crise de Karakalpakstan, suivie d’une pénurie d’énergie hivernale, aurait convaincu Mirziyoyev de ne plus faire confiance à sa propre bureaucratie — et de se reposer sur son cercle familial5.

La mécanique de la réforme constitutionnelle de 2023

Six mois après Karakalpakstan, le projet de révision reprend, expurgé des dispositions les plus explosives. La version soumise au référendum d’avril 2023 est habilement construite : elle inclut de nouvelles protections sociales, des garanties environnementales, des droits élargis pour les femmes et les enfants — assez pour que le « oui » soit difficile à contester politiquement. Elle allonge aussi les mandats présidentiels de cinq à sept ans et, point capital, annule rétroactivement les termes que Mirziyoyev a déjà effectués.

L’architecte du mécanisme est rodé à l’Asie centrale. Nursultan Nazarbaïev au Kazakhstan, Gurbanguly Berdimuhamedov au Turkménistan : tous ont utilisé la révision constitutionnelle comme levier d’éternisation6. Mirziyoyev, réélu dès juillet 2023 avec 87 % des suffrages dans une élection sans opposition crédible, peut désormais gouverner jusqu’en 2030, puis jusqu’en 2037 s’il obtient un second mandat. Soit plus de vingt ans aux commandes — le double de ce que promettaient les règles initiales.

Freedom House classe l’Ouzbékistan comme « régime autoritaire consolidé », lui attribuant un score de 3 sur 100 dans son indice de la transition démocratique pour 20242.

La famille au cœur du pouvoir

La vraie nouveauté de l’Ouzbékistan de 2025-2026, c’est la familialisation du pouvoir. Elle s’est construite par étapes, discrètement d’abord, ouvertement ensuite.

La fille aînée de Mirziyoyev, Saida Mirziyoyeva, fait son entrée officielle en politique en 2019 comme directrice adjointe de l’agence nationale des communications. Sans expérience préalable dans le secteur, elle gravit les échelons à une vitesse qui défie la méritocratie. En 2023, elle est nommée première assistante du président — le second rang de l’exécutif. En janvier 2026, elle accède à la tête de l’administration présidentielle, le poste opérationnel le plus influent du pays5. L’analysme du Carnegie Endowment la décrit désormais comme « plus puissante qu’aucun ministre du gouvernement ».

Le gendre Otabek Umarov, mari de la cadette Shakhnoza, dirigeait déjà le service de sécurité rapprochée du président et avait été nommé chef de l’association ouzbèke de MMA — une des nombreuses fédérations sportives devenues des instruments d’influence familiale7. RFE/RL a documenté en détail la façon dont le clan présidentiel tient les rênes de secteurs allant aux médias à l’économie.

Mais la cohésion familiale n’est pas sans fissures. En octobre 2024, l’ancien conseiller présidentiel Komil Allamjonov, proche de Saida, échappe à une tentative d’assassinat. Les soupçons se portent sur Otabek Umarov, dont l’ambition ne serait pas étrangère à la compétition interne5. Les tensions entre le camp de la fille aînée et celui du gendre dessinent une cour aussi dangereuse que sous l’ère Karimov.

Un équilibre géopolitique savamment entretenu

Sur la scène internationale, Tachkent joue avec habileté une partition à trois voix. Elle se nourrit de la rivalité que se livrent Moscou, Pékin et les capitales occidentales pour l’accès à l’Asie centrale.

Avec la Chine, la relation a été élevée en janvier 2024 au rang de « partenariat stratégique global pour toutes les saisons ». Pékin est déjà le premier investisseur étranger dans plusieurs secteurs clés. La construction du chemin de fer Chine-Kirghizstan-Ouzbékistan, dont les travaux ont débuté en octobre 2024, ambitionne de réduire la dépendance au transit russe8. L’objectif commercial affiché est de porter les échanges bilatéraux de 14 à 20 milliards de dollars. L’expansion de l’influence chinoise en Asie centrale via l’Organisation de coopération de Shanghai offre à Tachkent un cadre multilatéral commode pour entretenir des liens avec Pékin sans s’y soumettre.

Avec la Russie, les relations restent commercialement denses — plus de dix milliards de dollars d’échanges en 2024 — sans l’alignement politique qu’attendrait Moscou9. L’Ouzbékistan n’a pas condamné l’invasion de l’Ukraine, mais refuse de l’entériner. Tachkent a refusé de rejoindre l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et contourne soigneusement les sanctions occidentales contre la Russie, sans pour autant s’ériger en partenaire stratégique irremplaçable. L’expansion de l’influence russe en Asie centrale reste puissante dans les domaines culturel et migratoire, mais Tachkent se montre de plus en plus sélectif.

Du côté occidental, la relation se formalise : l’Union européenne et l’Ouzbékistan ont signé en octobre 2025 un accord de partenariat renforcé (EPCA), entré en vigueur provisoirement le 1er mars 202610. Human Rights Watch a critiqué la conclusion de cet accord malgré des violations persistantes des droits fondamentaux. Le même mois de novembre 2025, une rencontre entre Mirziyoyev et le président Trump a débouché sur un paquet d’accords qualifié par le département d’État de « plus significatif de l’histoire des relations bilatérales ». Ce nouveau partenariat stratégique entre l’UE et l’Asie centrale illustre l’appétit croissant de Bruxelles pour une région longtemps négligée.

Les réformes économiques, vitrine d’un régime en quête de légitimité

L’économie reste la carte maîtresse de Mirziyoyev. Le PIB a progressé de 6,7 % en 2024 et de 7,7 % en 2025, porté par les exportations, la consommation intérieure et l’investissement11. S&P et Fitch ont relevé la note souveraine du pays à « BB » en 2025. L’Ouzbékistan vise l’adhésion à l’OMC d’ici mars 2026 et ambitionne d’attirer 166 milliards d’euros d’investissements étrangers dans les cinq prochaines années.

Ces chiffres impressionnants permettent à Tachkent de vernis ses contradictions politiques d’une couche de modernité économique. Le même gouvernement qui torture des prisonniers de Karakalpakstan ouvre des zones économiques spéciales, libéralise le marché des changes et attire BYD pour produire des véhicules électriques sur son sol. La centralisation du pouvoir en Russie suit une logique comparable : les réformes économiques servent de légitimation à un renforcement politique sans équivalent démocratique.

Les cinq partis politiques légalement enregistrés sont tous progouvernementaux. Aucune opposition réelle n’est tolérée. Les journalistes qui enquêtent sur les affaires du clan présidentiel font l’objet de poursuites, et plusieurs correspondants de RFE/RL ont vu des membres de leur famille ciblés par les autorités7.

Saida et après : le scénario dynastique en question

La question qui hante désormais Tachkent est celle de l’après-Mirziyoyev — ou plutôt, du pendant-Mirziyoyev. La montée en puissance de Saida Mirziyoyeva rappelle irrésistiblement les trajectoires azerbaïdjanaise (Ilham Aliyev succédant à son père Heydar en 2003) et turkmène (Serdar Berdimuhamedov prenant la relève de Gurbanguly en 2022)6.

Pourtant, plusieurs analystes refusent la lecture dynastique mécanique. La Fondation Jamestown soutient que Saida Mirziyoyeva vise avant tout la stabilité du régime plutôt que la présidence, et qu’elle sert de contrepoids aux ambitions de son beau-frère Otabek Umarov5. L’incertitude reste entière : Mirziyoyev, qui n’a que 67 ans en 2026, dispose encore d’une décennie de règle constitutionnellement possible.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que la logique néo-patrimoniale décrite par la littérature académique — l’État confisqué par un réseau de liens personnels et familiaux — s’approfondit. Elle fragilise paradoxalement le régime sur le long terme : un pouvoir de plus en plus concentré autour d’un seul clan rend la transition future plus imprévisible, et l’accumulation des rancœurs internes plus explosive. C’est la leçon que Mirziyoyev lui-même a tirée de l’ère Karimov — sans avoir trouvé une issue différente.

Un régime stable, mais pour combien de temps ?

L’Ouzbékistan de 2026 est un pays en croissance rapide, diplomatiquement courtisé, dont le président cumule pouvoirs institutionnels et réseaux familiaux comme l’on empile des assurances vie. La stabilité apparente masque plusieurs lignes de fracture : l’insatisfaction des régions périphériques (dont Karakalpakstan reste le symbole), les frictions internes à la famille présidentielle, et une légitimité populaire qui repose davantage sur la prospérité économique que sur un consentement politique réel.

Le scénario dynastique n’est pas inéluctable : des transitions institutionnelles imprévisibles ont eu lieu dans des régimes plus verrouillés que celui-ci. Mais dans un pays où la Constitution est révisable à volonté, où la presse est muselée et où le premier cercle du pouvoir se réduit au cercle familial, la question n’est plus de savoir si Mirziyoyev concentre le pouvoir — il le fait, ostensiblement — mais de savoir si cette concentration peut s’auto-réguler sans crise ouverte. L’histoire récente de l’Asie centrale suggère que la réponse est rarement oui.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la réforme constitutionnelle de 2023 a changé pour Mirziyoyev ?

Le référendum d'avril 2023 a allongé le mandat présidentiel de cinq à sept ans et réinitialisé le compteur des termes du président en exercice. Mirziyoyev, réélu en juillet 2023, peut théoriquement gouverner jusqu'en 2037 — soit un total de plus de vingt ans au pouvoir.

Qui est Saida Mirziyoyeva et quel est son rôle ?

Saida Mirziyoyeva est la fille aînée du président ouzbek. Entrée en politique en 2019, elle a gravi les échelons pour devenir chef de l'administration présidentielle en janvier 2026 — le poste le plus puissant du pays après la présidence elle-même, ce qui alimente les spéculations sur une succession dynastique.

Quelle est la politique étrangère de l'Ouzbékistan ?

Tachkent pratique une diplomatie « multi-vecteurs » : partenaire stratégique de Pékin (accord « tous temps » en 2024) et commerce croissant avec Moscou, il a également signé un accord de partenariat renforcé avec l'UE en octobre 2025 et conclu un accord majeur avec Washington en novembre 2025.

Que s'est-il passé lors des manifestations de Karakalpakstan en 2022 ?

En juillet 2022, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Nukus pour protester contre des réformes constitutionnelles supprimant le droit à l'autodétermination de la région. La répression a fait au moins 21 morts et plus de 500 arrestations, entachant durablement l'image réformiste de Mirziyoyev.

L'Ouzbékistan risque-t-il une succession dynastique comme en Azerbaïdjan ou au Turkménistan ?

La trajectoire de Saida Mirziyoyeva rappelle les précédents azerbaïdjanais et turkmène. Mais plusieurs analystes estiment qu'elle vise d'abord la stabilité du régime plutôt que la présidence elle-même. Les tensions internes à la famille — notamment avec le gendre Otabek Umarov — ajoutent de l'incertitude.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Al Jazeera, « Uzbekistan votes on referendum to extend president’s term limits », Al Jazeera, 30 avril 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/4/30/uzbekistan-votes-on-referendum-to-extend-presidents-term-limits

  2. OSW Centre for Eastern Studies, « Elections in Uzbekistan: consolidation of the Mirziyoyev regime », OSW Analyses, 13 juillet 2023. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/analyses/2023-07-13/elections-uzbekistan-consolidation-mirziyoyev-regime 2

  3. OSW Centre for Eastern Studies, « Thaw in Uzbekistan. Reforms by President Mirziyoyev », OSW Commentary, 17 juillet 2018. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2018-07-17/thaw-uzbekistan-reforms-president-mirziyoyev-0

  4. Human Rights Watch, « Uzbekistan: Police Abuses in Autonomous Region Protests », HRW, 7 novembre 2022. https://www.hrw.org/news/2022/11/07/uzbekistan-police-abuses-autonomous-region-protests

  5. Carnegie Endowment for International Peace, « In Uzbekistan, the President’s Daughter Is Now His Second-in-Command », Carnegie Politika, janvier 2026. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2026/01/uzbekistan-domestic-nepotism 2 3 4

  6. Foreign Policy Centre, « Passing on the authoritarian torch: power transition in Central Asia », FPC, 2023. https://fpc.org.uk/passing-on-the-authoritarian-torch-power-transition-in-central-asia/ 2

  7. RFE/RL, « Nonstop Nepotism: Uzbek President’s Son-In-Law Named MMA Chief In Latest Sign Of Creeping Family Control », Radio Free Europe/Radio Liberty, 2021. https://www.rferl.org/a/uzbekistan-umarov-nepotism-mirziyoev-son-in-law/30269851.html 2

  8. China Daily, « Uzbekistan-China Economic Forum: Strengthening Ties for Mutual Growth Under Belt and Road Initiative », China Daily, 2024. https://www.bastillepost.com/global/article/5833916-uzbekistan-china-economic-forum-strengthening-ties-for-mutual-growth-under-belt-and-road-initiative

  9. Russia’s Pivot to Asia, « Russia, Uzbekistan Bilateral Relations: October 2025 Update », russiaspivottoasia.com, octobre 2025. https://russiaspivottoasia.com/russia-uzbekistan-bilateral-relations-october-2025-update/

  10. Euronews, « EU and Uzbekistan deepen ties with new partnership agreement signed in Brussels », Euronews, 24 octobre 2025. https://www.euronews.com/2025/10/24/eu-and-uzbekistan-deepen-ties-with-new-partnership-agreement-signed-in-brussels

  11. Euronews, « Uzbekistan economy grows in 2025, driven by investment and exports », Euronews, 19 janvier 2026. https://www.euronews.com/business/2026/01/19/uzbekistan-economy-grows-in-2025-driven-by-investment-and-exports

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