UE–Asie centrale : le pari stratégique de Samarcande
Au sommet de Samarcande d'avril 2025, l'UE a noué un partenariat stratégique avec l'Asie centrale et promis 12 milliards d'euros pour les minerais et le corridor médian.

À retenir
- Le premier sommet UE-Asie centrale s'est tenu à Samarcande le 4 avril 2025 et a hissé la relation au rang de partenariat stratégique.
- Bruxelles a promis un paquet d'investissement Global Gateway de 12 milliards d'euros, dont 2,5 milliards pour les minerais critiques.
- Le corridor médian Trans-Caspien, qui contourne la Russie, est la pièce maîtresse : il vise à diviser par deux le temps de transit entre l'Europe et l'Asie.
- Le Kazakhstan a annoncé un gisement de terres rares de plus de 20 millions de tonnes, l'un des plus importants au monde.
Sous les mosaïques bleues de Samarcande, une carte du monde se redessine en silence. Le 4 avril 2025, l’Union européenne a réuni pour la première fois les cinq républiques d’Asie centrale autour d’une même table, carnet de chèques à la main. Son message tenait en une phrase, lancée à des pays longtemps dans l’orbite de Moscou et de Pékin : « Contrairement à d’autres, nous sommes fiables. »
Un sommet inédit, un cap stratégique
L’événement n’avait pas de précédent. Le premier sommet entre les dirigeants de l’UE et ceux du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan s’est tenu à Samarcande le 4 avril 20251. António Costa, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, y représentaient l’Union1.
Dans un paysage géopolitique en pleine recomposition, les dirigeants ont décidé d’élever la relation au rang de partenariat stratégique1. Le centre d’études polonais OSW l’a noté d’emblée : à Samarcande, « l’économie passe avant tout »2. Loin des grands discours sur les valeurs, l’UE a misé sur le concret — infrastructures, énergie, matières premières — pour s’implanter dans une région où elle était jusque-là un acteur secondaire.
Douze milliards pour exister dans la région
Le geste fort fut financier. Bruxelles a dévoilé un paquet d’investissement Global Gateway de 12 milliards d’euros3. Sa ventilation dit les priorités : 6,4 milliards pour des projets d’eau, d’énergie et de climat, dont l’hydroélectricité ; 3 milliards pour le développement du corridor médian ; 2,5 milliards pour l’exploration et l’extraction de minerais critiques ; et 100 millions pour la connectivité satellitaire3.
La commissaire von der Leyen a résumé les quatre chantiers les plus prometteurs : infrastructures de transport, matières premières critiques, énergie propre et communications numériques3. L’enjeu est de taille pour une Union qui cherche à peser face aux investissements massifs déjà consentis par la Chine et à l’influence historique de la Russie. La promesse de « fiabilité » européenne vaut surtout par contraste : ni les conditions politiques chinoises, ni la tutelle russe.
Au-delà de l’argent, le partenariat comporte un volet sécuritaire et de gouvernance. La déclaration commune insiste sur la coopération contre le terrorisme et les trafics, mais aussi sur l’État de droit et les droits humains — des thèmes sensibles dans des régimes autoritaires soucieux de ne pas se laisser dicter leurs réformes2. L’Union doit donc avancer sur une ligne de crête : promouvoir ses valeurs sans braquer des partenaires qu’elle vient courtiser.
Le corridor médian, colonne vertébrale du projet
Au cœur du dispositif se trouve une route. Le corridor médian — la Route de transport internationale transcaspienne — relie la Chine à l’Europe via le Kazakhstan, la mer Caspienne, le Caucase du Sud et la Turquie, sur plus de 4 250 km de voies ferrées et 500 km de liaisons maritimes, en contournant la Russie et la Biélorussie4. Cette caractéristique est devenue capitale depuis l’invasion de l’Ukraine : il s’agit d’acheminer les marchandises sans transiter par le territoire russe4.
L’UE a engagé jusqu’à 10 milliards d’euros pour son développement, avec l’objectif de réduire de moitié le temps de livraison entre l’Europe et l’Asie centrale, ramené à une quinzaine de jours3. Les ports kazakhs d’Aktaou et de Kouryk émergent comme des plateformes logistiques clés pour les minerais critiques4. La dynamique s’est confirmée après le sommet : un Forum des investisseurs réuni à Tachkent le 27 novembre 2025 a acté un engagement de 10 milliards d’euros pour le corridor, signe d’un passage, selon le commissaire Jozef Síkela, « du potentiel à la mise en œuvre »5.
La ruée vers les minerais critiques
Si l’Europe se déplace si loin, c’est largement pour le sous-sol centrasiatique. L’UE veut réduire sa dépendance, supérieure à 90 %, à la Chine pour l’approvisionnement, le raffinage et les aimants permanents en terres rares4. Le commissaire Síkela a estimé que jusqu’à 40 % des besoins européens en matières premières stratégiques pourraient à terme être couverts par des importations d’Asie centrale4.
Le calendrier a bien servi Bruxelles. Pendant le sommet, le Kazakhstan a annoncé la découverte d’un gisement de terres rares de plus de 20 millions de tonnes de métal, qui le placerait parmi les premiers détenteurs mondiaux, derrière la Chine et le Brésil4. Les dirigeants ont par ailleurs adopté une déclaration d’intention commune sur les matières premières critiques4. Reste un avertissement que plusieurs analystes ont formulé : entre l’annonce d’un gisement et une chaîne d’approvisionnement opérationnelle, le chemin est long, et l’extraction soulève des risques environnementaux et de gouvernance qui pourraient enrayer la « ruée »2.
L’énergie, l’autre front de la diversification
Les minerais ne sont qu’une face de la médaille ; l’énergie en est l’autre. Depuis l’agression russe contre l’Ukraine, l’UE s’est engagée, par une feuille de route présentée au printemps 2025, à éliminer progressivement ses importations de pétrole, de gaz et d’uranium russes d’ici fin 20276. L’Asie centrale apparaît comme un substitut naturel : le Turkménistan détient les quatrièmes réserves mondiales de gaz naturel, estimées à environ 17 000 milliards de mètres cubes6.
Mais Bruxelles ne mise pas seulement sur les hydrocarbures. Le Conseil européen des relations internationales parle d’un véritable « grand jeu vert » autour de l’énergie propre centrasiatique6. L’Ouzbékistan a inauguré en 2025 la première usine régionale d’hydrogène vert, visant 3 000 tonnes par an, tandis que le Kazakhstan ambitionne que la moitié de sa production d’hydrogène soit verte d’ici 20406. Cette double dépendance — fossile à court terme, renouvelable à long terme — illustre la complexité du pari européen, qui consiste à sécuriser l’énergie d’aujourd’hui tout en finançant celle de demain.
Le signal à surveiller
Le pari de Samarcande est clair : transformer une relation diplomatique en interdépendance économique durable, sans répéter les erreurs des dépendances passées. Mais l’Asie centrale ne choisit pas un camp ; elle multiplie les partenaires. L’enjeu, pour l’UE, sera de tenir ses promesses financières quand les mêmes pays voient affluer les capitaux chinois et restent liés à Moscou par mille fils. C’est tout le sens de la concurrence d’influence que se livrent Pékin et Moscou dans la région.
Cette quête de minerais résonne avec d’autres stratégies de diversification, du développement des terres rares en Inde aux recompositions énergétiques qu’attisent les tensions nucléaires avec l’Iran. Le test des prochains mois sera mesurable : combien des 12 milliards promis se traduiront en chantiers réels, et le corridor médian tiendra-t-il sa promesse de quinze jours ? Une étude européenne publiée en février 2026 a d’ailleurs entrepris de cartographier les besoins d’investissement pour reconstruire ces routes commerciales via le Caucase, signe que le travail ne fait que commencer. Car en géopolitique des ressources, ce ne sont pas les déclarations qui comptent, mais les trains qui roulent.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quand a eu lieu le premier sommet UE-Asie centrale ?
Le 4 avril 2025 à Samarcande, en Ouzbékistan. L'UE y était représentée par António Costa, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission. Les dirigeants ont décidé d'élever la relation au rang de partenariat stratégique.
Combien l'UE a-t-elle promis d'investir ?
Un paquet Global Gateway de 12 milliards d'euros : 6,4 milliards pour l'eau, l'énergie et le climat, 3 milliards pour les transports, 2,5 milliards pour les minerais critiques et 100 millions pour la connectivité satellitaire.
Qu'est-ce que le corridor médian ?
La Route de transport internationale transcaspienne relie la Chine à l'Europe via le Kazakhstan, la mer Caspienne, le Caucase du Sud et la Turquie, en contournant la Russie et la Biélorussie. L'UE veut en faire une voie d'approvisionnement fiable, divisant par deux le temps de transit.
Pourquoi l'Asie centrale intéresse-t-elle autant l'Europe ?
Pour ses ressources. La région recèle gaz, pétrole et surtout minerais critiques. Bruxelles veut réduire sa dépendance de plus de 90 % à la Chine pour les terres rares ; un commissaire européen estime que jusqu'à 40 % des besoins stratégiques de l'UE pourraient venir d'Asie centrale.
Sources
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Conseil de l’Union européenne, « Joint Declaration following the first European Union-Central Asia summit », Consilium, 4 avril 2025. https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2025/04/04/joint-declaration-following-the-first-european-union-central-asia-summit/ ↩ ↩2 ↩3
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OSW Centre for Eastern Studies, « EU–Central Asia summit in Samarkand: the economy comes first », OSW, 9 avril 2025. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/analyses/2025-04-09/eu-central-asia-summit-samarkand-economy-comes-first ↩ ↩2 ↩3
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Euronews, « EU seals new Central Asia partnership deal as debut Samarkand summit ends », Euronews, 4 avril 2025. https://www.euronews.com/my-europe/2025/04/04/eu-seals-new-central-asia-partnership-deal-as-debut-samarkand-summit-ends ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Euronews, « Unlike others ‘we’re reliable’, EU tells Central Asia, as it seeks greater access to rare earths », Euronews, 4 avril 2025. https://www.euronews.com/my-europe/2025/04/04/unlike-others-were-reliable-eu-tells-central-asia-as-it-seeks-greater-access-to-rare-earth ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
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Service européen pour l’action extérieure, « Global Gateway: €10 billion commitment to invest in Trans Caspian Transport Corridor connecting Europe and Central Asia announced at Investors Forum », EEAS, novembre 2025. https://www.eeas.europa.eu/eeas/global-gateway-%E2%82%AC10-billion-commitment-invest-trans-caspian-transport-corridor-connecting-europe-and_en ↩
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European Council on Foreign Relations, « The green great game: Crafting an EU-Central Asia energy alliance », ECFR, janvier 2026. https://ecfr.eu/publication/the-green-great-game-crafting-an-eu-central-asia-energy-alliance/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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