Le dernier allié sud-américain de Taïwan
Pourquoi le Paraguay de Santiago Peña reste fidèle à Taïwan malgré les pressions de Pékin sur le soja, le bœuf et l'accès au marché chinois.

À retenir
- Le Paraguay est le seul pays d'Amérique du Sud à reconnaître encore Taïwan, et l'un des douze derniers au monde.
- Sous Santiago Peña, Asunción a réaffirmé en mai 2026 sa fidélité à Taipei lors d'une visite d'État, sur fond de pressions croissantes de Pékin.
- La Chine refuse d'acheter le soja et le bœuf paraguayens tant qu'Asunción reconnaît Taïwan : un levier commercial qui nourrit le débat interne.
- Pékin courtise députés et lobbies agricoles ; Taïpei riposte par un méga-projet de centre de données d'intelligence artificielle.
- L'élection présidentielle de 2028 pourrait sceller le sort de la dernière tête de pont taïwanaise du continent.
À l’aéroport de Taoyuan, le 7 mai 2026, Santiago Peña descend d’avion en chef d’État reçu avec les honneurs militaires. Quatre jours de visite, un banquet présidentiel, l’Ordre du Jade brillant remis par son hôte : Taïpei déroule le tapis rouge pour le seul dirigeant sud-américain qui la reconnaisse encore. Car le Paraguay est désormais une exception sur la carte du monde — l’un des douze derniers États fidèles à Taïwan, et le tout dernier d’un continent que Pékin a méthodiquement rallié à sa cause. Cette singularité a un prix, et Asunción le paie chaque année en occasions commerciales manquées.
Une fidélité née de la guerre froide
L’alliance ne date pas d’hier. Le Paraguay et Taïwan ont établi des relations diplomatiques en 1957, aux premières heures du long règne d’Alfredo Stroessner1. Le dictateur, anticommuniste fervent, voyait en Tchang Kaï-chek — vaincu sur le continent par Mao puis réfugié à Taïwan — un allié idéologique naturel. Asunción fit même ériger une statue du généralissime taïwanais dans la capitale, et Stroessner se rendit à Taïpei en 1975 pour y parler stratégie anticommuniste1.
Cette amitié a survécu à tout : à la chute de Stroessner en 1989, à la démocratisation, à l’essor d’une Chine devenue première puissance commerciale de l’Amérique latine. Là où le Panama, le Salvador, la République dominicaine puis, plus récemment, le Honduras ont tourné le dos à Taïpei après un patient travail de séduction de Pékin, le Paraguay est resté2. Il est aujourd’hui le seul pays sud-américain à reconnaître Taïwan, et l’on présente volontiers Asunción comme l’une des capitales les plus rétives à Pékin de toute la région.
Le marché chinois, ce mirage interdit
Le paradoxe est cruel pour une économie agro-exportatrice. Le Paraguay produit du soja et du bœuf en abondance, et le plus gros acheteur de la planète se trouve à portée de cargo. Mais Pékin refuse de commercer directement avec les pays qui reconnaissent Taïwan. Résultat : la Chine reste tout simplement fermée au bœuf paraguayen, dont les deux tiers partent vers la Russie et le Chili3.
Le soja, lui, emprunte un détour. Faute d’accès direct, Asunción expédie l’essentiel de sa production vers l’Argentine voisine, qui la transforme et la réexporte — et près de 80 % des fèves argentines finissent sur le marché chinois4. Le soja paraguayen atteint donc bien la Chine, mais par triangulation, en laissant au passage une part de sa valeur ajoutée chez le voisin. C’est ce mécanisme indirect que le président Peña a invoqué, en mars, pour soutenir que ses liens avec Taïwan n’avaient pas entamé son commerce avec la Chine.
L’argument a fait bondir Pékin. Le porte-parole de la diplomatie chinoise, Lin Jian, a rétorqué que les statistiques douanières officielles prouvaient le contraire : la Chine, selon lui, n’importe « zéro » fève de soja du Paraguay5. Pour Global Times, quotidien dont la ligne épouse celle du pouvoir chinois, le raisonnement est limpide : tant qu’un accord de libre-échange n’aura pas rapproché la Chine du Mercosur, « la relation du Paraguay avec la Chine ne changera pas fondamentalement »6. Autrement dit, le grand marché restera un horizon, non une destination.
Cette asymétrie pèse. Les biens chinois, eux, affluent sans entrave : les importations en provenance de Chine ont dépassé 6 milliards de dollars en 2025, un record, alors qu’Asunción ne peut presque rien vendre en retour2. Le Paraguay affiche ainsi l’un des déficits commerciaux les plus déséquilibrés de la région face à Pékin — une situation que documente notre analyse de l’expansion de l’influence chinoise en Amérique latine.
Le « chantage commercial » et la fronde des éleveurs
La pression ne se limite pas aux statistiques. Sur le terrain, elle est explicite. Des producteurs de viande paraguayens ont raconté à Diálogo Chino (Dialogue Earth), média spécialisé dans les relations entre la Chine et l’Amérique latine, qu’on leur avait fait comprendre qu’ils « tenaient la clé » de l’entrée du bœuf paraguayen sur le marché chinois — à condition, d’abord, de rompre avec Taïwan7. Des dirigeants du secteur ont dénoncé un « chantage commercial ». Mais le ressentiment, lui, se retourne de plus en plus contre Taïpei : de puissants lobbies agricoles plaident désormais ouvertement pour rouvrir le dossier chinois7.
Le calcul est tentant sur le papier. Taïwan demeure certes le deuxième marché du bœuf paraguayen en 2025, et y entre sans droits de douane ni quotas depuis 20208. Mais ce débouché reste sans commune mesure avec l’appétit chinois. Le Brésil voisin, qui a fait le choix inverse, en offre la démonstration éclatante : Pékin absorbe environ 65 % de ses exportations de soja, et le partenariat commercial entre le Brésil et la Chine ne cesse de gonfler4. Pour un éleveur ou un planteur paraguayen, la comparaison avec le grand frère du Mercosur est un argument quotidien.
Pékin courtise la classe politique
Faute de convaincre le président, la Chine travaille le reste de l’échiquier. La méthode est documentée : des parlementaires d’opposition se sont vu offrir des voyages tous frais payés en Chine, banquets fastueux, hôtels de luxe et visite de la Grande Muraille9. Selon un décompte de Reuters, au moins dix-neuf députés paraguayens, cinq journalistes et un prétendant sérieux à la présidence se sont rendus en Chine depuis la fin 2023, avec une nette accélération en 20259.
Le travail porte ses fruits dans l’opposition. Le Parti libéral radical authentique (PLRA) affiche une hostilité croissante au maintien des liens avec Taïwan et martèle qu’une bascule vers Pékin ouvrirait un torrent d’exportations, d’investissements et de prêts9. Plus inquiétant pour Taïpei, la brèche atteint désormais le camp gouvernemental lui-même : Hugo Meza, vice-président de la Chambre des députés et membre du Parti Colorado au pouvoir, a multiplié les prises de position pro-Pékin, estimant que le Paraguay « perd son temps » avec Taïwan9. Le consensus colorado, jadis solide, se lézarde.
Pékin accompagne cette offensive d’un discours martial. Au moment même de la visite de Peña, Lin Jian a sommé Asunción de « se ranger du bon côté de l’histoire au plus vite » et de rompre avec ce qu’il nomme « les autorités du PDP à Taïwan », rappelant que le principe d’une seule Chine est « une norme fondamentale des relations internationales » reconnue par 183 États10. La position est sans ambiguïté : il n’existe, pour Pékin, qu’une seule Chine, et Taïwan en est une part inaliénable6.
La parade taïwanaise : des puces contre de l’énergie
Face à cette surenchère, Taïpei a changé de registre. Plutôt que de rivaliser franc pour franc avec le carnet de chèques chinois, elle mise sur ce qu’elle a d’unique : ses semi-conducteurs. Le clou de la visite de mai 2026 fut l’annonce, par Santiago Peña et le président taïwanais Lai Ching-te, d’une coentreprise à parts égales — 50/50 — destinée à bâtir au Paraguay l’un des plus grands pôles d’intelligence artificielle du monde11.
L’attelage est habile. Il marie la puissance de calcul taïwanaise — l’île produit l’écrasante majorité des puces avancées de la planète — à l’atout maître du Paraguay : son colossal surplus d’électricité propre issu du barrage d’Itaipú11. Le projet, ancré par un protocole d’accord signé le 8 mai parmi sept textes couvrant la justice, la cybersécurité ou la finance, prévoit une montée en puissance par paliers, d’un premier centre modeste jusqu’à un objectif d’un gigawatt11. Sa singularité, soulignée à Asunción, tient à ce qu’il intègre directement l’approvisionnement en puces au lieu de dépendre d’achats sur le marché — un avantage qu’aucun autre projet latino-américain ne possède.
Le message politique est limpide. Peña vend désormais sa fidélité à Taïwan non comme un fardeau hérité de la guerre froide, mais comme un passeport vers l’économie de demain. Devant les investisseurs taïwanais, il a présenté son pays comme une « porte d’entrée » stable vers le marché latino-américain et a réclamé davantage de capitaux privés12. La diplomatie de la fidélité se mue en argumentaire d’investissement, à l’image de la montée en gamme que connaît la région, du secteur agro-technologique brésilien aux ambitions numériques d’Asunción.
Ce que Taïwan joue à Asunción
Pour Taïpei, l’enjeu dépasse de loin le Paraguay. Perdre son dernier point d’ancrage sud-américain reviendrait à voir se refermer un pan entier de la carte, et à valider la stratégie d’isolement diplomatique que Pékin poursuit méthodiquement. Asunción est aussi une voix qui compte au Mercosur, où le Paraguay dispose d’un droit de veto sur tout accord du bloc — un levier qui complique les ambitions chinoises de libre-échange régional et que Taïwan a tout intérêt à préserver. Le contraste est saisissant avec d’autres terrains où Pékin avance ses pions face à des rivaux, qu’il s’agisse de la Chine ou de l’influence russe en Amérique latine.
Les analystes les plus attentifs à Taïwan le répètent : la fidélité d’un homme ne fait pas une politique d’État. Tant que la relation reposera sur le seul Santiago Peña et le sommet du Parti Colorado, elle restera à la merci d’un scrutin. Plusieurs experts plaident pour que Taïpei « rééquilibre » son approche et tisse des liens bipartisans, au-delà du cercle présidentiel, sous peine de tout perdre si l’opposition l’emporte13. Le mandat de Peña s’achève en 2028 ; c’est à cette échéance, et non aux banquets de mai 2026, qu’il faudra mesurer la solidité réelle de l’alliance.
Le Paraguay, lui, avance en équilibriste. Il réaffirme Taïwan d’une main tout en se disant, de l’autre, « totalement ouvert » à un accord commercial avec la Chine par l’intermédiaire du Mercosur — une porte qu’il maintient entrebâillée sans jamais la franchir14. Cette ambivalence est sa marge de manœuvre, et peut-être sa meilleure défense : aussi longtemps qu’Asunción restera la dernière tête de pont de Taïpei en Amérique du Sud, elle gardera, des deux côtés du Pacifique, une valeur que peu de petites nations peuvent revendiquer. Reste à savoir combien de temps un pays peut vendre la même fidélité à deux acheteurs rivaux — et lequel des deux, un jour, fera l’offre de trop.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi le Paraguay reconnaît-il Taïwan et pas la Chine ?
Asunción a noué des relations avec Taipei en 1957, sous le régime anticommuniste d'Alfredo Stroessner, qui voyait en Tchang Kaï-chek un allié naturel. Cette fidélité, devenue une tradition d'État, a survécu à la démocratisation et fait du Paraguay le dernier partenaire sud-américain de Taïwan.
Que perd le Paraguay en restant fidèle à Taïwan ?
Pékin refuse d'importer directement le soja et le bœuf paraguayens tant qu'Asunción reconnaît Taïwan. Le bœuf reste exclu du marché chinois ; le soja n'y arrive que par triangulation via l'Argentine. Les lobbies agricoles dénoncent un manque à gagner et réclament un rapprochement.
La Chine fait-elle vraiment pression sur le Paraguay ?
Oui. Pékin conditionne l'ouverture de son marché à une rupture avec Taipei, finance des voyages de parlementaires d'opposition et exhorte Asunción à « se ranger du bon côté de l'histoire ». Selon un décompte de Reuters, au moins 19 députés paraguayens ont visité la Chine depuis fin 2023.
Le Paraguay peut-il basculer vers Pékin ?
Le risque existe à moyen terme. Le parti d'opposition PLRA et plusieurs figures du parti au pouvoir plaident pour la reconnaissance de la Chine. Mais le président Santiago Peña, dont le mandat court jusqu'en 2028, a réaffirmé son attachement à Taïwan. L'élection de 2028 sera décisive.
Sources
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Latin America Reports, « Paraguay’s Cold War diplomacy: Why the South American nation consistently backs Israel and Taiwan », Latin America Reports, 2026. https://latinamericareports.com/paraguays-cold-war-diplomacy-why-the-south-american-nation-consistently-backs-israel-and-taiwan-op-ed/12325/ ↩ ↩2
-
Reuters, « How China is wooing Paraguay’s political class away from longtime ally Taiwan », The Japan Times, 14 mars 2026. https://www.japantimes.co.jp/news/2026/03/14/asia-pacific/politics/china-wooing-paraguay/ ↩ ↩2
-
Diálogo Chino, « Paraguay’s agribusiness pushes for China market access », Dialogue Earth, 2024. https://dialogochino.net/en/agriculture/31546-paraguays-agribusiness-pushes-for-china-market-access/ ↩
-
Fastmarkets, « Latin America’s soybean market outlook 2025 – global market implications », Fastmarkets, 2025. https://www.fastmarkets.com/insights/latin-americas-soybean-production-outlook-2025-global-market-implications/ ↩ ↩2
-
Global Times, « Chinese FM says China imports zero soybeans from Paraguay; urges S.American nation to stand on right side of history », Global Times, mars 2024. https://www.globaltimes.cn/page/202403/1309459.shtml ↩
-
Global Times, « Promoting FTA talks with Mercosur to propel China-Paraguay cooperation », Global Times, août 2023. https://www.globaltimes.cn/page/202308/1296495.shtml ↩ ↩2
-
Diálogo Chino, « Paraguay’s agribusiness pushes for China market access », Dialogue Earth, 2024. https://dialogochino.net/en/uncategorised/31546-paraguays-agribusiness-pushes-for-china-market-access/ ↩ ↩2
-
GAIN / USDA, « Paraguayan beef trade to decline in 2025 », The Beef Site, 2025. https://www.thebeefsite.com/news/paraguayan-beef-trade-to-decline-in-2025-gain ↩
-
U.S. News & World Report / Reuters, « How China Is Wooing Paraguay’s Political Class Away From Longtime Ally Taiwan », U.S. News, 14 mars 2026. https://www.usnews.com/news/world/articles/2026-03-14/how-china-is-wooing-paraguays-political-class-away-from-longtime-ally-taiwan ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Global Times, « Chinese FM advises Paraguayan authorities to stand on the right side of history as soon as possible as a business delegation led by Paraguayan president visits island of Taiwan », Global Times, mai 2026. https://www.globaltimes.cn/page/202605/1360480.shtml ↩
-
Focus Taiwan, « Taiwan, Paraguay sign MOU on sovereign AI computing center investment », Focus Taiwan, 8 mai 2026. https://focustaiwan.tw/politics/202605080014 ↩ ↩2 ↩3
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Focus Taiwan, « Peña pitches Taiwanese investment in Paraguay as gateway to Latin America », Focus Taiwan, 7 mai 2026. https://focustaiwan.tw/politics/202605070020 ↩
-
The Diplomat, « Why Bipartisanship Is Taiwan’s Best Defense in Paraguay (and Beyond) », The Diplomat, janvier 2026. https://thediplomat.com/2026/01/why-bipartisanship-is-taiwans-best-defense-in-paraguay-and-beyond/ ↩
-
South China Morning Post, « Paraguay open to China trade deals via Mercosur trade bloc despite Taiwan ties, Pena says », South China Morning Post, 21 août 2024. https://www.scmp.com/news/world/americas/article/3275393/paraguay-open-china-trade-deals-mercosur-trade-bloc-despite-taiwan-ties-pena-says ↩
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