Pérou : une élection à hauts risques pour un État à bout de souffle
Huit présidents en dix ans, extorsions records, Congrès contesté : le scrutin d'avril 2026 et le second tour Fujimori-Sánchez du 7 juin se jouent dans un climat de défiance.

À retenir
- Le 12 avril 2026, le Pérou a voté pour un président et un Congrès redevenu bicaméral, dans un climat de défiance après des années de tourmente.
- Keiko Fujimori (17,1 %) affronte le 7 juin la gauche de Roberto Sánchez (12 %) ; l'ex-maire de Lima Rafael López Aliaga est éliminé de 21 000 voix.
- Le pays a connu huit présidents en dix ans : Dina Boluarte destituée en octobre 2025, José Jerí emporté en février 2026 par un scandale lié à la Chine.
- Extorsions et homicides battent des records ; la sécurité est, de loin, la première préoccupation des électeurs.
- Quel que soit le vainqueur, il gouvernera avec une légitimité étroite face à un Parlement éclaté et discrédité.
À Lima, le matin du 12 avril 2026, des milliers d’électeurs sont restés plantés devant des bureaux de vote vides. Le matériel électoral n’était pas arrivé. Les autorités ont dû prolonger le scrutin d’une journée, du jamais-vu, dans la capitale comme à l’étranger1. L’image résume un pays qui peine à organiser sa propre démocratie : trente-cinq candidats à la présidence, huit chefs d’État en dix ans, et une seule certitude partagée par tous, la peur du crime. Le Pérou ne choisit pas seulement un président. Il teste sa capacité à rester gouvernable.
Un carrousel présidentiel devenu vertige
Le compteur donne le tournis. Le pays en est à son huitième président en une décennie, un record d’instabilité en Amérique latine2. Dans la nuit du 10 octobre 2025, le Congrès a destitué Dina Boluarte par 123 voix et aucune contre, lui reprochant son incapacité à enrayer la vague criminelle ; convoquée pour se défendre, elle n’est pas venue, son avocat non plus3. Son taux d’approbation tournait alors autour de 4 %4.
Le président du Congrès, José Jerí, a prêté serment dans la foulée. Son intérim n’aura tenu que quatre mois. Le 17 février 2026, les députés l’ont emporté à leur tour, sur fond d’un scandale baptisé « Chifagate » : une vidéo le montrait en réunion nocturne, hors agenda officiel, avec un homme d’affaires chinois propriétaire d’un restaurant de Lima — réunion non déclarée comme l’exige la loi5. Deux jours plus tard, le Congrès portait au pouvoir José María Balcázar, ancien magistrat de 83 ans issu de la gauche, chargé d’une présidence de transition de cinq mois jusqu’à la passation2. Huit dirigeants, presque autant de crises : la destitution est devenue, au Pérou, un mode de gouvernement.
Le 12 avril, un vote dans le désordre
Le scrutin était attendu comme le premier grand rendez-vous après des années de tourmente. Plus de 27,3 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes pour élire le président et, fait inédit depuis plus de trente ans, un Congrès redevenu bicaméral : 130 députés et 60 sénateurs6. Le vote est obligatoire de 18 à 70 ans, sous peine d’amende.
L’organisation a déraillé. Les retards de livraison du matériel ont contraint le Bureau national des processus électoraux (ONPE) à prolonger le vote, tandis que six missions d’observation internationales — dont l’Union européenne, l’Organisation des États américains et le Centre Carter — surveillaient le déroulement6. Le dépouillement, lui, a duré cinq semaines. Keiko Fujimori, 50 ans, fille de l’ex-président autoritaire Alberto Fujimori, est arrivée en tête avec 17,1 % des voix. Derrière, le suspense a basculé au fil des bulletins venus des zones rurales : l’ultraconservateur Rafael López Aliaga, ex-maire de Lima donné qualifié, a finalement été doublé par le candidat de gauche Roberto Sánchez, ancien ministre du Commerce extérieur de Pedro Castillo, pour environ 21 200 voix7. Score final : Sánchez 12,03 %, López Aliaga 11,9 %. L’autorité électorale n’a fixé le second tour au 7 juin 2026 qu’après cinq semaines de comptage et le rejet d’une demande de revote à Lima8.
Sécurité : l’obsession qui domine tout
Si une question écrase la campagne, c’est celle du crime. La progression est brutale : les extorsions signalées sont passées de 2 396 cas en 2023 à 15 336 en 2024, une hausse d’environ 540 %9. Les homicides ont doublé depuis 2019. Dans les districts populaires de Lima, des marchands reçoivent des appels d’extorsion réclamant des virements par portefeuille numérique. Le secteur des transports paie le prix fort : des dizaines de chauffeurs de bus ont été assassinés, déclenchant grèves et blocages à répétition, orchestrés par des réseaux comme « Les greffés du Cône Nord » qui rackettent les compagnies de minibus10.
C’est cette violence qui a fait tomber Mme Boluarte. La sécurité et les effets de la criminalité organisée constituent, de loin, la première préoccupation de l’électorat6. La crise dépasse d’ailleurs la statistique : elle se lit comme l’avancée méthodique du crime organisé dans la vie quotidienne et l’effondrement de la confiance dans la capacité de l’État à protéger ses citoyens10. Tous les candidats l’ont compris et rivalisent de promesses de fermeté. Reste un constat dérangeant : les recettes répressives s’empilent sans inverser la courbe.
Le récit du pouvoir contre celui de la rue
Les gouvernements successifs ont fait de la lutte contre l’insécurité leur principal argument de légitimité. Dès son investiture, José Jerí avait promis de « déclarer la guerre au crime », désignant l’insécurité comme « le mal qui nous afflige »9. Dès le lendemain, il lançait des raids coordonnés dans les prisons de haute sécurité pour neutraliser des chefs de gang, et faisait adopter par le Congrès un dispositif ciblant l’extorsion dans les transports9. Lima et Callao ont été placés à plusieurs reprises sous état d’urgence, autorisant des arrestations sans mandat. La même logique de fermeté a habillé la défense du scrutin : face aux accusations de fraude lancées par une partie de la droite après le chaos du 12 avril, les autorités électorales et les six missions d’observation internationales déployées — Union européenne, Organisation des États américains, Centre Carter en tête — ont validé le processus, faute d’éléments probants6.
Ce discours de la poigne ferme se heurte à une autre lecture, portée par la société civile et la rue. Human Rights Watch dénonce un Congrès qui, loin de combattre les réseaux criminels, affaiblit les institutions de contrôle, et rappelle qu’aucun responsable n’a été condamné pour la mort de quarante-neuf manifestants et passants tués lors de la répression de décembre 2022 à février 202311. Plus radical, le World Socialist Web Site, publication d’extrême gauche dont la ligne assume une critique frontale de l’« establishment », qualifie le pouvoir de « régime droitier non élu » et lit les états d’urgence comme un outil de « militarisation » et de répression sociale dirigé contre les travailleurs12. Le contraste est total : d’un côté une « guerre au crime » présentée comme protection ; de l’autre, l’accusation d’un État qui réprime les contestataires plus efficacement que les mafias.
Un système politique pulvérisé
Derrière l’instabilité, une cause structurelle : l’éclatement des partis. À l’ouverture du scrutin, 39 formations étaient autorisées à concourir, niveau record de fragmentation, et une trentaine d’autres en cours d’enregistrement13. Le système péruvien est l’un des moins institutionnalisés d’Amérique latine ; les partis y sont des véhicules de personnalités plus que des projets collectifs, sans base militante ni véritable ancrage social13.
La conséquence est mécanique. Les deux finalistes ont totalisé moins de 30 % des suffrages au premier tour : qui que ce soit le vainqueur, il débutera son mandat avec une légitimité étroite14. Et il devra composer avec un Parlement morcelé et un Sénat ressuscité capable de bloquer ses réformes — les droites de Fujimori et López Aliaga dominant la chambre haute sans contrôler la chambre basse, où la gauche obtiendrait 59 des 130 sièges14. La paralysie institutionnelle, qui a nourri dix ans de destitutions, est déjà inscrite dans les résultats.
Le 7 juin, un duel dans la défiance
À trois jours du second tour, rien n’est joué. Pour Keiko Fujimori, 50 ans, c’est la quatrième tentative présidentielle après trois défaites au second tour ; pour Roberto Sánchez, 57 ans, c’est la troisième candidature15. Les sondages donnent l’héritière du fujimorisme en tête mais dans la marge d’erreur : une enquête Imasolu de fin mai la créditait de 39,6 % contre 33,1 % à M. Sánchez15. Surtout, environ un cinquième des électeurs restent indécis, et la part de ceux qui comptent voter blanc ou annuler leur bulletin atteignait 27 %15. La présidentielle se résume largement à un vote de rejet : 39,2 % des partisans de Mme Fujimori et 42,3 % de ceux de M. Sánchez disent voter d’abord contre l’autre camp15. Entre fujimorisme, anti-fujimorisme, gauche rurale et bloc des désabusés, le pays se rendra aux urnes plus divisé que jamais.
Le signal à surveiller n’est donc pas seulement le nom du vainqueur, mais la solidité de son mandat. Un président élu par défaut, face à un Congrès discrédité et à une criminalité hors de contrôle, hériterait d’une équation que huit prédécesseurs n’ont pas su résoudre. La question chinoise, déjà au cœur de la chute de M. Jerí, en dit long sur les lignes de force qui traversent la région : l’influence croissante de Pékin en Amérique latine — du port de Chancay aux mines de cuivre — comme celle de Moscou sur le continent avancent à mesure que les démocraties andines se fragilisent. Dans un voisinage où le Brésil revendique un leadership régional et tente de gérer seul la crise vénézuélienne, un Pérou ingouvernable laisserait un vide que d’autres se chargeront de combler.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qui s'affronte au second tour de la présidentielle péruvienne ?
Le 7 juin 2026, la conservatrice Keiko Fujimori, arrivée en tête au premier tour avec 17,1 %, affronte le candidat de gauche Roberto Sánchez (12 %), ancien ministre du Commerce extérieur de Pedro Castillo. L'ex-maire de Lima Rafael López Aliaga, troisième, a été éliminé de quelque 21 000 voix.
Pourquoi le Pérou a-t-il changé si souvent de président ?
En dix ans, le pays a connu huit chefs d'État. Un Congrès fragmenté use de la destitution comme arme politique : Pedro Castillo en 2022, Dina Boluarte en octobre 2025 sur fond de crise sécuritaire, puis l'intérimaire José Jerí en février 2026, emporté par un scandale de réunions secrètes avec un homme d'affaires chinois.
Quel est le principal enjeu du scrutin de 2026 ?
La sécurité. Extorsions et homicides battent des records, frappant transporteurs et petits commerçants. Une étude Ipsos de décembre 2025 plaçait la criminalité organisée en tête des préoccupations. Tous les candidats promettent la fermeté, sans répondre à la défiance massive envers des institutions jugées incapables de protéger les citoyens.
Qui est José María Balcázar ?
Ancien magistrat de 83 ans élu par le Congrès le 19 février 2026, il est devenu le huitième président péruvien en une décennie après la destitution de José Jerí. Issu d'une formation de gauche, il assure une présidence de transition de cinq mois, chargée d'organiser le scrutin et de passer la main au vainqueur.
Sources
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France 24, « Conservative Fujimori and leftist Sánchez lead first round of Peru’s disrupted presidential poll », France 24, 12 mai 2026. https://www.france24.com/en/americas/20260512-conservative-fujimori-and-leftist-sanchez-lead-first-round-of-peru-disrupted-presidential-poll ↩
-
NPR, « José María Balcázar becomes Peru’s eighth president in a decade », NPR, 19 février 2026. https://www.npr.org/2026/02/19/g-s1-110679/peru-new-president ↩ ↩2
-
NPR, « Peru’s Congress removes President Dina Boluarte amid crime crisis », NPR, 10 octobre 2025. https://www.npr.org/2025/10/10/nx-s1-5570600/peru-impeachment-trial-boluarte ↩
-
Atlantic Council, « Four questions (and expert answers) about Peru’s presidential impeachment and what’s next », Atlantic Council, 10 octobre 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/four-questions-and-expert-answers-about-perus-presidential-impeachment-and-whats-next/ ↩
-
NBC News, « Peru Congress ousts president because of China-linked secret meetings », NBC News, 17 février 2026. https://www.nbcnews.com/world/south-america/peru-congress-ousts-president-china-linked-secret-meetings-rcna259489 ↩
-
CSIS, « Peru 2026 General Election: First-Round Vote Must-Knows », Center for Strategic and International Studies, avril 2026. https://www.csis.org/analysis/peru-2026-general-election-first-round-vote-must-knows ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Al Jazeera, « Peruvian authorities confirm Fujimori and Sanchez advance to runoff », Al Jazeera, 17 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/17/peruvian-authorities-confirm-fujimori-and-sanchez-advance-to-runoff ↩
-
France 24, « Peru confirms election runoff date, court says no to Lima re-vote », France 24, 24 avril 2026. https://www.france24.com/en/live-news/20260424-peru-confirms-election-runoff-date-court-says-no-to-lima-re-vote ↩
-
InSight Crime, « Can Peru’s New President José Jerí Win His ‘War on Crime’? », InSight Crime, octobre 2025. https://insightcrime.org/news/can-perus-new-president-jose-jeri-win-his-war-on-crime/ ↩ ↩2 ↩3
-
Atlantic Council, « Peru at a breaking point: How ten years of political chaos opened the door to organized crime », Atlantic Council, 2026. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/peru-at-a-breaking-point-how-ten-years-of-political-chaos-opened-the-door-to-organized-crime/ ↩ ↩2
-
Human Rights Watch, « World Report 2026: Peru », HRW, 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/peru ↩
-
World Socialist Web Site, « In run-up to elections, Peru’s rightist regime faces crisis of rule », WSWS, 8 janvier 2026. https://www.wsws.org/en/articles/2026/01/08/vbeq-j08.html ↩
-
BTI 2026, « BTI 2026 Country Report — Peru », Bertelsmann Stiftung, 2026. https://bti-project.org/en/reports/country-report/PER ↩ ↩2
-
Americas Quarterly, « REACTION: Peru Braces for a Polarizing Fujimori-Sánchez Runoff », Americas Quarterly, mai 2026. https://www.americasquarterly.org/article/reaction-peru-braces-for-a-polarizing-fujimori-sanchez-runoff/ ↩ ↩2
-
France 24, « Peru votes in tight runoff as Fujimori makes fresh bid for power », France 24, 2 juin 2026. https://www.france24.com/en/live-news/20260602-peru-votes-in-tight-runoff-as-fujimori-makes-fresh-bid-for-power ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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