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Le levier énergétique russe bascule vers l'Asie

Privée du marché européen, la Russie écoule 80 % de son pétrole vers la Chine et l'Inde. Une dépendance asiatique payée au prix de lourdes décotes en 2025.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Pétrolier chargeant du brut russe dans un terminal portuaire, illustrant la réorientation des exportations vers l'Asie.
Pétrolier chargeant du brut russe dans un terminal portuaire, illustrant la réorientation des exportations vers l'Asie. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En 2025, environ 80 % des exportations pétrolières russes sont parties vers la Chine et l'Inde, achevant un basculement amorcé en 2022.
  2. Le gazoduc Power of Siberia a livré près de 38,6 milliards de m³ à la Chine en 2025, au-delà de sa capacité nominale.
  3. Le contrat Power of Siberia 2, signé en septembre 2025, reste un mémorandum sans prix ni calendrier fermes.
  4. Les sanctions visant Rosneft et Lukoil, entrées en vigueur fin 2025, ont creusé les décotes consenties à l'Inde.

En quelques années, la carte énergétique de la Russie a pivoté d’un quart de tour. Hier fournisseur attitré de l’Europe, Moscou écoule désormais l’écrasante majorité de son pétrole vers deux clients asiatiques. Le geste a sauvé les recettes du Kremlin — mais il a aussi changé le rapport de force, et pas toujours en sa faveur.

Quatre barils sur cinq partent vers Pékin et New Delhi

Le chiffre résume tout. En 2025, environ 80 % des exportations pétrolières russes ont pris la direction de la Chine et de l’Inde, selon les données de marché reprises par OilPrice1. Les volumes globaux sont restés quasi stables par rapport à 2024, autour de 4,8 millions de barils par jour, mais leur destination a radicalement changé : depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022 et la rupture avec l’Europe, Moscou a redirigé l’essentiel de ses flux vers l’Asie1.

Cette bascule n’est pas qu’une affaire de tuyaux et de pétroliers. Elle traduit une stratégie de survie économique, prolongement direct de l’adaptation économique de la Russie aux sanctions. Le pétrole et le gaz demeurent le poumon budgétaire de l’État russe ; perdre le marché européen sans débouché de rechange aurait été fatal. L’Asie a fourni ce débouché — mais à ses conditions.

Le contraste avec l’avant-guerre est brutal. Pendant des décennies, l’Europe absorbait la majeure partie du gaz russe par gazoducs, garantissant à Moscou des recettes prévisibles et un levier politique sur ses voisins. La rupture engagée à partir de 2022 a fait s’effondrer ce modèle. Réorienter des hydrocarbures vers l’Asie suppose toutefois bien plus que trouver des acheteurs : il faut des infrastructures, des routes maritimes, une flotte de transport et des assurances — autant de maillons que les sanctions occidentales cherchent précisément à fragiliser.

Le gaz suit, par la Sibérie

Côté gaz, le symbole est le gazoduc Power of Siberia, inauguré en 2019. En 2025, Gazprom y a acheminé près de 38,6 milliards de mètres cubes vers la Chine, dépassant la capacité nominale de 38 milliards et bondissant depuis les 31 milliards de 20242. Lors de la visite de Vladimir Poutine à Pékin en septembre, les deux pays ont convenu d’augmenter encore les flux de la route existante de 6 milliards de m³, portant le total visé à 44 milliards par an3.

Le gaz naturel liquéfié (GNL) suit la même trajectoire. En novembre 2025, les livraisons russes de GNL vers la Chine ont plus que doublé sur un an pour atteindre un record de 1,6 million de tonnes, faisant de la Russie le deuxième fournisseur de Pékin derrière le Qatar1. Le GNL présente un avantage décisif pour Moscou : il n’est pas prisonnier d’un gazoduc et peut, en théorie, trouver preneur sur plusieurs marchés. Mais il dépend de terminaux de liquéfaction et de méthaniers spécialisés, eux aussi dans le viseur des sanctions, ce qui limite la flexibilité réelle de cette carte. Cette montée en puissance illustre concrètement l’influence stratégique de la Russie sur les ressources énergétiques, désormais exercée depuis l’est plutôt que vers l’ouest.

Power of Siberia 2 : un contrat à trous

Le projet phare de cette nouvelle ère reste pourtant en suspens. En septembre 2025, lors des entretiens entre Poutine et Xi Jinping à Pékin, Gazprom et la China National Petroleum Corporation ont signé un mémorandum « juridiquement contraignant » pour bâtir Power of Siberia 2, gazoduc qui doit transporter le gaz de Sibérie occidentale vers la Chine via la Mongolie4. La capacité visée est considérable : jusqu’à 50 milliards de m³ par an pendant trente ans5.

Mais l’accord ressemble à une coquille à remplir. Selon Reuters, repris par le Moscow Times, les deux parties n’ont toujours pas tranché la question du prix, des conditions d’investissement ni du calendrier6. Pékin réclame des prix proches des prix domestiques russes, autour de 120 à 130 dollars les 1 000 m³, quand Moscou veut une indexation sur le panier pétrolier asiatique, soit plus du double4. Pour le CSIS, ce déséquilibre révèle la position de force de la Chine : elle peut se permettre d’attendre, la Russie beaucoup moins5. Même en cas d’accord, la construction prendrait au moins cinq ans, et autant pour atteindre la pleine capacité6. Ce dossier est au cœur de la relation stratégique entre la Russie et la Chine, un partenariat où l’asymétrie se creuse au profit de Pékin.

L’Inde, client précieux et exigeant

L’Inde, elle, est devenue un acheteur central — et un négociateur redoutable. À l’automne 2025, les sanctions américaines frappant Rosneft et Lukoil, les deux premiers producteurs russes, sont entrées en vigueur le 22 octobre7. Or environ quatre cargaisons sur cinq proposées à l’Inde provenaient de ces deux groupes ou de leurs filiales7. Résultat : Moscou a dû consentir des rabais inédits pour conserver ce marché. Le brut Oural s’est négocié fin 2025 avec une décote d’environ 7 dollars le baril face au Brent sur base livrée, un écart qui a plus que doublé en un mois, tandis que le baril chargé à Novorossiisk tombait à son plus bas depuis mars 20238.

Les achats indiens ont reculé sans s’interrompre : New Delhi pourrait n’importer que 600 000 barils par jour en janvier, contre 1,6 à 1,8 million les mois précédents7. Les raffineurs indiens se reportent vers des entités russes non sanctionnées, des circuits commerciaux opaques et des fournisseurs alternatifs du Moyen-Orient ou d’Afrique de l’Ouest9. Tant que les sanctions secondaires ne sont pas strictement appliquées, conclut Al Jazeera, l’Inde continuera d’acheter du brut russe, mais par des canaux plus indirects et moins transparents9. Pour certains analystes, l’Inde a même supplanté la Chine comme partenaire énergétique clé de Moscou, tant son appétit reste vif malgré la pression occidentale10.

Cette dépendance asymétrique a un coût stratégique. En concentrant ses ventes sur deux géants, la Russie s’expose à leurs choix politiques et à leurs marchandages sur les prix. Chaque tour de vis occidental se traduit non par un arrêt des flux, mais par une décote supplémentaire qui rogne les marges du Kremlin. Le levier énergétique, jadis brandi contre l’Europe, se retourne en partie : c’est désormais l’acheteur, et non le vendeur, qui fixe une part du prix.

Un pivot réussi, une autonomie perdue

Le basculement vers l’Asie est, sur le papier, une réussite : Moscou a évité l’effondrement de ses recettes en redirigeant ses flux. Mais le prix de cette réorientation est une dépendance nouvelle. La Russie vend désormais à deux clients qui dictent leurs conditions, multiplie les décotes et reste tributaire de projets — comme Power of Siberia 2 — dont la concrétisation se compte en décennies. Cette logique rejoint les arbitrages plus larges de la position stratégique de la Russie dans les transitions énergétiques mondiales, tout comme de la coopération énergétique entre la Russie et l’Iran, autre tentative de contournement. Le signal à surveiller en 2026 : un éventuel accord ferme sur le prix de Power of Siberia 2 dirait, mieux que tout discours, qui de Moscou ou de Pékin tient réellement le robinet.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Où la Russie vend-elle désormais son pétrole ?

En 2025, près de 80 % des exportations pétrolières russes sont parties vers la Chine et l'Inde, selon les données de marché reprises par OilPrice. Depuis 2022 et la dégradation des relations avec l'Europe, Moscou a réorienté l'essentiel de ses barils vers ces deux clients asiatiques.

Qu'est-ce que Power of Siberia 2 ?

C'est un projet de gazoduc destiné à acheminer le gaz de Sibérie occidentale vers la Chine via la Mongolie, avec une capacité visée d'environ 50 milliards de m³ par an sur trente ans. Un mémorandum a été signé en septembre 2025, mais le prix et le calendrier restent à fixer.

Les sanctions de 2025 ont-elles stoppé les achats indiens ?

Non, mais elles les ont compliqués. Les sanctions américaines visant Rosneft et Lukoil, en vigueur depuis fin 2025, ont poussé les raffineurs indiens vers des entités non sanctionnées et des circuits opaques. Les volumes ont chuté, sans s'arrêter, au prix de décotes accrues.

Cette dépendance asiatique est-elle un atout pour Moscou ?

C'est une bouée de sauvetage autant qu'un piège. L'Asie absorbe les volumes perdus en Europe, mais la Chine et l'Inde négocient en position de force, imposant des rabais. La concentration des débouchés sur deux acheteurs réduit aussi la marge de manœuvre de Moscou.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. OilPrice.com, « Russia Shipped 80% of its 2025 Oil Exports to China and India », OilPrice, 2025. https://oilprice.com/Latest-Energy-News/World-News/Russia-Shipped-80-of-its-2025-Oil-Exports-to-China-and-India.html 2 3

  2. OilPrice.com, « Russia’s Pipeline Gas Exports to China Set for 25% Surge in 2025 », OilPrice, 2025. https://oilprice.com/Latest-Energy-News/World-News/Russias-Pipeline-Gas-Exports-to-China-Set-for-25-Surge-in-2025.html

  3. Egypt Oil & Gas, « Russia Boosts Pipeline Gas Supplies to China by quarter in 2025 », Egypt Oil & Gas, 2025. https://egyptoil-gas.com/news/russia-boosts-pipeline-gas-supplies-to-china-by-25/

  4. The Moscow Times, « What the Power of Siberia 2 Deal Really Means for Russia and China », The Moscow Times, 4 septembre 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/09/04/what-the-power-of-siberia-2-deal-really-means-for-russia-and-china-a90422 2

  5. CSIS, « How the Power of Siberia 2 Deal Could Reshape Global Energy », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/how-power-siberia-2-deal-could-reshape-global-energy 2

  6. The Moscow Times, « Russia’s Power of Siberia 2 Deal With China Would Take a Decade to Boost Gas Exports – Reuters », The Moscow Times, 7 octobre 2025. https://www.themoscowtimes.com/2025/10/07/russias-power-of-siberia-2-deal-with-china-would-take-a-decade-to-boost-gas-exports-reuters-a90744 2

  7. Kpler, « Rosneft and Lukoil sanctions are live: how India, China and Turkey adapt rather than exit », Kpler, 2 décembre 2025. https://www.kpler.com/blog/rosneft-and-lukoil-sanctions-are-live-how-india-china-and-turkey-adapt-rather-than-exit 2 3

  8. Euromaidan Press, « Desperate for buyers, Russia throws India its biggest oil discounts yet », Euromaidan Press, 24 novembre 2025. https://euromaidanpress.com/2025/11/24/russia-india-oil-discounts-sanctions/

  9. Al Jazeera, « How India plans to continue buying Russian oil despite sanctions », Al Jazeera, 9 décembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/12/9/how-india-plans-to-continue-buying-russian-oil-despite-sanctions 2

  10. Observer Research Foundation, « Russia’s Energy Pivot: India Replaces China as Key Energy Ally », ORF, 2025. https://www.orfonline.org/expert-speak/russia-s-energy-pivot-india-replaces-china-as-key-energy-ally

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