Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Russie

Cryptomonnaies en Russie : entre contrôle de l'État et contournement des sanctions

Minage légalisé, rouble numérique, stablecoin A7A5 : la Russie encadre les cryptos d'une main et s'en sert de l'autre pour contourner les sanctions occidentales. Décryptage.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Pièce symbolisant une cryptomonnaie posée sur un drapeau russe.
Pièce symbolisant une cryptomonnaie posée sur un drapeau russe. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Russie a légalisé le minage de cryptomonnaies par des lois entrées en vigueur le 1er novembre 2024.
  2. Depuis juillet 2024, les cryptos sont autorisées pour les paiements internationaux, mais restent interdites comme moyen de paiement intérieur.
  3. Face à la faible déclaration des mineurs, Moscou prépare des sanctions pénales contre le minage illégal.
  4. Le rouble numérique, monnaie de banque centrale, sera lancé nationalement le 1er septembre 2026.
  5. Le stablecoin A7A5, adossé au rouble, a dépassé 110 milliards de dollars de transactions et sert au contournement des sanctions.

La Russie entretient avec les cryptomonnaies un rapport de pure ambivalence. D’une main, le Kremlin verrouille leur usage intérieur et menace de prison les mineurs clandestins. De l’autre, il en fait discrètement un instrument de survie financière, autorisant leur emploi dans le commerce international et tolérant l’essor d’un stablecoin taillé pour échapper aux sanctions. Contrôler chez soi, contourner au-dehors : telle est la double équation de Moscou.

D’une méfiance ancienne à un revirement stratégique

Pendant des années, la Banque centrale de Russie a vu les cryptomonnaies comme une menace pour la stabilité financière et la souveraineté monétaire. Elle militait pour une interdiction quasi totale, redoutant la fuite de capitaux, le blanchiment et la perte de contrôle sur les flux. Cette ligne dure a longtemps freiné toute reconnaissance légale des actifs numériques dans le pays.

La guerre en Ukraine et les sanctions massives de 2022 ont changé la donne. Coupée du système financier occidental et du réseau interbancaire SWIFT pour une partie de ses banques, la Russie a soudain perçu dans la blockchain un canal de paiement échappant à la tutelle des États occidentaux. La méfiance n’a pas disparu, mais elle a cédé le pas à un calcul pragmatique : ce que l’on craignait comme un risque pouvait devenir un outil. Tout l’édifice réglementaire récent découle de ce retournement.

Le minage, d’abord toléré puis encadré

Le tournant réglementaire est venu en 2024. Vladimir Poutine a signé des lois, entrées en vigueur le 1er novembre 2024, qui reconnaissent le minage comme une activité légitime1. Les personnes morales et les entrepreneurs doivent s’enregistrer auprès du service fédéral des impôts et déclarer chaque mois les actifs extraits1.

La légalisation reste toutefois partielle. Comme le souligne Cointelegraph, le cadre « simplifie le contrôle » du minage industriel plus qu’il ne le libéralise vraiment2. Pour préserver son réseau électrique, Moscou a d’ailleurs imposé des interdictions régionales, notamment toute l’année en Bouriatie et en Transbaïkalie, zones à forte demande énergétique1. Cette tension entre essor numérique et contrainte énergétique rejoint les arbitrages décrits dans la stratégie russe du gaz et du GNL.

Le bâton pénal contre les mineurs clandestins

Légaliser ne suffit pas : encore faut-il que les acteurs se déclarent. Or la conformité reste faible. Constatant que la plupart des mineurs continuent d’éviter l’enregistrement et l’impôt, le ministère russe de la Justice a publié fin 2025 des amendements au code pénal3.

Le durcissement est net. Les peines envisagées vont jusqu’à 1,5 million de roubles d’amende, deux ans de travaux forcés, et jusqu’à cinq ans de prison pour les opérations organisées de grande ampleur4. Le minage non enregistré, jusque-là simple infraction administrative, pourrait ainsi devenir un délit. L’État cherche à canaliser une activité lucrative tout en captant ses recettes fiscales — un réflexe de contrôle que l’on retrouve dans l’adaptation économique de la Russie aux sanctions.

Le rouble numérique, instrument de souveraineté

Parallèlement aux cryptos privées, Moscou développe sa propre monnaie numérique de banque centrale. Après plusieurs reports — le lancement était initialement prévu pour juillet 2025 —, le rouble numérique sera déployé nationalement le 1er septembre 20265.

Le calendrier est progressif et contraignant. Les commerçants réalisant plus de 120 millions de roubles de chiffre d’affaires devront accepter les paiements en rouble numérique dès septembre 2026, les entreprises moyennes jusqu’en 2027, les autres jusqu’en 20286. Obligatoire pour toutes les banques, l’outil reste optionnel pour les citoyens. Fait révélateur, les retards tiennent en partie aux difficultés des banques à abandonner des logiciels étrangers comme Oracle, sous l’effet des sanctions5 — un obstacle qui illustre la dépendance technologique au cœur de la stratégie russe de cyberguerre.

La logique du rouble numérique est, à l’inverse de celle des cryptos privées, celle d’une traçabilité maximale. Émise et garantie par la banque centrale, cette monnaie programmable permettrait à l’État de suivre les flux, voire d’en orienter l’usage. Pour le pouvoir, c’est un instrument de contrôle autant que de modernisation. La réticence du public, attaché à la discrétion des espèces, et celle des grandes banques comme Sberbank, qui y voient une concurrence à leurs propres services de paiement, expliquent en partie la prudence du calendrier.

La crypto, arme discrète contre les sanctions

C’est à l’international que la réglementation russe dévoile son autre visage. Dès juillet 2024, la Douma a adopté une loi autorisant l’usage des cryptomonnaies dans les règlements internationaux, ouvrant la voie à leur emploi pour contourner les sanctions7. La même loi maintient pourtant l’interdiction des paiements en crypto à l’intérieur du pays : la frontière entre usage interne et externe est explicitement assumée.

Pour la RAND Corporation, ces dispositifs s’inscrivent dans une véritable stratégie de « blockchain au service de l’État », destinée à reconstruire des canaux financiers hors d’atteinte occidentale8. Cette logique de contournement éclaire aussi des dossiers comme l’expansion de l’influence russe au Moyen-Orient, où le commerce avec des intermédiaires du Golfe sert à fluidifier les échanges sanctionnés.

A7A5 : le stablecoin du contournement industriel

L’illustration la plus spectaculaire est le stablecoin A7A5. Adossé au rouble et lancé en janvier 2025 par des entités liées à un oligarque sanctionné et à une banque de défense publique, il a dépassé 110 milliards de dollars de transactions cumulées et capté 43 % du marché mondial des stablecoins non libellés en dollars9.

Sa conception vise le contournement à l’échelle industrielle : l’adossement à la banque Promsviazbank garantit une liquidité quasi illimitée, permettant aux entreprises russes de convertir des roubles puis de basculer instantanément vers des stablecoins en dollars comme le Tether9. L’Occident a réagi : l’Union européenne a inscrit A7A5 sur sa liste de sanctions en octobre 2025, première interdiction explicite d’une cryptomonnaie, élargie en 20269. Mais le nombre de portefeuilles a continué de croître, sans inflexion notable à chaque salve de sanctions9.

Perspectives

La réglementation russe des cryptomonnaies n’est pas une politique cohérente, c’est une stratégie à deux vitesses : verrouiller l’usage domestique pour préserver la souveraineté monétaire, libérer l’usage externe pour desserrer l’étau des sanctions. Le signal à surveiller est désormais le bras de fer technologique : tant que des outils comme A7A5 grossissent malgré les listes noires, l’Occident restera en position de rattrapage. La prochaine bataille des sanctions se jouera autant sur la blockchain que dans les chancelleries.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Le minage de cryptomonnaies est-il légal en Russie ?

Oui, depuis des lois entrées en vigueur le 1er novembre 2024. Le minage est reconnu comme une activité légitime, mais soumise à enregistrement auprès du fisc et à des déclarations mensuelles. La légalisation reste partielle : le paiement en cryptomonnaies à l'intérieur du pays demeure interdit.

Qu'est-ce que le rouble numérique ?

C'est la monnaie numérique de la banque centrale russe (MNBC), distincte des cryptomonnaies privées. Son lancement national est fixé au 1er septembre 2026, après plusieurs reports. Obligatoire pour les banques, il devra être accepté par les grands commerçants, l'État y voyant un outil de traçabilité des flux.

La Russie utilise-t-elle les cryptos pour contourner les sanctions ?

Oui. Depuis juillet 2024, les cryptomonnaies sont autorisées pour les règlements internationaux. Le stablecoin A7A5, adossé au rouble et lancé en janvier 2025, a dépassé 110 milliards de dollars de transactions, permettant à des entreprises russes de convertir des roubles en contournant les restrictions de paiement.

Comment l'Occident réagit-il ?

L'Union européenne a inscrit le stablecoin A7A5 sur sa liste de sanctions en octobre 2025, première interdiction explicite visant une cryptomonnaie, puis a élargi ses mesures en 2026. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont aussi ciblé des plateformes et intermédiaires, mais l'usage continue de croître.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Record, « Russia legalizes cryptocurrency mining as global sanctions rattle traditional finances », The Record (Recorded Future News), 2024. https://therecord.media/Russia-legalizes-cryptomining 2 3

  2. Cointelegraph, « Has Russia really ‘legalized’ cryptocurrency mining? », Cointelegraph, 2024. https://cointelegraph.com/news/russia-regulates-crypto-mining-no-full-legalization

  3. Crypto Times, « Russian Ministry Proposes Penalties For Illegal Cryptocurrency Mining », Crypto Times, 30 décembre 2025. https://www.cryptotimes.io/2025/12/30/russian-ministry-proposes-penalties-for-illegal-cryptocurrency-mining/

  4. CryptoNews, « Russia Proposes Prison Time for Illegal Crypto Mining Operations », CryptoNews, 2025. https://cryptonews.com/news/russia-proposes-prison-time-for-illegal-crypto-mining-operations/

  5. The Block, « Russia sets 2026 launch date for digital ruble as public remains wary », The Block, 2025. https://www.theblock.co/post/363167/russia-2026-digital-ruble-rollout-public-skeptical 2

  6. Ledger Insights, « Russia clears digital ruble for government usage starting January 2026 », Ledger Insights, 2025. https://www.ledgerinsights.com/russia-clears-digital-ruble-for-government-usage-starting-january-2026/

  7. Cryptopolitan, « Russia to permanently ban crypto mining in more regions », Cryptopolitan, 2024. https://www.cryptopolitan.com/russia-ban-crypto-mining-in-regions/

  8. RAND Corporation, « Russia’s Use of Crypto Schemes », RAND, août 2025. https://www.rand.org/pubs/commentary/2025/08/russias-use-of-crypto-schemes.html

  9. Elliptic, « A7A5: The ruble-backed stablecoin crosses $100 billion in transactions », Elliptic, 2026. https://www.elliptic.co/blog/a7a5-the-ruble-backed-stablecoin-100-billion-in-transactions 2 3 4

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail