La stratégie d'information russe à l'ère de l'IA
RT banni, mais Doppelganger, Matriochka et deepfakes prospèrent : enquête sur la machine informationnelle russe, du cas moldave de 2025 aux 18 000 récits recensés.

À retenir
- La base EUvsDisinfo de l'Union européenne recensait 18 000 cas documentés de désinformation pro-Kremlin fin 2024.
- Après le bannissement de RT et Sputnik dans l'UE en 2022, Moscou a basculé vers des opérations clandestines comme Doppelganger et Matriochka.
- L'intelligence artificielle, deepfakes et voix clonées, démultiplie le volume et la rapidité des campagnes.
- Les élections moldaves de septembre 2025 ont servi de cas d'école d'une ingérence saturante et multicanale.
Septembre 2025, à quelques jours des élections moldaves. Sur TikTok, des centaines de comptes fictifs cumulent près de 14 millions de vues en un mois. Sur YouTube, plus d’un millier de chaînes tombent pour manipulation coordonnée. Des vidéos truquées par intelligence artificielle font dire à des responsables ce qu’ils n’ont jamais prononcé. La Moldavie vient de servir de laboratoire grandeur nature à la machine informationnelle russe, devenue plus rapide, plus automatisée et plus difficile à débusquer.
Une arme assumée, mesurée en milliers de récits
Pour Moscou, l’information n’est pas un à-côté de la puissance : c’en est un instrument à part entière. L’ampleur du phénomène se chiffre. La base EUvsDisinfo, projet de l’Union européenne piloté depuis 2015 par la East StratCom Task Force, recensait fin 2024 quelque 18 000 cas documentés de désinformation pro-Kremlin, dont un millier ajoutés sur la seule année1. C’est le seul dépôt ouvert et consultable de ce type, et il ne capte qu’une fraction du flux réel.
Cette guerre de l’information vise un double public. À l’intérieur, elle verrouille le récit national et marginalise les voix dissidentes. À l’extérieur, elle cherche à fracturer les opinions occidentales, à éroder la confiance dans les institutions démocratiques et à promouvoir un ordre mondial multipolaire favorable à Moscou. La méthode n’est pas tant de convaincre que de semer le doute : brouiller la frontière entre le vrai et le faux suffit souvent à paralyser le débat public. Cette logique s’articule avec les autres leviers d’influence russes, de la cyberguerre à la mobilisation des diasporas russophones.
Le grand basculement vers la clandestinité
Longtemps, le dispositif reposait sur des médias d’État assumés, RT et Sputnik en tête. Le tournant survient en mars 2022 : en réponse à l’invasion de l’Ukraine, le Conseil de l’Union européenne suspend leur diffusion, mesure étendue ensuite à 32 médias, dont RIA Novosti et les chaînes Rossiya 1 et Rossiya 242. Une décision décrite par la revue International Affairs comme une « sécuritisation collective » inédite de la désinformation2.
Privé de ses vitrines officielles, le Kremlin a basculé vers la clandestinité. L’opération Doppelganger en est le visage le plus connu : elle fabrique des « clones » d’au moins dix-sept médias authentiques — Bild en Allemagne, The Guardian au Royaume-Uni, 20 Minutes en France, l’agence italienne ANSA — en achetant des noms de domaine quasi identiques pour diffuser de faux articles3. D’autres dispositifs, comme l’opération Matriochka, recourent désormais aux deepfakes et à la manipulation par IA3. Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) a fait de l’attribution de ces campagnes le cœur de sa méthode, avec une matrice d’exposition aux manipulations étrangères1.
Mais l’interdiction montre ses limites. Une enquête de l’Institute for Strategic Dialogue, trois ans après le bannissement, a constaté que des contenus de RT et Sputnik continuaient de circuler via des relais et des sites miroirs4.
Quand l’IA industrialise le mensonge
Le changement le plus profond est technologique. L’intelligence artificielle a transformé la désinformation en production de masse. En Moldavie, Moscou a déployé une architecture d’influence à plusieurs couches : micro-ciblage, réseaux de bots, deepfakes et faux articles, conçus pour la vitesse, le volume et la saturation5. Des vidéos détournaient de vraies images de presse en y greffant un audio fabriqué, afin d’éroder la confiance dans le gouvernement avant le scrutin de septembre 20256.
Les chiffres donnent la mesure de l’effort. YouTube a fermé plus d’un millier de chaînes liées à des opérations coordonnées ciblant la Moldavie depuis juin 20245. Entre le 5 août et le 4 septembre 2025, un institut roumain a recensé 100 comptes TikTok inauthentiques totalisant 13,9 millions de vues, dans une campagne nourrie par « la peur et le ressentiment », visant pour l’essentiel le parti au pouvoir5. Le ministère français des Affaires étrangères, lui, attribue à la seule opération Storm-1516 quelque 77 campagnes de désinformation depuis 20235. La force de ce modèle tient à sa logique de submersion : en multipliant les sources apparemment indépendantes, il fabrique une illusion de consensus et noie les voix authentiques sous le volume. Les acteurs locaux, faute de moyens comparables, peinent à suivre le rythme. Cette dimension informationnelle complète l’arsenal hybride théorisé par la doctrine militaire russe, où le combat des perceptions précède et accompagne l’action.
La riposte, entre régulation et résilience
Face à cette pression, les démocraties cherchent leurs armes. L’Union européenne a élargi son régime de sanctions à des acteurs de la désinformation ; le Royaume-Uni a frappé des responsables de Doppelganger en octobre 2024, et le Trésor américain a sanctionné l’hébergeur AEZA en juillet 2025, après l’arrestation de son dirigeant en Russie au printemps3. Le Royal United Services Institute (RUSI) y voit une piste prometteuse, à condition d’être employée avec constance plutôt qu’au coup par coup, et d’être assortie d’un travail patient d’attribution publique7.
L’exemple moldave nourrit aussi un enseignement plus large : aucune réglementation ne suffira seule. La rapidité de circulation de l’information, la prudence des États soucieux de la liberté d’expression et l’ingéniosité des opérateurs imposent une réponse combinant éducation aux médias, coopération internationale et responsabilisation des plateformes. La résilience de la société moldave, qui a finalement déjoué l’offensive, montre que la saturation n’est pas une fatalité. Cette boîte à outils sert également à contrer l’influence russe sur d’autres terrains, comme en Afrique, où les mêmes méthodes sont à l’œuvre.
Une cible mouvante
La stratégie d’information russe n’a pas faibli ; elle a mué. Chassée des écrans officiels, elle s’est dispersée en mille relais clandestins, puis dopée à l’intelligence artificielle. Le cas moldave de 2025 restera un marqueur : celui d’une ingérence devenue presque industrielle. Le signal à surveiller n’est plus le volume des messages, déjà colossal, mais leur degré d’automatisation — le jour où des récits entiers seront générés, diffusés et adaptés sans intervention humaine, la frontière entre information et manipulation deviendra encore plus floue.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'opération Doppelganger ?
Doppelganger est une campagne d'influence pro-russe qui crée des « clones » de médias authentiques, comme Bild, The Guardian, 20 Minutes ou ANSA, en utilisant des noms de domaine quasi identiques. Elle diffuse de faux articles imitant la mise en page de ces titres pour tromper les lecteurs et amplifier des récits favorables à Moscou.
RT et Sputnik sont-ils toujours interdits dans l'Union européenne ?
Oui. Depuis mars 2022, l'UE a suspendu la diffusion de RT et Sputnik, puis étendu la liste à 32 médias d'État russes. Mais des enquêtes montrent que des contenus continuent de circuler via des relais, des sites miroirs et des réseaux clandestins, ce qui limite la portée réelle de l'interdiction.
Comment l'IA change-t-elle la désinformation russe ?
L'intelligence artificielle permet de produire massivement vidéos truquées, voix clonées et faux articles à grande vitesse. Lors des élections moldaves de 2025, des vidéos détournaient de vraies images de presse en y ajoutant un audio fabriqué, dans une logique de saturation que les acteurs locaux ne peuvent concurrencer.
Qu'est-ce que la base EUvsDisinfo ?
EUvsDisinfo est un projet de l'Union européenne piloté par la East StratCom Task Force depuis 2015. C'est le seul dépôt ouvert et consultable recensant les cas de désinformation pro-Kremlin et leurs réfutations. Fin 2024, il documentait quelque 18 000 cas, après l'ajout de 1 000 entrées sur l'année.
Sources
-
« 1,000 and 4,000 days of deception: Russia’s evolving information manipulation », EUvsDisinfo (EEAS), 2025. https://euvsdisinfo.eu/1-000-and-4-000-days-of-deception-russias-evolving-information-manipulation/ ↩ ↩2
-
« Collective securitization of “disinformation” and the EU’s ban on Russia Today and Sputnik », International Affairs (Oxford Academic), 2025. https://academic.oup.com/ia/article/101/5/1853/8227699 ↩ ↩2
-
« Doppelganger hub », EU DisinfoLab, 2025. https://www.disinfo.eu/doppelganger-hub/ ↩ ↩2 ↩3
-
« Holding the line: Auditing the EU’s ban of Russian state media 3 years on », Institute for Strategic Dialogue, 2025. https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/investigation-holding-the-line-auditing-the-eus-ban-of-russian-state-media-3-years-on/ ↩
-
« Moldova’s 2025 Elections: A Test Case for Russia’s Hybrid Warfare », Stimson Center, 2025. https://www.stimson.org/2025/moldovas-2025-elections-a-test-case-for-russias-hybrid-warfare/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Inside Russia’s AI-driven disinformation machine shaping Moldova’s election », Euronews, 23 septembre 2025. https://www.euronews.com/next/2025/09/23/inside-russias-ai-driven-disinformation-machine-shaping-moldovas-election ↩
-
« Defending Democracy: Sanctions on Disinformation », Royal United Services Institute, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/defending-democracy-sanctions-disinformation ↩
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