Le programme de drones russe, devenu arme de masse en Ukraine
De l'usine d'Alabuga aux nuées de Shahed sur Kyiv : comment la Russie a fait du drone une arme industrielle, dopée à l'IA et produite par milliers chaque mois.

À retenir
- Partie d'un design iranien, la Russie produit désormais le drone Geran-2 par milliers à l'usine d'Alabuga, en Tatarstan.
- La production est passée de 2 700 unités par mois mi-2025 à plus de 5 000 fin 2025, le coût unitaire chutant à environ 70 000 dollars.
- En 2025, la Russie a lancé entre 50 000 et 55 000 drones de type Shahed sur l'Ukraine, avec un record de 948 en une nuit.
- Les nouvelles versions intègrent une intelligence artificielle embarquée pour la reconnaissance autonome de cibles.
- À cela s'ajoute une production massive de drones FPV à fibre optique, insensibles au brouillage.
Dans la nuit du 23 au 24 mars 2025, l’Ukraine a essuyé une vague sans précédent : 948 drones de type Shahed lancés en vingt-quatre heures, le plus fort déluge depuis le début de la guerre1. Cette saturation n’a rien d’un exploit isolé. Elle est le produit d’une mutation industrielle qui a transformé en trois ans un appareil importé d’Iran en une arme de masse fabriquée par milliers sur le sol russe.
D’une licence iranienne à une industrie nationale
Au début de la guerre, la Russie achetait ses drones d’attaque à l’Iran. Le Shahed-136 a depuis été nationalisé sous le nom de Geran-2, et son cœur de production se trouve à Alabuga, dans une zone économique spéciale du Tatarstan. La montée en puissance y a été spectaculaire : l’objectif de 6 000 drones fixé pour septembre 2025 a été atteint avec près d’un an d’avance2.
Ce choix du drone n’est pas seulement une réponse aux sanctions, c’est une bascule doctrinale. Privée d’un accès aisé aux composants électroniques de pointe pour ses missiles de croisière les plus sophistiqués, la Russie a misé sur une arme simple, robuste et reproductible. Le Geran vole lentement, à basse altitude, mais en très grand nombre : sa valeur tient moins à sa performance individuelle qu’à l’effet de masse qu’il permet. C’est une logique de quantité qui s’inscrit dans une longue tradition militaire russe, celle de la saturation par le volume.
Ce succès s’est doublé d’une émancipation vis-à-vis de Téhéran. Selon CNN, Moscou a relégué l’Iran « hors-jeu » en internalisant la fabrication, au point de dépendre de moins en moins de son fournisseur d’origine2. Cette trajectoire prolonge la coopération décrite dans la coopération militaire et énergétique entre la Russie et l’Iran, mais en inverse progressivement la dépendance.
L’échelle industrielle, nouvelle arme stratégique
Le véritable basculement tient au volume. Selon le renseignement militaire ukrainien, Alabuga produisait environ 2 700 Geran par mois fin mai 2025, accompagnés de quelque 2 500 leurres destinés à saturer la défense adverse3. À la fin de l’année, la cadence dépassait 5 000 unités mensuelles4. Dans le même temps, le coût unitaire s’est effondré : d’environ 200 000 dollars en 2022, il est tombé à près de 70 000 dollars en 20253.
Cette logique d’attrition rappelle celle de l’évolution de l’industrie de la défense russe sous les sanctions : produire beaucoup, à bas coût, pour épuiser les stocks de missiles intercepteurs ukrainiens, bien plus chers. L’IISS britannique résume la stratégie d’une formule : Moscou « mise tout sur le Shahed »5.
Des frappes toujours plus intenses
Les conséquences sur le terrain sont mesurables. L’Institute for Science and International Security estime qu’en 2025, la Russie a lancé entre 50 000 et 55 000 drones de type Shahed sur l’Ukraine6. La courbe d’intensité n’a cessé de grimper : d’une moyenne de 60 drones par jour entre août 2024 et janvier 2025, on est passé à 140 en février, puis à 185 entre mai et août7.
Septembre 2025 a battu un nouveau record mensuel, avec près de 188 drones et plus de six missiles par jour en moyenne8. Surtout, les Russes ont adopté des cycles de frappe continus de 24 à 32 heures, qui compliquent considérablement l’allocation des moyens de défense ukrainiens6. La nuée n’est plus seulement quantitative : elle est devenue tactique.
La méthode est aussi devenue plus retorse. Les vagues mêlent désormais drones armés et leurres bon marché, conçus pour épuiser les radars et les missiles intercepteurs ukrainiens avant que les véritables ogives n’atteignent leurs cibles. En multipliant les axes d’approche et les altitudes, et en visant prioritairement les infrastructures énergétiques à l’approche de l’hiver, Moscou cherche à saturer une défense aérienne contrainte de choisir ses priorités. Le calcul est économique autant que militaire : un Geran coûte une fraction du prix de l’intercepteur lancé pour l’abattre, ce qui rend la défense structurellement plus onéreuse que l’attaque.
L’intelligence artificielle entre dans la nuée
La dernière évolution est qualitative. Fin 2025, les Geran-2 produits à Alabuga intègrent une intelligence artificielle embarquée, parfois bâtie sur des calculateurs Nvidia Jetson, capable de reconnaissance autonome de cibles et de traitement vidéo en temps réel4. Moins tributaires des signaux satellites, ces drones deviennent plus difficiles à brouiller et plus précis. Ce saut technologique s’inscrit dans le développement des capacités d’intelligence artificielle en Russie.
Les ingénieurs russes expérimentent aussi des configurations hybrides : début 2026, l’Ukraine a détruit un Geran-2 transformé en porteur de deux drones FPV, suggérant un système de frappe à deux étages — navigation autonome longue portée, puis attaque terminale guidée par opérateur9. Cette quête d’autonomie fait écho aux efforts russes en matière de guerre électromagnétique, où brouillage et contre-brouillage rythment désormais chaque engagement.
Cette intégration de l’IA marque un seuil sensible. Tant que l’appareil suit une trajectoire programmée, l’humain garde la main sur la décision de frappe. Mais à mesure que la reconnaissance de cible devient autonome, la frontière s’estompe entre l’arme téléguidée et l’arme qui choisit seule son objectif. C’est l’un des points les plus surveillés par les analystes occidentaux, car il préfigure des usages que peu de cadres juridiques internationaux encadrent réellement à ce jour.
La révolution silencieuse de la fibre optique
À côté des Geran longue portée, une autre famille de drones a bouleversé le combat rapproché : les FPV à fibre optique. Reliés à leur opérateur par un câble plutôt que par radio, ils échappent au brouillage électronique. À l’été 2025, la Russie en produisait environ 50 000 par mois, avec des portées passées de 10 à plus de 40 kilomètres, certains essais revendiquant 65 kilomètres10.
Ces engins low-cost ont rendu mortels les moindres déplacements près de la ligne de front. Couplés aux Geran et aux missiles balistiques — domaine où la Russie investit aussi via le développement des armes hypersoniques de la Russie —, ils complètent un arsenal de frappe étagé, du tactique au stratégique.
Perspectives
En trois ans, le drone est devenu pour la Russie ce que l’artillerie fut au XXe siècle : une arme de masse, industrielle, consommable. Alabuga a prouvé qu’un pays sous sanctions pouvait tout de même produire des armes de précision par milliers. Le signal à surveiller désormais est l’autonomie : à mesure que l’IA embarquée progresse, la question n’est plus seulement combien de drones la Russie peut lancer, mais jusqu’où elle laissera la machine décider seule de la cible.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Où la Russie produit-elle ses drones d'attaque ?
L'essentiel de la production se concentre à l'usine d'Alabuga, dans la zone économique spéciale du Tatarstan. Initialement bâtie pour assembler des Shahed iraniens sous licence, elle fabrique désormais le Geran-2, version russe dont la cadence a dépassé 5 000 unités par mois fin 2025.
Combien de drones la Russie a-t-elle lancés sur l'Ukraine ?
Sur l'ensemble de l'année 2025, la Russie a lancé entre 50 000 et 55 000 drones de type Shahed contre des cibles ukrainiennes, selon l'Institute for Science and International Security. La nuit du 23 au 24 mars 2025 a vu un record de 948 drones en une seule vague.
Les drones russes utilisent-ils l'intelligence artificielle ?
Les versions récentes du Geran-2 intègrent une IA embarquée, parfois fondée sur des calculateurs Nvidia Jetson, pour la reconnaissance autonome de cibles et le traitement vidéo en temps réel. Cela les rend moins dépendants des signaux satellites, plus difficiles à brouiller et plus précis.
Qu'est-ce qu'un drone à fibre optique ?
C'est un drone FPV relié à son opérateur par un câble en fibre optique au lieu d'ondes radio. Insensible au brouillage électronique, il a transformé les combats rapprochés. La Russie en produirait environ 50 000 par mois, avec des portées passées de 10 à plus de 40 kilomètres.
Sources
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Institute for Science and International Security, « Updated Analysis of Russian Shahed 136 Deployment Against Ukraine », ISIS Reports, 2025. https://isis-online.org/isis-reports/updated-analysis-of-russian-shahed-136-deployment-against-ukraine/ ↩
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CNN, « Russia built a massive drone factory to pump out Iranian-designed drones. Now it’s leaving Tehran out in the cold », CNN, 8 août 2025. https://www.cnn.com/2025/08/08/europe/russia-drone-factory-iran-intl ↩ ↩2
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IRIA News, « Russia increases Shahed drone production to 2,700 units per month, Ukrainian Intelligence reports », IRIA News, 2025. https://www.ir-ia.com/news/russia-increases-shahed-drone-production-to-2700-units-per-month-ukrainian-intelligence-reports/ ↩ ↩2
-
Autonomy Global, « Russia Mass Producing AI-Enabled Geran-2 Drones », Autonomy Global, 2025. https://www.autonomyglobal.co/what-the-other-guys-are-doing-russia-mass-producing-ai-enabled-geran-2-drones/ ↩ ↩2
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International Institute for Strategic Studies, « Russia doubles down on the Shahed », IISS Military Balance, avril 2025. https://www.iiss.org/online-analysis/military-balance/2025/04/russia-doubles-down-on-the-shahed/ ↩
-
Institute for Science and International Security, « A Comprehensive Analytical Review of Russian Shahed-type UAVs Deployment against Ukraine in 2025 », ISIS Reports, 2025. https://isis-online.org/isis-reports/a-comprehensive-analytical-review-of-russian-shahed-type-uavs-deployment-against-ukraine-in-2025 ↩ ↩2
-
Institute for Science and International Security, « May 2025 Updated Analysis of Russian Shahed 136 Deployment Against Ukraine », ISIS Reports, mai 2025. https://isis-online.org/isis-reports/may-2025-updated-analysis-of-russian-shahed-136-deployment-against-ukraine ↩
-
ABC News, « Russian drone, missile attacks on Ukraine set new record in September », ABC News, 2025. https://abcnews.com/International/russian-drone-missile-attacks-ukraine-set-new-record/story?id=126068632 ↩
-
Army Recognition, « Russia Converts Geran-2 into FPV Drone Carrier for Deep Strike Attacks in Ukraine », Army Recognition, 2026. https://www.armyrecognition.com/news/aerospace-news/2026/russia-converts-geran-2-into-fpv-drone-carrier-for-deep-strike-attacks-in-ukraine ↩
-
Ukraine’s Arms Monitor, « Drone Warfare in Ukraine: Key Trends of 2025 », Ukraine’s Arms Monitor, 2025. https://ukrainesarmsmonitor.substack.com/p/drone-warfare-in-ukraine-key-trends ↩
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