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Télécoms syriennes : la modernisation qui a armé la surveillance d'Assad

Réseaux 3G, boîtiers Blue Coat, espionnage des journalistes : comment la modernisation des télécoms syriennes a servi la répression du régime d'Assad.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Antennes-relais de téléphonie mobile surplombant une ville syrienne.
Antennes-relais de téléphonie mobile surplombant une ville syrienne. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Avant la guerre, la Syrie avait modernisé ses réseaux mobiles et internet, passant de 30 000 internautes en 2000 à environ 4,5 millions en 2010-2011.
  2. Le secteur était verrouillé : Syriatel, principal opérateur, appartenait à Rami Makhlouf, cousin de Bachar al-Assad.
  3. Dès 2010-2011, le régime a déployé des boîtiers Blue Coat d'inspection profonde des paquets pour filtrer et espionner le trafic.
  4. Cette surveillance a alimenté arrestations et autocensure ; 181 journalistes ont été tués en Syrie entre 2011 et la chute du régime.
  5. Après décembre 2024, les archives découvertes ont mis au jour l'ampleur de l'État de surveillance.

Une connexion qui s’améliore, des smartphones qui se multiplient, et, tapis dans les câbles, des boîtiers qui lisent tout ce qui passe. La Syrie d’avant-guerre a bel et bien modernisé ses télécommunications. Mais cette infrastructure flambant neuve avait un double usage : connecter les citoyens — et les surveiller. La chute du régime, en décembre 2024, a ouvert les archives qui le prouvent.

Un rattrapage technologique réel

Le bond est indéniable. En 2000, la Syrie comptait à peine 30 000 internautes, soit 0,2 % de la population ; en 2010-2011, ils étaient environ 4,5 millions, près de 20 % du pays1. Les réseaux mobiles ont suivi la même trajectoire : lancés dans les années 2000, les services 2G puis 3G ont couvert les grandes villes, et la couverture 3G atteignait encore environ 85 % de la population en 20191.

Le régime de Bachar al-Assad présentait cette modernisation comme un levier économique. Elle l’était en partie. Mais elle servait aussi un projet politique : qui maîtrise les tuyaux maîtrise ce qui y circule. Cette logique de modernisation à double tranchant rappelle celle de la transformation du paysage urbain syrien, vitrine avant le conflit, champ de ruines ensuite.

Un secteur verrouillé par le clan

Car le secteur n’avait rien d’ouvert. Son opérateur dominant, Syriatel, appartenait à Rami Makhlouf, cousin de Bachar al-Assad et symbole du capitalisme de connivence syrien ; l’entreprise revendiquait quelque 8 millions de clients en 20162. Cette proximité entre l’opérateur et le palais n’avait rien d’anodin : elle garantissait au pouvoir un accès direct aux flux de communication de millions de Syriens.

À cette mainmise capitalistique s’ajoutait un arsenal légal. Des lois vagues sur la cybercriminalité et les « fausses nouvelles » permettaient d’arrêter blogueurs et utilisateurs des réseaux sociaux, installant un climat de peur3. La dépendance du pays à des réseaux fragiles, comme dans le secteur énergétique, donnait au régime un levier de contrôle supplémentaire sur la population.

Blue Coat : la surveillance industrialisée

Le cœur du dispositif fut technologique. Vers 2010-2011, les autorités ont installé des pare-feu et des systèmes d’inspection profonde des paquets (DPI) de marque américaine Blue Coat, capables de filtrer, intercepter et analyser le trafic4. En 2011, le collectif d’hacktivistes Telecomix a révélé que 34 serveurs Blue Coat fonctionnaient en Syrie, censurant des sites, interceptant des courriels et traçant les pages visitées5.

La puissance de ces boîtiers dépassait la simple censure. Ils pouvaient cibler le trafic chiffré, y compris les connexions par proxy ou VPN, et certains rapports évoquent leur usage pour rediriger des internautes vers le téléchargement de logiciels espions4. Le régime recourait aussi à des logiciels malveillants pour infiltrer les appareils des dissidents et accéder à leurs contacts ou à leurs plans de manifestation, tout en scrutant les réseaux sociaux pour identifier les voix critiques4. La surveillance ne se contentait donc pas d’observer : elle servait à cibler, arrêter, faire taire.

Reporters sans frontières dénonçait l’installation de ces équipements dans ce qui était alors l’une des plus grandes prisons au monde pour les fournisseurs d’information5. La frontière entre infrastructure technique et appareil policier s’effaçait. Ce même environnement numérique allait pourtant devenir un outil pour documenter les crimes de guerre du régime.

Le prix humain de l’écoute généralisée

Pour les militants et les journalistes, cette surveillance a créé un environnement mortifère : chaque appel, chaque message pouvait être intercepté et retourné contre son auteur. De nombreux dissidents ont été arrêtés sur la foi d’informations recueillies en ligne, et la peur de l’écoute a poussé la population à l’autocensure4. Les réseaux sociaux, qui auraient pu servir à organiser la contestation, sont devenus des espaces de méfiance.

L’effet sur la presse fut dévastateur. Selon Reporters sans frontières, 181 journalistes ont été tués en Syrie entre la révolution de 2011 et la chute du régime en décembre 20246. La surveillance n’était pas un simple inconfort : elle alimentait directement la machine répressive, en lien étroit avec le verrouillage de tout le paysage médiatique syrien.

Le cas syrien a aussi débordé ses frontières. Que des équipements de marque occidentale aient pu se retrouver au cœur d’un dispositif de répression a relancé le débat sur la responsabilité des entreprises technologiques et sur le contrôle des exportations de matériel de surveillance vers les régimes autoritaires3. La Syrie est devenue, à cet égard, un cas d’école : l’illustration que des outils conçus pour gérer des réseaux peuvent, entre certaines mains, servir à traquer des populations entières. La question de normes éthiques encadrant ces transactions s’est invitée dans plusieurs forums internationaux.

Après Assad : les archives parlent, les réseaux renaissent

Le 8 décembre 2024, la chute du régime a livré aux enquêteurs ce que la surveillance dissimulait. Le collectif SIRAJ a fouillé plusieurs sites institutionnels et exhumé des dizaines de documents attestant de l’espionnage dans les archives du renseignement de l’armée de l’air7. Plus de mille pages de documents du renseignement militaire ont été retrouvées dans le complexe sécuritaire de Kafr Soussa, à Damas, certaines cachées derrière un mur de briques7. L’État de surveillance, longtemps soupçonné, s’étalait noir sur blanc.

La guerre, elle, avait déjà laminé l’infrastructure. À mesure que le conflit s’intensifiait, des installations entières ont été détruites par les combats, l’accès à internet et à la téléphonie devenant sporadique dans de nombreuses régions. Pour contourner la coupure et la surveillance, des groupes d’opposition ont monté leurs propres réseaux, comme des points de Wi-Fi communautaire dans les zones échappant au régime — des solutions de fortune, vite limitées par le manque de moyens et la menace des frappes.

La reconstruction prend aujourd’hui une autre voie technologique. Faute de réseaux fiables, l’internet par satellite Starlink s’est d’abord diffusé via des canaux informels avant que les autorités de transition n’entament des discussions de régulation avec SpaceX8. Des projets de fibre optique et de centres de données sont annoncés. Reste la question de fond : la connectivité de demain protégera-t-elle les citoyens, ou reproduira-t-elle les réflexes de contrôle d’hier ?

Perspectives

L’histoire des télécoms syriennes est celle d’un outil neutre détourné. La même fibre qui pouvait désenclaver le pays a servi à traquer ceux qui le contestaient. La Syrie est devenue un cas d’école de la surveillance numérique au service de l’autoritarisme. À l’heure de la reconstruction, le signal à surveiller est limpide : les nouveaux réseaux seront-ils bâtis avec des garde-fous, ou la tentation de tout voir survivra-t-elle au régime qui l’avait érigée en système ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment l'internet s'est-il développé en Syrie avant la guerre ?

Très vite : d'environ 30 000 internautes en 2000, le pays est passé à près de 4,5 millions en 2010-2011, soit environ 20 % de la population. Les réseaux mobiles 2G puis 3G ont couvert les grandes villes, portés par des opérateurs comme Syriatel et MTN.

Qu'étaient les boîtiers Blue Coat utilisés par le régime ?

Des équipements américains d'inspection profonde des paquets (DPI). Installés vers 2010-2011, ils permettaient de filtrer des sites, d'intercepter des courriels et de surveiller le trafic, y compris chiffré. Le collectif Telecomix en a repéré 34 fonctionnant en Syrie en 2011.

Qui contrôlait les télécoms syriennes sous Assad ?

Le secteur était étroitement lié au pouvoir. Syriatel, le principal opérateur mobile, appartenait à Rami Makhlouf, cousin de Bachar al-Assad et figure du capitalisme de connivence syrien. Cette proximité garantissait au régime un accès direct aux infrastructures de communication.

Qu'a-t-on appris après la chute du régime ?

Les enquêteurs ont découvert dans les bâtiments des services de renseignement des milliers de documents attestant d'une surveillance massive, notamment des journalistes. Selon RSF, 181 journalistes ont été tués en Syrie entre 2011 et la chute du régime en décembre 2024.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Internet Access in Syria », TS2 Space, 2025. https://ts2.tech/en/internet-access-in-syria/ 2

  2. « As spotlight stays on Makhlouf, Syrian telecoms industry undergoes significant changes », Syria Direct, 2020. https://syriadirect.org/as-spotlight-stays-on-makhlouf-syrian-telecoms-industry-undergoes-significant-changes/

  3. Reporters sans frontières, « Syria using 34 Blue Coat servers to spy on Internet users », RSF. https://rsf.org/en/syria-using-34-blue-coat-servers-spy-internet-users 2

  4. TS2, « Internet Access in Syria », TS2. https://ts2.tech/en/internet-access-in-syria/ 2 3 4

  5. Reporters sans frontières, « Syria using 34 Blue Coat servers to spy on Internet users », RSF. https://rsf.org/en/syria-using-34-blue-coat-servers-spy-internet-users 2

  6. Reporters sans frontières, « Assad’s war on journalists: inside Syria’s surveillance machine », RSF. https://rsf.org/en/assad-s-war-journalists-inside-syria-s-surveillance-machine

  7. OCCRP, « Documents Found After the Fall of Assad Show Syrian Intelligence Spying on Journalists », OCCRP, 2025. https://www.occrp.org/en/scoop/documents-found-after-the-fall-of-assad-show-syrian-intelligence-spying-on-journalists 2

  8. Levant24, « Starlink in Syria: From the Gray Market to Formal Regulation », Levant24, février 2026. https://levant24.com/economy/2026/02/starlink-in-syria-from-the-gray-market-to-formal-regulation/

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