Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Syrie

Smartphones contre impunité : filmer les crimes du régime Assad

Comment les Syriens et les enquêteurs ont transformé téléphones et réseaux sociaux en archives de preuves, des attaques chimiques aux procès et à la chute d'Assad.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Une main tient un smartphone filmant une rue détruite par les bombardements en Syrie.
Une main tient un smartphone filmant une rue détruite par les bombardements en Syrie. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Faute d'accès pour les journalistes, des civils syriens ont documenté bombardements, attaques chimiques et tortures avec des téléphones.
  2. Le Syrian Archive et l'organisation Mnemonic ont collecté, vérifié et préservé des millions de fichiers, dont des centaines de milliers de vidéos supprimées par YouTube.
  3. Ces preuves ont nourri le procès de Coblence (2022) et l'enquête de l'OPCW sur Douma, attribuée au régime en 2023.
  4. La chute d'Assad le 8 décembre 2024 a libéré une masse d'archives officielles, posant un défi inédit de préservation.

Un cylindre de chlore tombe sur un immeuble de Douma. En quelques heures, des vidéos de corps sans vie, bouche écumante, circulent sur les téléphones du monde entier. Nous sommes le 7 avril 2018, et la Syrie vient d’écrire, sans le savoir, un chapitre décisif de l’histoire de la justice numérique. Quand les journalistes ne peuvent plus entrer, ce sont les civils, smartphone au poing, qui deviennent les greffiers du crime.

Quand les civils deviennent enquêteurs

Dès 2011, le pays se ferme aux reporters étrangers. Le régime contrôle l’accès, et filmer devient un acte de résistance autant qu’un risque mortel. Des Syriens ordinaires se transforment alors en témoins méthodiques : ils enregistrent les bombardements de quartiers, les frappes sur les hôpitaux, les corps après les attaques au gaz. Ces images, souvent floues et tremblantes, constituent la seule fenêtre sur un conflit largement inaccessible aux journalistes comme aux enquêteurs1.

Le geste est fragile. Une vidéo postée puis effacée, un compte fermé, un témoin arrêté, et la preuve s’évanouit. C’est précisément ce qui s’est produit à grande échelle. À partir de 2017, YouTube a introduit un logiciel automatique pour repérer et supprimer les contenus jugés choquants ; des centaines de milliers de vidéos mises en ligne par des activistes syriens ont ainsi disparu, balayées par des algorithmes incapables de distinguer la propagande de l’archive judiciaire2. La technologie qui donnait une voix aux victimes pouvait aussi l’effacer d’un clic.

Le Syrian Archive : sauver la preuve avant qu’elle ne s’efface

Face à cette hémorragie, une poignée d’archivistes a réagi. Créé en 2014, le Syrian Archive collecte, vérifie et préserve les images du conflit, qu’il considère comme des artefacts historiques et des preuves potentielles d’atteintes aux droits humains3. Rattaché à l’ONG berlinoise Mnemonic, le projet a fait de la sauvegarde une discipline scientifique. Les projets d’archivage de Mnemonic ont, à eux tous, conservé plus de quatre millions d’enregistrements issus de plus de quinze mille sources sur les réseaux sociaux4.

La force de ces archives tient à leur méthode. Chaque publication est collectée, vérifiée et étiquetée avant d’être stockée dans une base de données dotée de sauvegardes multiples. Une partie du processus est automatisée par un logiciel maison, mais l’essentiel du travail de vérification reste manuel : des analystes scrutent les vidéos image par image, recoupent les lieux en comparant les plans avec les images satellite de Google Earth4. Le Syrian Archive est même parvenu à restaurer plus de 650 000 vidéos YouTube supprimées depuis 2017 — une fraction seulement de ce qui a été perdu2. Cette bataille s’inscrit dans une transformation plus large du paysage médiatique syrien, où le journalisme citoyen a contesté le monopole de la narration officielle.

De l’écran au prétoire

Documenter ne suffit pas : encore faut-il que la preuve tienne devant un juge. Le tournant s’est joué à Coblence, en Allemagne. Le 13 janvier 2022, un tribunal a condamné Anwar Raslan, ancien officier des services de renseignement syriens, à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité, après l’avoir reconnu responsable de la torture de 4 000 personnes et de la mort de 58 détenus dans un centre de Damas entre 2011 et 20125. Ce verdict, salué comme historique, repose en grande partie sur des preuves numériques.

Au cœur du dossier : les fichiers dits « César », des dizaines de milliers de photographies copiées sur une clé USB par un photographe militaire avant sa défection, montrant plus de 6 000 corps de détenus apparemment torturés5. Un expert forensique de l’université de Cologne, mandaté par la police criminelle fédérale allemande, a analysé ces clichés, identifiant sur presque chaque corps les signes de famine et de sévices6. Le procès a aussi montré comment l’administration syrienne documentait elle-même ses crimes — une bureaucratie de la mort retournée contre ses auteurs. La surveillance numérique de l’opposition, étudiée dans notre analyse de l’infrastructure des télécommunications syrienne, a ainsi nourri, par effet de boomerang, les dossiers de la justice.

La même rigueur a prévalu pour Douma. En janvier 2023, l’équipe d’enquête et d’identification de l’OPCW a conclu qu’au moins un hélicoptère Mi-8/17 de l’armée de l’air syrienne, parti de la base de Dumayr, avait largué deux cylindres jaunes de chlore vers 19 h 30 le 7 avril 20187. L’attaque a tué entre quarante et cinquante personnes, dont 43 nommément identifiées8. Surtout, l’enquête n’a pas reposé sur une seule vidéo : elle a combiné échantillons environnementaux, analyse des cylindres, données de vol, témoignages et modélisation de la dispersion du gaz7. La leçon est nette : l’image ouvre la piste, le recoupement fait la preuve.

Après la chute : un déluge d’archives à sauver

Le 8 décembre 2024, la prise de Damas met fin à plus de cinquante ans de pouvoir de la dynastie Assad. La documentation change alors d’échelle. Quand les forces d’opposition forcent les portes de Sednaya, la prison surnommée « l’abattoir humain », les horreurs longtemps filmées de loin deviennent indéniables : des détenus émergent, certains incapables de se tenir debout ou de dire leur nom, tandis que des dossiers nominatifs jonchent le sol — le registre exhaustif d’une machine bureaucratique de la disparition9.

Le risque s’inverse alors : il ne s’agit plus de capturer des images interdites, mais d’empêcher la dispersion d’archives officielles soudain ouvertes à tous. Dès décembre 2024, Amnesty International a exhorté les autorités de transition à sécuriser de toute urgence les preuves des atrocités, documents de renseignement et charniers compris10. Plusieurs organisations ont conclu des accords avec les nouvelles autorités pour préserver ces papiers et les partager avec des instances internationales comme la Croix-Rouge9. En coulisses, le Mécanisme international, impartial et indépendant (IIIM), créé par l’ONU en 2016, continue d’amasser ce matériau pour de futurs procès9.

Cette continuité n’a rien d’évident. Le savoir-faire forgé pendant la guerre — collecter, vérifier, conserver des sources ouvertes — doit désormais s’appliquer à une échelle inédite. En octobre 2024, peu avant la chute, l’IIIM réunissait déjà des organisations de référence pour bâtir une capacité d’enquête en sources ouvertes à partir de zéro, partageant méthodes et difficultés11. La leçon des dix années de documentation numérique sert ainsi de socle à la justice qui s’amorce.

Ce qu’il reste à surveiller

La technologie a déplacé la frontière de l’impunité, sans l’abolir. Les archives numériques et les registres saisis offrent une matière inédite, mais leur valeur judiciaire dépendra de leur conservation, de leur authentification et de la volonté politique de poursuivre. La question n’est plus seulement de savoir si les crimes ont été filmés — ils l’ont été, massivement — mais si la Syrie nouvelle, et la communauté internationale, sauront transformer ces téraoctets de douleur en jugements. Le prochain test se jouera dans les tribunaux, là où la mémoire devient justice. Notre analyse de l’évolution de la stratégie militaire d’Assad éclaire l’enchaînement des violences que ces archives entendent désormais nommer.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Syrian Archive ?

Créé en 2014, le Syrian Archive est un projet de l'ONG Mnemonic qui collecte, vérifie et préserve images et vidéos du conflit syrien. Ses analystes authentifient chaque fichier image par image, afin d'en faire des preuves potentielles pour la justice.

Les vidéos des réseaux sociaux sont-elles recevables devant un tribunal ?

Elles peuvent l'être après vérification rigoureuse. Au procès de Coblence en 2022, les photos dites « César » ont servi de preuve, examinées par des experts forensiques. La qualité de l'authentification et de la chaîne de conservation reste déterminante.

Qui a commis l'attaque chimique de Douma ?

En janvier 2023, l'équipe d'enquête de l'OPCW a conclu qu'au moins un hélicoptère de l'armée de l'air syrienne, parti de la base de Dumayr, avait largué deux cylindres de chlore sur Douma le 7 avril 2018, tuant des dizaines de civils.

Qu'a changé la chute d'Assad pour la documentation ?

Le 8 décembre 2024, la prise de Damas a ouvert prisons et centres de sécurité. Des montagnes de dossiers nominatifs ont été découverts. Amnesty International et l'ONU ont aussitôt appelé à sécuriser ces archives avant qu'elles ne disparaissent.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. TRT World, « Activists accuse YouTube of destroying digital evidence of Syria war », TRT World, 2021. https://www.trtworld.com/article/12873925

  2. The Syrian Observer, « The Syrian Archive: Preserving Evidence of War Crimes in the Digital Era », The Syrian Observer. https://syrianobserver.com/foreign-actors/the_syrian_archive_preserving_evidence_war_crimes_the_digital_era.html 2

  3. Syrian Archive, « About », Syrianarchive.org. https://syrianarchive.org/en/about/

  4. Exposing the Invisible, « The Archive as Activism: Lessons from Mnemonic and the Syrian Archive », Tactical Tech. https://exposingtheinvisible.org/en/articles/archive-activism-mnemonic/ 2

  5. The New Humanitarian, « Syrian intelligence officer given life in prison for war crimes in “historic” German trial », The New Humanitarian, 13 janvier 2022. https://www.thenewhumanitarian.org/news/2022/1/13/syrian-intelligence-officer-verdict-prison-war-crimes-historic-German-trial 2

  6. Syria Justice and Accountability Centre, « Inside the Raslan Trial #17: A Forensic Analysis of the Caesar Photos », SJAC. https://syriaaccountability.org/inside-the-raslan-trial-a-forensic-analysis-of-the-caesar-photos/

  7. OPCW, « OPCW Releases Third Report by Investigation and Identification Team », OPCW, janvier 2023. https://www.opcw.org/media-centre/news/2023/01/opcw-releases-third-report-investigation-and-identification-team 2

  8. UN News, « ‘Reasonable grounds’ to believe Syrian Government was behind deadly chlorine gas attack on Douma: OPCW report » (43 victimes nommément identifiées), février 2023. https://news.un.org/en/story/2023/02/1133252

  9. The Intercept, « Searching for Justice and the Missing in the New Syria », The Intercept, 9 janvier 2025. https://theintercept.com/2025/01/09/syria-assad-war-crimes-document-accountability/ 2 3

  10. Amnesty International, « Syria: Preserve evidence of mass atrocities », Amnesty International, décembre 2024. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2024/12/syria-preserve-evidence-of-mass-atrocities/

  11. Comité international de la Croix-Rouge (blog Law & Policy), « Victim/survivor-centeredness, data protection and open-source collection in accountability: lessons from IIIM-Syria », ICRC, 9 janvier 2024. https://blogs.icrc.org/law-and-policy/2024/01/09/victim-survivor-centeredness-data-protection-open-source-collection-accountability-lessons-iiim-syria/

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail