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Milices pro-Assad : l'armée parallèle de la répression

Chabiha, Forces de défense nationale, supplétifs iraniens : comment les milices ont terrorisé la Syrie d'Assad, et ce que leur dislocation en 2024 a changé.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Hommes armés en tenue dépareillée à un checkpoint dans une rue syrienne dévastée.
Hommes armés en tenue dépareillée à un checkpoint dans une rue syrienne dévastée. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Les milices pro-Assad ont formé une armée parallèle de répression, distincte mais coordonnée avec l'État.
  2. Les chabiha, miliciens loyalistes, ont été planifiés et déployés au plus haut niveau dès 2011.
  3. Les Forces de défense nationale, créées en novembre 2012, ont régularisé ces groupes avec uniformes et soldes.
  4. Le massacre de Tadamon (2013), révélé en 2023, a tué 41 civils et illustre l'ampleur des atrocités.
  5. La chute du régime fin 2024 a disloqué l'armée et ses milices, laissant une mosaïque armée difficile à intégrer.

À un checkpoint de Damas, en 2013, des hommes aux yeux bandés sont alignés au bord d’une fosse fraîchement creusée. On les abat un à un, puis on brûle les corps. Les tueurs ne portent pas l’uniforme régulier : ce sont des miliciens loyalistes. Pendant treize ans, ces forces parallèles ont été le bras le plus brutal du régime Assad — une armée de l’ombre dont la chute, en 2024, a laissé un pays hérissé d’armes.

Des nervis devenus institution

Au commencement étaient les chabiha. Le mot, vague, désigne en gros les « hommes de main » pro-Assad, d’abord perçus comme quelques milliers de gangsters payés ou de membres de la communauté alaouite1. Dès 2011, ils prennent d’assaut les quartiers, dispersent les manifestations, commettent vols, tortures, enlèvements, assassinats et massacres1. Ils tirent dans la foule des manifestants pacifiques et abattent même les soldats qui refusent de faire feu1.

Longtemps, le régime a feint d’y voir des débordements spontanés. La réalité est tout autre. Des enquêteurs sur les crimes de guerre ont publié des documents montrant que les plus hauts niveaux du gouvernement syrien ont « planifié, organisé, suscité et déployé » les chabiha dès le début de la guerre2. La violence de rue n’était pas un dérapage incontrôlé : c’était une politique délibérée, pilotée d’en haut. Cette mécanique s’articulait avec l’appareil de surveillance numérique décrit dans notre dossier sur l’infrastructure des télécommunications et le fichage de l’opposition.

L’industrialisation de la milice

À mesure que la guerre s’enlise et que l’armée régulière se vide, le régime structure ses supplétifs. En novembre 2012 naissent les Forces de défense nationale (FDN), formées à partir des milices progouvernementales pour combattre les rebelles en première ligne et mener des opérations de contre-insurrection3. La manœuvre est habile : il s’agit de régulariser les milices qui soutiennent Assad, en donnant des uniformes et des salaires versés par l’armée à des groupes parfois accusés de massacres effroyables2.

Cette organisation varie d’un groupe à l’autre. Certaines formations sont étrangères, comme le Hezbollah libanais, intégré au dispositif ; d’autres sont des milices locales structurées autour de chefs influents, capables de mobiliser hommes et ressources selon les besoins. Cette souplesse leur permet de s’adapter vite et de tenir des territoires stratégiques. Beaucoup de ces combattants étaient recrutés au sein des communautés minoritaires qui craignaient pour leur sécurité, un ressort analysé dans notre étude sur les minorités religieuses et leurs changements d’allégeances.

Sur le champ de bataille, ces milices ne furent pas de simples auxiliaires. Aux côtés de l’armée régulière, elles ont pesé dans des batailles clés, notamment lors de la reconquête d’Alep et de Homs, où leur capacité à mener le combat au sol a souvent fait la différence3. Certaines se sont spécialisées dans la guérilla urbaine, d’autres dans des opérations plus conventionnelles, cumulant fonctions militaires et missions de répression intérieure. Cette double casquette — combattre les rebelles au front, contrôler la population à l’arrière — explique pourquoi les FDN ont occupé une place si centrale dans la machine de guerre du régime, et pourquoi leur action a si lourdement marqué le quotidien des civils.

Tadamon, le visage d’une atrocité

Pendant des années, les crimes de ces milices sont restés dans l’ombre. Puis une vidéo a percé le silence. En avril 2023, une enquête du Guardian et de New Lines Magazine révèle le massacre de Tadamon : en 2013, dans cette banlieue de Damas, 41 civils aux yeux bandés ont été conduits au bord d’une fosse fraîchement creusée, abattus systématiquement, puis leurs corps incendiés4. Les images, tournées par les tueurs eux-mêmes, sont d’une froideur insoutenable.

L’enquête établit que des membres des Forces de défense nationale ont participé activement aux raids, et l’ONU a conclu qu’il existait des motifs raisonnables de croire que les forces gouvernementales et les milices affiliées, dont les FDN, en étaient les auteurs4. Le massacre de Tadamon n’est pas un cas isolé : il illustre une méthode où la terreur, l’arbitraire et l’impunité se renforcent mutuellement. La répression reposait sur la peur — raids nocturnes, enlèvements ciblés, exécutions — et sur l’exaltation du sacrifice que décrypte notre analyse de la culture du martyre dans la Syrie d’Assad.

Au-delà des massacres spectaculaires, c’est un quadrillage quotidien qui a pesé sur la société. Les milices tenaient les quartiers par des patrouilles, des barrages et des informateurs, instaurant un climat où la méfiance paralysait toute velléité d’organisation. Le centre Carnegie rappelle que ces forces hétéroclites, d’abord réduites dans les esprits à quelques milliers de nervis, sont devenues une nébuleuse incontournable au service du régime5. Cette emprise a fragmenté la société syrienne, dressant communautés et quartiers les uns contre les autres et nourrissant des fractures sectaires durables.

Les maîtres étrangers du jeu

Ces milices n’étaient pas seulement syriennes. Pendant plus d’une décennie, l’Iran a bâti en Syrie une vaste infrastructure militaire : bases stratégiques, dépôts et usines d’armes alimentant le Hezbollah au Liban, et un réseau de milices locales et étrangères6. Téhéran a ainsi fourni des combattants via le Hezbollah et d’autres groupes, transformant l’appui aux milices loyalistes en pilier de son influence régionale6.

Cette dépendance avait un revers. À la fin de 2024, l’Iran ne disposait plus en Syrie que d’une force de contingence destinée à protéger ses bases et ses intérêts, ce qui explique qu’il ait été pris de court par l’avancée rapide des rebelles6. Les milices, conçues comme un rempart, n’ont pas tenu une fois leurs parrains affaiblis et accaparés ailleurs.

Après la chute : une mosaïque armée

La chute du régime en décembre 2024 a balayé cet édifice. L’armée syrienne s’est disloquée, laissant un environnement militaire fragmenté, dominé par des milices locales, des forces tribales et les restes de diverses factions7. Le repli iranien a ouvert un appel d’air : la Turquie s’est posée en protectrice et Israël a mené des opérations de dissuasion dans le sud6.

Le défi des nouvelles autorités est colossal. Dès sa prise de pouvoir, Hayat Tahrir al-Cham a tenté d’intégrer les factions rebelles dans une armée nationale unifiée, mais l’effort a calé faute d’un véritable processus de désarmement et de réintégration8. Un an après la chute du régime, l’appareil sécuritaire reste un assemblage de sous-factions armées, de contingents de combattants étrangers et de milices locales aux agendas divergents — certaines pragmatiques et ouvertes à l’Occident, d’autres ancrées dans une idéologie islamiste dure8.

Le danger est clair : à milices loyalistes disparues peuvent succéder de nouvelles milices, si l’État ne reconstruit pas le monopole de la force. La répression d’hier était centralisée, planifiée, mise au service d’un homme ; le risque d’aujourd’hui est celui d’une violence éclatée, sans centre, plus difficile encore à juguler. Le signal à surveiller : la capacité du pouvoir de transition à désarmer pour de bon, et à juger les responsables des atrocités comme celle de Tadamon.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui sont les chabiha ?

Le terme désigne approximativement les « hommes de main » pro-Assad, d'abord perçus comme quelques milliers de nervis. Des enquêteurs ont montré que les plus hauts niveaux de l'État ont planifié, organisé et déployé ces miliciens dès le début de la guerre en 2011.

Qu'étaient les Forces de défense nationale ?

Créées en novembre 2012 à partir de milices progouvernementales, les Forces de défense nationale combattaient les rebelles en première ligne. Elles ont régularisé des groupes parfois accusés de massacres, en leur fournissant uniformes et soldes versées par l'armée.

Qu'est-ce que le massacre de Tadamon ?

En 2013, dans la banlieue de Damas, 41 civils aux yeux bandés ont été abattus au bord d'une fosse, puis brûlés. La vidéo, révélée en avril 2023, a été attribuée par l'ONU à des forces gouvernementales et milices affiliées, dont les Forces de défense nationale.

Que sont devenues ces milices après la chute d'Assad ?

En décembre 2024, l'armée syrienne s'est disloquée, laissant un environnement fragmenté de milices locales et tribales. L'Iran s'est replié et les nouvelles autorités peinent à intégrer ces factions dans une armée nationale unifiée, faute de désarmement réel.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Combating Terrorism Center at West Point, « Shabiha Militias and the Destruction of Syria », CTC at West Point. https://ctc.westpoint.edu/shabiha-militias-and-the-destruction-of-syria/ 2 3

  2. Al Jazeera, « Syrian government organised feared “shabbiha” militias: Report », Al Jazeera, 4 juillet 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/7/4/syrian-government-organised-feared-shabbiha-militias-report 2

  3. GlobalSecurity.org, « Syria - National Defence Forces (NDF) », GlobalSecurity.org. https://www.globalsecurity.org/military/world/syria/ndf.htm 2

  4. Arab News, « Tadamon massacre exposé lifts veil of secrecy over Syrian war atrocities », Arab News, 2022. https://www.arabnews.com/node/2079441/middle-east 2

  5. Carnegie Endowment for International Peace, « Who Are the Pro-Assad Militias? », Carnegie, mars 2015. https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2015/03/who-are-the-pro-assad-militias?lang=en

  6. Foundation for Defense of Democracies, « Iran-Backed Militias Face Crisis After Assad’s Fall in Syria », FDD, 8 janvier 2025. https://www.fdd.org/analysis/op_eds/2025/01/08/iran-backed-militias-face-crisis-after-assads-fall-in-syria/ 2 3 4

  7. Military Power Rankings, « Syria Military Power Ranking », militarypowerrankings.com. https://www.militarypowerrankings.com/military-power/syria

  8. Manara Magazine, « Syria’s Future Between Fragmentation and Rival Reconstruction », Manara Magazine, février 2026. https://manaramagazine.org/2026/02/syrias-between-fragmentation-and-recon/ 2

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