Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Syrie

Le sectarisme, arme politique d'Assad — et son héritage empoisonné

Protecteur des minorités ou manipulateur des peurs ? La stratégie sectaire d'Assad, de sa base alaouite à la violence confessionnelle de l'après-régime.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Portrait officiel de Bachar al-Assad affiché sur un mur dans une rue syrienne.
Portrait officiel de Bachar al-Assad affiché sur un mur dans une rue syrienne. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Issu de la minorité alaouite (environ 12 % de la population), le régime Assad s'est posé en protecteur des minorités face à un islamisme radical présumé.
  2. Plusieurs analystes estiment qu'Assad n'a pas tant protégé les minorités qu'il ne les a instrumentalisées pour verrouiller son pouvoir.
  3. Le sectarisme ne fut qu'un fil parmi d'autres : facteurs politiques, économiques et internationaux ont aussi nourri la guerre.
  4. Iran et Arabie saoudite ont attisé les lignes de fracture confessionnelles à des fins d'influence régionale.
  5. Après la chute du régime, la violence sectaire a resurgi : 1 000 à 2 000 morts sur la côte alaouite en mars 2025.

« Êtes-vous alaouite ? » En mars 2025, sur la côte syrienne, cette question pouvait décider de la vie ou de la mort. Trois mois après la chute de Bachar al-Assad, la violence confessionnelle qu’il prétendait contenir resurgissait avec une brutalité glaçante. Le paradoxe résume tout un règne : un pouvoir qui se disait rempart contre la guerre des sectes en avait fait, en réalité, l’un de ses principaux outils.

Une minorité au sommet de l’État

Le point de départ est démographique. Les Alaouites, branche de l’islam dont est issue la famille Assad, ne représentent qu’environ 12 % de la population syrienne, face à près de 70 à 75 % de sunnites1. Pourtant, depuis les années 1960, cette minorité a dominé l’appareil sécuritaire et militaire du pays1. Cette position dominante d’un petit groupe sur une vaste majorité explique en grande partie l’obsession du régime pour la loyauté communautaire.

Bachar al-Assad a hérité de cette architecture. Sa réponse aux manifestations de 2011 ne fut pas la réforme mais la répression, justifiée par un récit précis : il s’agissait, disait le pouvoir, d’écraser des groupes sunnites extrémistes cherchant à renverser un gouvernement légitime. Ce cadrage transformait une contestation largement pacifique en menace confessionnelle.

Protecteur des minorités, vraiment ?

C’est ici que les analystes invitent à la prudence. Le régime s’est longtemps présenté comme le bouclier des minorités — alaouites, chrétiennes, druzes — face à un islamisme radical présumé. Mais selon plusieurs travaux, Bachar al-Assad n’a pas tant protégé les minorités qu’il ne les a instrumentalisées2. La revue openDemocracy parle d’un « sectarisme séculier » : un pouvoir officiellement laïque qui, dans les faits, a tout misé sur les peurs communautaires2.

La logique était redoutable. En attisant les crispations identitaires, le régime poussait « les sunnites à devenir plus sunnites, les alaouites plus alaouites », et écrasait les organisations laïques ou de gauche qui tentaient de rassembler les Syriens autour de la citoyenneté2. Diviser pour régner, en somme.

Cette instrumentalisation s’accompagnait d’une mécanique de fidélisation. Des postes clés de l’administration et de l’armée étaient attribués à des membres de la communauté alaouite, tissant un réseau de loyautés qui dépassait la simple adhésion politique1. Les unités les plus sûres furent d’ailleurs envoyées écraser l’opposition, montrant à quel point la fidélité confessionnelle était intégrée à l’appareil militaire2. En liant le sort d’une communauté à la survie du régime, Assad s’assurait une base prête à se battre par crainte de représailles. Cette stratégie s’appuyait aussi sur des réseaux de corruption et de clientélisme économique qui arrimaient les élites au pouvoir.

Un fil parmi d’autres

Pour autant, réduire la guerre syrienne à un affrontement de sectes serait une erreur d’analyse. Les chercheurs insistent : le sectarisme n’a été qu’un fil parmi plusieurs3. Des facteurs politiques, économiques, sociaux et internationaux ont aussi alimenté le conflit, et sa dimension confessionnelle a fortement varié selon les régions et les périodes3. Dans certaines zones, la guerre fut bien davantage une affaire de pouvoir, de ressources et de rivalités étrangères que de religion.

L’inégalité économique, notamment, a joué un rôle moteur dans le rejet du régime, comme nous l’analysons à propos du rôle de l’inégalité dans l’opposition à Assad. Le récit purement sectaire, commode pour le régime, masquait ces ressorts profonds.

Quand les puissances étrangères jettent de l’huile

La dimension confessionnelle a néanmoins été amplifiée de l’extérieur. La guerre est devenue un terrain d’affrontement entre puissances régionales : l’Iran, le Hezbollah et la Russie aux côtés du régime ; l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie au soutien des rebelles4. Dans leur quête d’hégémonie régionale, Téhéran et Riyad ont soutenu des acteurs selon des lignes confessionnelles, exacerbant les tensions bien au-delà de la Syrie4.

Cet appui extérieur a profondément modifié le rapport de forces interne. Le rôle de l’Iran et du Hezbollah dans le soutien à Assad a été décisif, tout comme la mobilisation de milices pro-régime souvent recrutées sur une base communautaire. La fracture sectaire, attisée du dedans et du dehors, s’est ainsi enkystée.

Les groupes jihadistes ont prospéré sur ce chaos. L’État islamique, en particulier, a exploité les divisions confessionnelles pour s’implanter et justifier ses violences3. Le récit du régime — « c’est nous ou les terroristes » — y trouvait une sinistre confirmation, chaque camp nourrissant la rhétorique de l’autre. La lutte internationale contre ces groupes est devenue une priorité, mais elle a parfois ajouté une couche supplémentaire aux tensions, tant les interventions étrangères ont pu être lues à travers le prisme communautaire.

L’héritage : une côte ensanglantée

La chute du régime, le 8 décembre 2024, n’a pas refermé ces plaies — elle en a exposé une nouvelle. Du 6 au 17 mars 2025, des violences de masse ont frappé la côte, fief de la communauté alaouite5. Le déclencheur fut une attaque de loyalistes d’Assad contre les forces du nouveau gouvernement, suivie d’une contre-offensive et d’une escalade dévastatrice5. Le bilan est estimé entre 1 000 et 2 000 morts, en grande partie des civils5.

Amnesty International a enquêté sur des tueries à Banias, où plus de cent personnes ont été tuées les 8 et 9 mars, et conclu à des actes délibérés visant la minorité alaouite : des hommes armés demandaient aux habitants s’ils étaient alaouites avant de les menacer ou de les tuer, leur imputant parfois les crimes de l’ancien régime6. Human Rights Watch, dans un rapport intitulé « Are you Alawi? », a documenté ces meurtres fondés sur l’identité durant la transition7.

Le Carnegie Endowment souligne le risque que la Syrie nouvelle reproduise les logiques minoritaires qu’elle prétend dépasser8. Ces violences, qui se sont poursuivies en partie jusqu’à la fin 2025 sans que les responsables soient toujours poursuivis, rappellent combien l’héritage sectaire d’Assad survit à son auteur7. C’est tout le piège d’une société où, des écoles aux quartiers, la méfiance entre communautés a été patiemment cultivée pendant des décennies.

Perspectives

La stratégie sectaire d’Assad fut efficace pour durer, désastreuse pour la Syrie. En convertissant la diversité du pays en réservoir de peurs, le régime a fracturé un tissu social qu’aucune transition ne réparera vite. La violence de 2025 le prouve : on ne désamorce pas en quelques mois ce qui fut instrumentalisé pendant des décennies. Le signal à surveiller est décisif : le nouveau pouvoir saura-t-il protéger toutes les communautés et bâtir une citoyenneté commune, ou la Syrie restera-t-elle prisonnière du piège confessionnel ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Les Alaouites sont-ils majoritaires en Syrie ?

Non. Les Alaouites, branche de l'islam dont est issue la famille Assad, représentent environ 12 % de la population, contre près de 70 à 75 % de sunnites. Cette minorité a pourtant dominé l'appareil d'État et l'armée à partir des années 1960.

Assad protégeait-il vraiment les minorités ?

Plusieurs analystes nuancent fortement cette image. Selon eux, Assad a moins protégé les minorités qu'il ne les a instrumentalisées, attisant les peurs confessionnelles pour s'assurer leur loyauté et présenter toute opposition comme une menace existentielle pour elles.

Le conflit syrien était-il purement sectaire ?

Non. Le sectarisme n'a été qu'un fil parmi plusieurs. Des chercheurs soulignent que des facteurs politiques, économiques, sociaux et internationaux ont aussi nourri la guerre, et que sa dimension confessionnelle a varié selon les régions et les phases du conflit.

Qu'est-il arrivé aux Alaouites après la chute d'Assad ?

La communauté s'est retrouvée exposée. En mars 2025, des violences sur la côte ont fait entre 1 000 et 2 000 morts, en grande partie des civils. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des tueries ciblées et appelé à des enquêtes pour crimes de guerre.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Foreign Policy Research Institute, « Primer on the Alawites in Syria », FPRI, décembre 2016. https://www.fpri.org/article/2016/12/primer-alawites-syria/ 2 3

  2. openDemocracy, « Assad’s secular sectarianism », openDemocracy. https://www.opendemocracy.net/en/north-africa-west-asia/assads-secular-sectarianism/ 2 3 4

  3. The Washington Institute for Near East Policy, « Sectarianism in Syria’s Civil War: A Geopolitical Study », The Washington Institute. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/sectarianism-syrias-civil-war-geopolitical-study 2 3

  4. Council on Foreign Relations, « Conflict in Syria — Global Conflict Tracker », CFR. https://www.cfr.org/global-conflict-tracker/conflict/conflict-syria 2

  5. « UN Syria Commission finds March coastal violence was widespread and systematic », OHCHR, août 2025. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/08/un-syria-commission-finds-march-coastal-violence-was-widespread-and 2 3

  6. Amnesty International, « Syria: Coastal massacres of Alawite civilians must be investigated as war crimes », Amnesty International, avril 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/04/syria-coastal-massacres-of-alawite-civilians-must-be-investigated-as-war-crimes/

  7. Human Rights Watch, « “Are you Alawi?”: Identity-Based Killings During Syria’s Transition », HRW, 23 septembre 2025. https://www.hrw.org/report/2025/09/23/are-you-alawi/identity-based-killings-during-syrias-transition 2

  8. Carnegie Endowment for International Peace, « Regime Change and Minority Risks: Syrian Alawites After Assad », Carnegie, juillet 2025. https://carnegieendowment.org/research/2025/07/syria-alawites-minority-postwar-post-assad

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail