Assad et le terrorisme : anatomie d'un récit de guerre
« Moi ou les terroristes » : comment Assad a bâti un récit du conflit syrien autour du terrorisme, jusqu'à libérer des djihadistes pour le rendre vrai.

À retenir
- Dès 2011, Assad a présenté la révolte non comme une demande de libertés, mais comme une guerre contre le terrorisme.
- Un décret d'amnistie de mai 2011 a libéré des centaines de djihadistes, dont certains ont essaimé vers les groupes les plus violents.
- La proclamation du « califat » de l'État islamique en juin 2014 a semblé donner raison au régime.
- Ce récit a séduit une partie de la communauté internationale, tentée de voir en Assad un « moindre mal ».
- Les archives du régime, dont les photos « César », documentent pourtant une répression de masse antérieure à la montée djihadiste.
« C’est moi, ou les terroristes. » En une formule, Bachar al-Assad a résumé toute sa stratégie de communication. Dès les premières manifestations de 2011, le régime a refusé d’y voir une demande de libertés : il y a vu, ou feint d’y voir, une conspiration terroriste. Ce récit n’était pas qu’un habillage. Il a structuré la guerre, justifié la répression et, selon plusieurs enquêtes, poussé le régime à fabriquer l’ennemi qui l’arrangeait.
Un récit avant la réalité
Au commencement, la rhétorique précède les faits. Tandis que des Syriens réclament des réformes, les médias d’État dépeignent des « bandes armées » et des « groupes takfiristes ». L’objectif est double : galvaniser les partisans du régime par la peur et discréditer l’opposition aux yeux du monde. En amalgamant manifestants pacifiques et extrémistes, Damas s’arroge le rôle de gardien de l’ordre.
Cette construction repose sur un appareil de propagande rodé. Le contrôle de l’information, hérité de décennies de pouvoir autoritaire, permet de saturer l’espace public d’un seul récit. Notre analyse de la transformation du paysage médiatique syrien montre comment l’État a transformé ses médias en machine de guerre narrative, face à laquelle le journalisme citoyen a tenté de résister.
Fabriquer l’ennemi
Le plus troublant est que le régime semble avoir travaillé à rendre son récit vrai. Le 31 mai 2011, Assad signe le décret législatif n°61, une amnistie générale. Derrière le geste de clémence, une réalité documentée : des détenus islamistes sont relâchés1. À la prison de Saydnaya, le nombre de fondamentalistes incarcérés serait passé d’environ 300 en 2006 à quelque 900 libérés en 2011 — pour la plupart des salafistes-djihadistes condamnés pour activités terroristes, après que la prison fut devenue un véritable séminaire de l’extrémisme1.
Plusieurs de ces hommes prendront la tête de groupes armés, certains au sein de l’État islamique2. Un ancien diplomate syrien résume la logique du régime : ces djihadistes étaient « l’alternative à la révolution pacifique »1. Le département d’État américain a établi que Damas a libéré des milliers d’extrémistes violents en 2011 et 2012, alimentant la montée du terrorisme pour justifier sa répression et fracturer le soutien international à l’opposition2. La stratégie, redoutable, transformait une révolte populaire en guerre contre la terreur.
Le calcul ne s’arrête pas aux portes des prisons. Plusieurs analyses, dont une étude du Washington Institute, ont décrit les arrangements troubles entre le régime et l’organisation djihadiste — notamment l’achat de pétrole aux zones contrôlées par l’État islamique, qui finançaient indirectement le groupe2. Loin d’une lutte sans merci, la relation entre Damas et l’extrémisme a souvent relevé d’une cohabitation intéressée : tant que l’EI servait d’épouvantail, il confortait la thèse du régime. Cette ambiguïté éclaire l’écart entre le discours officiel et la réalité du terrain.
Le califat, ou la prophétie auto-réalisatrice
La suite donne, en apparence, raison au régime. Le 29 juin 2014, l’État islamique proclame son « califat » à cheval sur la Syrie et l’Irak, avec Raqqa pour bastion3. Les décapitations filmées, le flot de combattants étrangers et les attentats à l’étranger imposent l’organisation au sommet de l’agenda mondial.
Pour Assad, c’est une aubaine stratégique. À partir de septembre 2014, une coalition menée par Washington lance des frappes contre l’EI en Syrie — l’opération Inherent Resolve3. Le régime, lui, profite de cette focalisation internationale pour avancer sur les zones rebelles, notamment autour d’Alep3. La menace djihadiste, qu’il avait contribué à nourrir, détourne l’attention de ses propres exactions. L’image soigneusement entretenue d’un président rempart, qu’examine notre dossier sur l’évolution de l’image publique d’Assad, trouve là son apogée.
La tentation du « moindre mal »
Le récit franchit alors les frontières. Face à la barbarie de l’EI, certains dirigeants commencent à considérer Assad comme le moins pire des choix. Les puissances occidentales se débattent dans un dilemme : soutenir une opposition modérée sans renforcer les extrémistes. Le résultat est une politique hésitante, fragmentée, où la priorité antiterroriste éclipse souvent la question des droits humains.
Cette ambivalence a profité au régime. En se posant en partenaire contre le terrorisme, Damas a desserré l’étau diplomatique et conforté ses parrains russe et iranien. Le récit n’a pas seulement façonné la guerre intérieure : il a redessiné la perception internationale du conflit, brouillant la ligne entre bourreau et protecteur.
L’effet pervers est qu’il a aussi alimenté la machine adverse. En se présentant comme les seuls vrais défenseurs des Syriens face à un pouvoir oppressif soutenu par l’étranger, les groupes extrémistes ont pu, dans certaines régions, capter un soutien que la seule idéologie n’aurait jamais suffi à leur procurer. Chaque bombardement de quartier rebelle nourrissait leur propagande ; chaque amalgame entre opposants et terroristes radicalisait un peu plus le terrain. Le récit d’Assad et celui de ses ennemis djihadistes, en miroir, se renforçaient mutuellement — au détriment d’une troisième voie, démocratique, étouffée entre les deux.
Ce que les archives racontent
Reste une vérité que la propagande ne peut effacer. Bien avant l’essor djihadiste, le régime menait une répression de masse. Entre mai 2011 et août 2013, un photographe militaire transfuge, connu sous le nom de « César », a fait sortir plus de 55 000 clichés documentant la torture d’environ 11 000 détenus ; près de 6 786 victimes y sont identifiées4. En novembre 2015, Amnesty International recensait plus de 65 000 personnes disparues de force depuis le début de la guerre5. Ces preuves, patiemment rassemblées, racontent une autre histoire que celle du régime — celle que documente notre enquête sur le rôle des médias sociaux dans la documentation des crimes de guerre.
La chute du régime, le 8 décembre 2024, a brutalement déséquilibré ce récit6. L’ouverture des prisons, dont Saydnaya, a révélé l’ampleur de la machine répressive. Et l’arrivée au pouvoir d’anciens insurgés islamistes reconvertis pose, en retour, une question vertigineuse : que reste-t-il de l’épouvantail terroriste quand ceux qui le brandissaient ont disparu ?
Le signal à surveiller est celui de la mémoire. La Syrie nouvelle saura-t-elle distinguer la lutte légitime contre l’extrémisme de l’instrumentalisation qui a si longtemps servi à étouffer toute dissidence ? La réponse conditionnera la possibilité d’une justice — et d’un récit enfin partagé.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quel était le récit d'Assad sur le conflit ?
Le régime a refusé de qualifier la révolte de 2011 de mouvement pour les libertés. Il l'a présentée comme une agression terroriste venue de l'étranger, faisant d'Assad le rempart de la stabilité. Cette grille de lecture justifiait la répression et visait à diviser la communauté internationale.
Le régime a-t-il vraiment libéré des djihadistes ?
Plusieurs enquêtes le documentent. Un décret de mai 2011 a libéré des détenus islamistes, dont certains, formés en prison, ont rejoint ou dirigé des groupes extrémistes. Des opposants modérés y ont vu une stratégie délibérée pour radicaliser la contestation.
Le récit d'Assad a-t-il convaincu à l'étranger ?
En partie. La proclamation du califat de l'État islamique en 2014 et ses attentats ont conduit certains dirigeants à considérer Assad comme un moindre mal. La priorité antiterroriste occidentale a parfois éclipsé les crimes du régime lui-même.
Que disent les preuves sur la répression du régime ?
Les photos sorties par le transfuge « César » documentent près de 6 786 victimes de torture entre 2011 et 2013, et Amnesty International recensait plus de 65 000 disparus en 2015. Une violence d'État massive, largement antérieure à l'essor djihadiste.
Sources
-
« Leaked document: Assad issued amnesty for terrorists, jihadists in 2011 to radicalize the uprising », Zaman al-Wsl. https://en.zamanalwsl.net/news/article/49602/ ↩ ↩2 ↩3
-
« Country Reports on Terrorism 2021: Syria », U.S. Department of State, 2021. https://www.state.gov/reports/country-reports-on-terrorism-2021/syria ↩ ↩2 ↩3
-
« Timeline: the Rise, Spread, and Fall of the Islamic State », Wilson Center, 2019. https://www.wilsoncenter.org/article/timeline-the-rise-spread-and-fall-the-islamic-state ↩ ↩2 ↩3
-
« Caesar photos document systematic torture », European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR). https://www.ecchr.eu/en/case/caesar-photos-document-systematic-torture/ ↩
-
« Syria: Stories Behind Photos of Killed Detainees », Human Rights Watch, 2015. https://www.hrw.org/news/2015/12/16/syria-stories-behind-photos-killed-detainees ↩
-
« What happened in Syria? How did al-Assad fall? », Al Jazeera, 8 décembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/12/8/what-happened-in-syria-has-al-assad-really-fallen ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


